Lou Reed ou l’amour de l’opprobre

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Personnage multiple, artiste protéiforme, homme de contraste peu enclin au babillage aimant choquer et symbolisant tout ce que l’Amérique voulait cacher sous le tapis, le « Prince de la nuit et des angoisses » comme le surnommait Warhol laisse derrière lui une œuvre qui demeure une source d’influence où vient s’abreuver la jeune génération. De ses débuts anonymes au Velvet Underground via l’intercesseur que fut Andy Warhol, de la séparation de ce groupe mythique jusqu’à sa carrière solo durant plus de quatre décennies, Lou Reed siège en bonne place au Panthéon du rock. Ecouter et lire Lou Reed, c’est plonger dans un univers qui nous rappelle que l’âme humaine est faite d’aspérités…  

   De son vrai nom Alan Reed, le futur Lou Reed voit le jour à Brooklyn le 2 mars 1942. Toute sa vie, il sera fidèle à New York à qui il rendra hommage via de nombreuses chansons. Bien qu’il ne soit pas né dans un milieu propice à l’art, il étudie très jeune le piano et révèle très vite une sensibilité pour las arts en général. Côté musique, outre le jazz le plus novateur il affectionne particulièrement le rock n’roll. Influencé à jamais par la beat generation et le free jazz, son anticonformisme percera dès son plus jeune âge. Le piano laissera tout naturellement place par la suite à la guitare. Son premier enregistrement date de 1958 où au sein d’un obscur groupe nommé The Jades il grave un 45 tours qu’il coécrit.  Alors que la personnalité bien trempée du jeune-homme impétueux s’édifie, on lui découvre des penchants bisexuels. Sa famille traitera ces déviances avec un traitement par électrochocs qui lui laissera des séquelles psychologiques irréversibles. La chanson Kill Your Sons évoquera cette période de sa vie et des traumatismes qu’ils engendrèrent sur le jeune homme. Maltraité par la société et ses dogmes, le jeune homme sombre alors dans la chimie, une addiction médicamenteuse s’emparant de lui. Il exorcise son mal-être en écrivant et composant, ses premiers textes figurant bien du style à venir de ce parolier et poète où la violence et la radicalité sont omniprésentes. Il rejoint les bancs de l’université de Syracuse et suit avec grand intérêt les cours de littérature du poète et écrivain Delmore Schwartz qui décèle son talent et l’encourage. Il fonde un journal à l’université « Lonely Woman » (titre emprunté à un titre d’Ornett Coleman) qui sera très vite interdit,. Dès lors, son ambition sera de faire fusionner le rock et la littérature.

   Son cursus terminé, il intègre en 1964 la maison de disques Pickwick pour laquelle il travaille en tant qu’auteur-compositeur et parfois interprète, produisant des compilations destinées à la vente à un prix modique où il copie les musiques à la mode de l’époque. Alors qu’il commence à se produire sur scène, Il chante aussi dans les supermarchés afin de faire la promotion des compilations du label. C’est durant cette période qu’il va effectuer une rencontre cruciale en la présence de John Cale. Lorsque cet étudiant gallois à la fois bassiste et altiste découvre les paroles de Lou Reed et son mode d’expression radicale, il prend au sérieux ce jeune musicien peu amène qui gagne sa vie en faisant de la soupe musicale. Après quelques enregistrements anodins, chemin faisant le duo recrute par la suite le guitariste Sterling Morrison et le percussionniste Angus MacLise (plus tard remplacé par Maureen Tucker) et fondent en 1965 Le mythique Velvet Underground… Groupe d’avant-garde par définition, ses membres collaborent à des créations cinématographiques confidentielles destinées à un public restreint. Tout va cependant basculer lors d’un concert au Café Bizarre où un certain Andy Warhol découvre le groupe… Le coup de foudre sera immédiat et décide de devenir leur manager. Le groupe accepte bien évidemment et dès lors les portes de La Factory, point de chute des artistes en devenir et marginaux en tout genre, leur sont ouvertes. Cette association leur impose par Warhol lui-même d’intégrer dans le groupe une ancienne mannequin allemande et actrice débutante nommée Nico. La légende est alors en marche… Si le succès commercial ne sera pas au rendez-vous, l’influence du Velvet Underground sur la scène musicale de l’époque sera inversement proportionnelle aux ventes.

