Philippe Muray, « l’homo pamphlétarus »

MURAY PAINT

Alors que Philippe Muray ne bénéficiait de son vivant que d’une tiède reconnaissance de la part de l’intelligentsia tricolore, son aura tout autant que son audience ne cessent de grandir depuis qu’il n’est plus. Quant aux idées qu’il distillait via ses essais ou chroniques, on mesure avec le temps la justesse de son diagnostic. Tandis que sa pensée est désormais récupérée, utilisée à bon ou mauvais escient, il est de bon ton de le citer. Cet homme qui dressa un constat sans appel sur la médiocrité de notre époque, souvent perçu à tort comme un simple contradicteur buté de la modernité, semble donc enfin sortir du purgatoire… Personnalité discrète, admirée par Houellebecq, celui qui maniait le verbe et la plume avec acidité forgea des concepts qui font aujourd’hui école. Pamphlétaire dont le matériau principal fut notre époque comme objet d’étude, s’étant fait une spécialité de tirer à vue sur les grandes croyances de notre segment historique, il devint un grand décrypteur des supercheries, arnaques et autres endoctrinements à l’œuvre. 

Baigné de culture dès son plus jeune âge par son père, traducteur réputé d’auteurs anglo-saxons mais aussi auteur de romans pour la jeunesse, après des études lettres à la Sorbonne Muray aura pour sujet de mémoire Léon Bloy. Ce choix n’étant pas étranger à l’éducation catholique qui lui fut distillée enfant. Avant de devenir l’essayiste que l’on connait, Muray s’adonnera à la fiction ; son premier roman, Une arrière saison, paraissant en cette année symbolique qu’en 1968. Suivront encore quelques romans, tels que Chant pluriel (1973) ou encore Jubila (1976), avant qu’il ne délaisse la fiction. Désireux de ne pas subir l’esclavagisme du salariat, pour subsister Muray mettra sa plume au service de plusieurs revues d’avant-garde (Tel quel, L’Atelier du roman ou encore Art Press) ou journaux (L’Idiot international,Marianne, Le Figaro, France Dimanche…) tout en continuant à faire cavalier seul et n’appartenant à aucune école de pensée. Reconnu pour son style et son adaptabilité il écrira sou pseudonyme et se fera aussi nègre pour des romans de gare ou policier, notamment pour Gérard de Villiers célèbre créateur de la série SAS. Peu enclin à faire des concessions tant dans ses écrits qu’avec ses compagnons de route, il se brouillera avec nombre d’entre eux, qu’il s’agisse du tandem Millet-Henric, Philippe Sollers, Jean-Edern Hallier ou encore Bernard Henri-Lévy !

Lorsque sa trajectoire croisera celle de Céline, son regard sur le monde en fut à jamais changé. Remarqué par son essai paru en 1981 consacré au célèbre docteur Destouches, il sera invité par le père de la théorie mimétique René Girard, alors professeur à Stanford, à enseigner durant quelques mois dans la prestigieuse université. Par sa verve, Muray sera au centre des attentions suite à son essai polémique, Le XIXe siècle à travers les âges (1984), et d’ouvrages à grande érudition comme La Gloire de Rubens. A travers ses nombreux essais (L’Empire du Bien…)  pamphlets et chroniques (Exorcismes spirituels, Après l’Histoire…), Muray va devenir petit à petit le poil à gratter de notre époque si fière d’elle et du microcosme intellectuel parisien. Homme respecté, haï, craint, vilipendé, sa figure va devenir essentiel dans un monde de la pensée devenu binaire ou adepte des falsifications. Durant près de trente ans cet homme de l’ombre va distiller son pharmacum et décocher ses flèches tout en sachant que le grand combat contre la lobotomisation des masses était perdu d’avance… Fumeur de gitanes et de cigarillos, le 2 mars 2006 Muray décédera (non sans humour malgré la maladie) à l’âge de 60 ans d’un cancer du poumon. Bien que mort, il n’a jamais été aussi vivant et prégnant…

Pourquoi Philippe Muray séduit-il autant les réfracteurs de tout poil dans une société ayant pour objectif un consensus généralisé et l’alignement des masses ? Muray se faisait une obligation de tourner en dérision le sérieux de notre époque, grand ennemi de la propagande médiatique qu’il était. N’hésitant pas à comparer notre société à une sorte de « Village Potemkine » cachant le réel et proposant un modèle de société factice. Il est devenu avec le temps une grande source d’influence (où certains vont piller ou plagier les idées) et une référence pour ceux qui critiquent notre société contemporaine et son supposé « progrès ». L’homme étant l’archétype du pamphlétaire analytique, dévot de l’esprit critique et du style. Chroniqueur caustique de notre époque, il prit à contre-pied la pensée intellectuelle de son temps en puisant chez Hegel ou Nietzsche. Non sans humour, Muray se considérait parfois comme une synthèse d’Hegel et de Desproges… Homme de mai 68 mais réfractaire à faire partie d’un groupe, il en est un contradicteur tout comme un héritier, présentant que mai 68 empruntant autant à la révolution qu’à la fête. Combattant inlassable d’un nouvel ordre moral porté par une idéologie du Bien qu’il identifia et démonte avec délectation. Tantôt philosophe, sociologue, chroniqueur, pamphlétaire, Muray fut un homme libre qui n’hésita pas à plaider, via son essai qui lui fut dédié en 1980, pour une lecture de la totalité de l’œuvre de Céline alors que cette dernière n’était pas encore sortie des enfers. Dans son essai dédié à Céline quel bel exemple de liberté et de courage intellectuel lorsqu’il défendit même le côté visionnaire de l’écrivain maudit, indiquant qu’il « avait annoncé, condensé, relancé, projeté en avant la totalité des enjeux de la modernité littéraire ». Enfin, alors que nombre de céliniens s’évertuaient à séparer le pamphlétaire du génial écrivain ayant su comme personne retranscrire le misérabilisme humain, Muray ne chercha pas à le tronçonner… « Le nom de Céline appartient à la littérature, c’est-à-dire à l’histoire de la liberté. Parvenir à l’en expulser afin de le confondre tout entier avec l’histoire de l’antisémitisme, et ne plus le rendre inoubliable que par là, est le travail particulier de notre époque, tant il est vrai que celle-ci, désormais, veut ignorer que l’Histoire était cette somme d’erreurs considérables qui s’appelle la vie, et se berce de l’illusion que l’on peut supprimer l’erreur sans supprimer la vie. Et, en fin de compte, ce n’est pas seulement Céline qui sera liquidé, mais aussi, de proche en proche, toute la littérature, et jusqu’au souvenir même de la liberté ».

N’oublions pas qu’un des particularismes de Muray par rapport à d’autres grands commentateurs de notre époque est qu’il était pétri de littérature et portait en lui une lecture sur le monde qui se retrouvait dans son style et le singularisait des essayistes. Quelques-unes de ses grandes influences sentant le souffre, comme par exemple Joseph de Maistre, Léon Bloy, Georges Bernanos, Céline, Jean Giono… Grand essayiste bien que s’étant adonné aussi à la fiction, il adopta l’essai et les chroniques par peur de se sentir piégé par la narration, s’évertuant à écrire sur ce qu’il qualifiait de « sans-précédents. » Grand lecteur de Balzac, sa « Comédie humaine » a lui est constituée de ses innombrables chroniques qui ont analysé notre société contemporaine. Ce qui explique en partie qu’il éclaira le présent à l’aide du passé en prenant pour bougies l’esprit des Lumières dont il se sentait un héritier ; bien que souvent attaqué sur ce point, Muray n’était pas un nostalgique, il prenait cependant la pleine mesure de notre époque et de ses bouleversements irréversibles et de son ère post-historique. Dénonçant une forme de Parodie de l’Histoire… Combattant de ce qu’il qualifiait de « l’industrie de l’éloge » dans le discours médiatique, adepte de l’auto- flagornerie à destination notre époque et ayant pour vocation de tuer toute critique la concernant.