   Avec l’appui de Warhol, le Velvet Undergrund délivre des concerts hors-normes pour l’époque que l’on qualifierait aujourd’hui de multimédias, se produisant devant des écrans de cinéma. Propre à une époque de libération des mœurs, les thèmes abordés vont grincer les dents des ligues puritaines. C’est finalement en mars 1967 sous le label Verve records, produisant du jazz et non du rock, que paraît le premier opus du groupe sobrement intitulé The Velvet Underground and Nico. La pochette de l’album signée Warhol, aujourd’hui iconique, ne rencontra aucun succès à l’époque. On y retrouve entre autres I’m waiting for the man, I’ll be your mirror, Heroin… Une nouvelle tentative discographique sera effectuée, White Light/White Heat sortant en décembre de la même année. Encore plus avant-gardiste que le premier album, le groupe explore des harmonies et ambiances jamais ne serait-ce qu’envisagées avant eux.  Nouvel échec cuisant… Lou Reed et John Cale se brouillent, ce dernier qui alors le groupe est est remplacé par Doug Yule qui restera dans le groupe jusqu’au split final du Velvet. Suivront deux autres albums, The Velvet Underground (1969) et Loaded (1970). Sentant que l’aventure arrive à son terme, Lou Reed quitte brutalement le groupe peu avant la sortie de Loaded.

Lorsqu’on se penche sur ce groupe et les raisons de son échec commercial, plusieurs raisons peuvent être avancées. Le groupe fut considéré comme le caprice de Warhol. De plus, alors que l’on est en pleine période hippie les paroles de Lou Reed sont aux antipodes de l’utopie de l’époque. Les thématiques souvent méphitiques abordées allant à contre-courant des idéaux propres au Flower Power. La vérité de ce monde qu’est la haine, le sordide que décrit le Velvet s’opposant à l’amour bon enfant des hippies. Le Velvet préfigurant via ses prestations scéniques le psychédélisme à venir. Lors d’un concert à Los Angeles Jim Morrison qui assistera à un de leurs concerts au Trip sera comme tant d’autres musiciens stupéfait par ce à quoi il assista. L’influence du Velvet sur la scène californienne sera indéniable. Certains faisant fortune avec l’univers novateur de Lou Reed. Drogues, ultra-violence, stupre, prostitution… La part débridée de l’humanité en quelque sorte. Les années d’excès ayant laissé des traces, il se réfugie chez ses parents pour se refaire une santé. Il y restera jusqu’à la fin de l’année 1971. Il travaille dans le cabinet comptable de son père et lit de temps à autre ses poèmes devant un public parsemé. Alors que Lou Reed semble faire son deuil d’une carrière musicale, le producteur Richard Robinson et sa femme le sortent de sa torpeur et l’envoient en Grande-Bretagne pour enregistrer ce qui sera son premier album en solo et qui parait en 1972, le bien nommé Lou Reed. C’est de nouveau un échec. Cependant, un certain David Bowie et son guitariste Mick Ronson qui l’admirent vont venir à sa rescousse. En l’espace d’un titre, Lou Reed va passer de la confidentialité à la célébrité…

   L’album Transformer réalisé en Angleterre et qui parait en 1972 contient quelques-uns des titres les plus connus de Lou Reed, on y trouve entre autres Satellite of Love, Perfect Day et le célébrissime Walk on the Wild Side. Si tous les titres sont signés par Lou Reed, il est évident que Bowie en produisant cet album sut canaliser son énergie créatrice afin d’en extraire le meilleur… et aussi le rendre accessible auprès d’un plus large public. En un album, Lou Reed est devenu une rock star même si le succès ne lui collera pas toujours à la peau durant les décennies à venir. Un an plus tard, avec le jeune producteur canadien Bob Ezrin (qui produira entre autres Kiss et un album de Téléphone) paraît Berlin. Cet album ambitieux le fait renouer avec une forme de radicalité ; il s’agit d’un concept-album évoquant la longue chute d’un couple de junkies dans la capitale allemande. Cette thématique fait bien sûr écho à la vie personnelle de Reed noyé dans l’alcool, empêtré qu’il est dans les drogues dures (il va jusqu’à mimer de se garrotter en concert) et qui voit son premier mariage battre de l’aile. La tournée de promotion qui suit tant en Europe qu’aux USA se veut le reflet sur scène des excès de Reed et de ses musiciens. L’album aux accents doloristes déroute les fans acquis récemment mais rappelle que Lou Reed est un artiste et non un faiseur de hits… Il en sera ainsi durant toute sa carrière. En 1974 sort un live, Rock n’Roll Animal issu d’un concert new-yorkais donné en date du 21 décembre 1973 à l’Academy of New York, emprunte des routes un peu plus balisées et se veut un maelstrom de guitares électriques. Accompagné par ses deux guitaristes de l’époque, Steve Hunter et Dick Wagner (qui partiront par la suite rejoindre le cauchemardesque Alice Cooper), la part belle est donnée à cet instrument. Seulement constitué de cinq titres, cet album se veut le reflet de l’énergie de Lou Reed en concert. Ce déferlement de guitares et d’énergie typiquement urbaine fera qu’on lui attribuera souvent la paternité de la musique punk rock. Dans la lignée sort un nouveau live, Lou Reed live, issu du même concert où l’on retrouve quelques-uns des titres les plus populaires de Lou Reed. De nouveau Lou Reed se joue des dogmes du business et reprend son étendard d’expérimentateur avec la sortie en juillet 1975 du double album Metal Machine Music. De nouveau il décontenance, prend à contre-pied son public… Là encore, si le succès commercial n’est pas au rendez-vous, la musique expérimentale de Lou Reed influencera par la suite nombre de groupes de rock bruitistes.