Outre ses idées, ce qui peut expliquer que Muray fut durant sa vie peu médiatisé est qu’il ne recherchait pas les faveurs des cercles de pensée ni de la presse… S’amusant, entre autres, à se gausser de la presse dite de gauche. Le Monde devenant le « journal de connivence », Libération obtenant le titre de « journal officiel de l’illusion au pouvoir » ou le très bobo Technikart recevant l‘appellation par très valorisante de « journal des Pokémons polymorphes », autant dire que certains en prenaient pour leur grade ! idem pour « ses collègues »  dont il dénonçait la figure de l’intellectuel en révolte devenu une institution, le « rebelocrate » et le rebelle de confort, soit : l’institutionnalisation de la rébellion, N’hésitant pas aussi à parler de « mutins de Panurge » pour désigner les intellectuels faisant leur beurre en diffusant une idéologie commanditée par le Pouvoir à destination du Peuple. Muray datant « cette espèce » au début de l’ère mitterrandienne avec les grands mouvements factices que furent entre autres SOS Racisme ou Touche pas à mon Pote. D’ailleurs l’homme tapait autant sur la droite que la gauche qu’il connaissait bien, insistant au passage sur la dissolution de la notion de « droite » et de « gauche ». Comme il s’en expliquera dans une interview, « La droite n’est même plus capable, comme autrefois les conservateurs, de défendre ce qui reste des anciennes valeurs patriarcales ou de la notion de dignité personnelle, noyées comme le reste, et par elle aussi bien que par les autres, dans les eaux glacées du calcul égoïste. » Muray s’opposant à une forme d’hystérie du progrès, de « progressisme » représentant l’idéal suprême, l’arrivée de la « gauche » au pouvoir va produire chez lui une analyse qui prend pleinement conscience du fiasco de l’utopie accédée par les urnes. En cela il sut tirer les leçons de mai 68 !

Muray ne pouvait bien évidemment pas échapper au qualificatif de « réactionnaire », comme tant d’autres qui ne se complaisent pas dans notre époque et dénoncent une modernité portée aux nues. Dans le journal Marianne dans Marianne, en septembre 2003 il s’en expliquera avec sa verve habituelle : « L’intellectuel est terminé. Terminé comme tant d’autres choses. Comme la révolution de 1789, comme la marine à voiles et comme les bonnes sœurs à vapeur. Le problème n’est pas que l’intellectuel ait trahi, ni qu’il se soit plus trompé que d’autres. C’est que les faits, depuis quelques années, se sont mis en marche dans des directions dont il ne peut même pas s’étonner parce qu’il ne peut pas les voir. Il ne lui reste que l’impression de sentir que quelque chose s’est dérobé sous lui, dans la période récente, mais ce quelque chose non plus il ne peut pas le nommer. Penser le monde n’est plus à sa portée, et ça ne l’a probablement jamais été (il s’occupait à le transformer, ce monde, mais maintenant le monde se transforme bien plus vite tout seul). Et d’ailleurs la méthode la plus efficace pour penser le monde est encore d’inventer les moyens d’en rire. Aucun intellectuel, jamais, n’a su. C’est même à cela qu’il se remarque. » Muray prenait d’ailleurs plaisir à fustiger les grandes causes encensées par notre époque (qui sous ses faux airs libéraux est on ne peut plus moraliste) dont les droits-de- l’hommistes issus de l’Empire du Bien sont le meilleur exemple. Ne ménageant pas ceux qu’il qualifiait de « jaccuzzographes » et « jaccuzzolâtres » professionnels, adeptes de la « Purification éthique. »