   De nouveau il va devoir reconquérir un public qui ne le suit pas dans ses errances, expérimentations ou outrances musicales. Chose fait avec l’album Coney Island Baby.  S’en suivront de nombreux albums par la suite, Rock and Roll Heart (1977), Street Hassle (1978), Take no prisoners (1978) et The Blue Mask (1978), les ventes demeureront intimistes mais pas l’aura de Lou Reed. Après une pause musicale durant la seconde moitié des années 80 il revient avec un album où la rage passée s’est faite la malle mais pas ses textes où il aborde des sujets difficiles comme le Sida et la misère humaine en milieu urbain. De son propre aveu, Lou Reed crée dès lors une musique qu’il qualifiera de « rock pour adultes ». Lorsque surviendra la mort d’Andy Warhol il retrouvera Johan pour un instant pour au final reformer le groupe légendaire pour une série de concerts durant l’année 1993. Au début du nouveau millénaire, l’homme est contre toute attente toujours en vie et sort le très réussi The Raven où l’ombre d’Edgar Allan Poe rôde, pour l’occasion son compère David Bowie enregistre un titre de l’album avec lui. Il effectuera ses derniers enregistrements en collaborant avec Gorillaz sur l’albul Plastic beach lors d’un titre et enregistrera un album entier avec Metallica, l’étrange Lulu. Ce dernier album fera un flop… Peu importe, la légende est immortelle. Pour preuve, lorsqu’il décède en octobre 2013 des suites d’une complication liée à une greffe du foie il est célébré de par le monde.  Il est introduit en avril 2015 au Rock and Roll Hall of Fame devant un cénacle qui salue unanimement son talent.

   Quand seulement deux ans après la mort de l’artiste, lorsque sortit une biographie non autorisée du journaliste Howard Sounes, Notes from the Velvet Underground : the life of Lou Reed, cette dernière appuyée par des centaines de témoignages, le tableau dépeint du regretté Lou n’était pas flatteur.  L’icône étant décrit au mieux comme un sale con au pire comme une pourriture. Lou Reed était-il raciste ?  S’il qualifia Donna Summer de « négresse » cela ne l’empêchait pas de combattre l’apartheid… Loud Reed était-il antisémite ? S’il qualifiait régulièrement Bob Dymlan de « youpin prétentieux » faut-il rappeler que lui-même était juif et écrivit dans l’album Busload of Faith cette sentence définitive sans appel : «On ne peut pas compter sur les gens qui ont bon cœur ; ils ont été transformés en abat-jour et en savon.»… Mais pouvait-il en être autrement de la part d’un homme qui ne cesse de se travestir pour mieux se dissimuler et qui aimer choquer plus que personne, et ceci de manière schyzophrénique… Pour rappel, il y a au moins cinq Lou Reed comme il le dit en 1975 lors d’une interview, «Il y a cinq moi qui se promènent. Je sais qu’ils existent, deux se trouvent juste là. Nous avons muté.»

   Lui qui fut à sa manière un dramaturge, sa vie étant comme une pièce en… cinq actes. Le premier se situant durant son adolescence où son traitement aux électrochocs lui laissera quelques séquelles au cerveau et alimentera l’adolescent pétri de haine et destructeur. Le deuxième où il devient le leader du Velvet Underground qui malgré les échecs commerciaux cuisants le fait connaître de l’avant-garde et de la future élite du rock. Un troisième où il accède quasiment du jour au lendemain au statut de rock star même s’il s’évertue à s’autodétruire et saboter sa notoriété en produisant des albums se révélant être de vrais suicides commerciaux. Un quatrième où l’homme se rachète une conduite et se refait une santé avec la pratique du tai-chi. Enfin le dernier acte où statufié, l’âge venant, il semble délaissé son costume de rock star pour celui d’hommes de mots, lisant ses textes avec pour seul instrument sa voix caverneuse.

Romain Grieco

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