Dans La revue des deux mondes il officie la naissance du personnage conceptuel d’Homo festivus qui donnera lieu à son dérivé, le « festivisme ». Muray y décrit un humain qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire, celui d’un être qui ne vit que pour les actions consuméristes, dont le mode de vie et les codes sont les marqueurs de ce qu’il nomme « La fin de l’Histoire » dont le processus généralisé (pour ne pas dire mondialisé) et planétaire semble irréversible. Chaos festif, totalitarisme du Bien, dénonciation des euphories inculquées et factices des masses… Avec L’Homo festivus et la fête en passe de devenir le tout d’une existence, il en perçoit une mutation anthropologique de l’Homme. « Festivocratie » fière d’elle-même malgré son constat consternant… « Festivisation » généralisée, fête continuelle, dissolution du concret, indifférenciation généralisée du réel. Catastrophe à deux niveaux, l’Homme a mis en œuvre un ensemble de procédures pour se raconter des histoires du fait qu’il est sorti de l’Histoire. Le langage lui-même étant atteint par la « festivisation » : féminisation du langage symptôme de l’indifférenciation. Notre société portant les valeurs de l’enfance. Quant à sa matérialisation dans l’espace public, que penser des décors des villes… Que penser de cette mutation de l’espace urbain où règne l’infantilisation des adultes et une forme de destruction du patriarcat. S’accordant quelques moments (faussement) récréatifs en dénonçant l’infantilisation des masses et de l’invasion de rollers dans la capitale devenu un parc d’attraction. Comparant le Paris décrit par les grands écrivains du XIXème siècle et celui d’aujourd’hui rythmé par des fêtes collectives empruntant le nom de « pride » portées par une musique n’ayant pour unique vertu que de faire du bruit. Idem pour les grandes messes populaires que sont Paris Plage ou La nuit Blanche. Fustigeant la bêtise, Muray était effrayé par sa conquête des masses qui gangrénaient les cerveaux habilement et en usant habilement de la séduction et de la sloganisation des esprits. Les adultes esclaves du jeunisme se déplaçant en trottinette dans un Playmobile-land aux allures d’Eurodisney… Crépuscule des lieux nous emmène dans un Midi défiguré par le tourisme et qui « n’est plus qu’une banlieue satellite de la peinture ».

Dans son célèbre essai Le XIXème siècle à travers les âges publié par Sollers chez Denöel en 1984 on prend la pleine mesure de l’esprit singulier de Muray lorsqu’il y annonce que le socialisme et l’occultisme qui sont les deux grands germes de notre réalité contemporaine viennent puiser dans le XIXème… Muray partit d’une intuition, à savoir que le socialisme (occultisme qui ne préfère ne pas trope réfléchir à sa fondation)  et occultisme (progressisme qui n’arrive pas à s’avouer ce qu’il cherche) allant de pair. Le socialisme promettant un horizon radieux factice dont le catholicisme s’avérait être le seul rempart. Catholicisme qui fut durant ce siècle instrumentalisé et détourné, notamment via une annexion du sacré par la République… Masse et messe allant de pair dans la modernité consensuelle proposée. Cette construction acharnée d’une illusion collective allant accoucher de la bien-pensance qu’il fustigeait tant.  Enfin, Muray nous rappelant qu’à bien des égards nous sommes toujours dans le XIXème siècle et pas prêts d’en sortir…

Dénonçant une Humanité post historique où il n’existe plus de négativité, de normes, de valeurs, la question du sexe ne pouvait être éludée par Muray. Comme il le dira dans une interview : « C’est pour cela que je peux diagnostiquer, à partir des avalanches de parties de jambes en l’air qu’on nous montre ou qu’on nous raconte dans des livres, à la fois un désir forcené d’intégration sociale (par l’exhibition que réclame et même qu’exige cette société-ci) et une volonté plus forcenée encore de mort du sexuel adulte. Il n’y a aucune contradiction entre la pornographie de caserne qui s’étale partout et l’étranglement des dernières libertés par des lois antisexistes ou réprimant l’homophobie comme il nous en pend au nez et qui seront, lorsqu’elles seront promulguées, de brillantes victoires de la Police moderne de la Pensée ». S’attaquant au lobby LGBT comme il le dira lors d’une interview : « j’ai noté avec intérêt que les associations de lesbiennes américaines avaient fait du « droit au clonage » l’une de leurs principales revendications « car il va enfin briser le monopole des hétérosexuels sur la reproduction »

Murray très difficilement classable idéologiquement est désormais récupéré par ceux qu’il ridiculisait et qui ont depuis peu fait de lui un des leurs. Des réac’ aux branchouilles, de la gauche à la droite, tout le monde peut se l’accaparer. Il riait de ce dont pleurent bêtement les masses, son rire étant une ligne Maginot entre lui, en incluant par extension son lecteur, et le monde. Muray s’attaquera à ceux qui pourfendent le rire dit « inapproprié » et dictent de quoi on peut s’esclaffer ou non. C’est aussi la raison pour laquelle il dira : « J’écris que s’exhiber et punir sont les deux commandements solidaires de notre temps, ou que la coalition exhibo-pénaliste a de beaux jours devant elle. » Ironie de l’Histoire avec un grand H, Luchini fera découvrir au grand public Muray, public qui rit aux larmes durant les représentations… bien souvent sans s’en douter à ses dépens.

Romain Grieco

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