Albert Cossery ou la vie faite œuvre

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Il est des écrivains de salon, des écrivains aventuriers, des écrivains fonctionnaires de la plume et puis les autres… Ceux dont la vie est une composante de l’œuvre donnée à lire, Albert Cossery fait partie de ceux-là. Il était de ces rares écrivains qui peuvent changer à jamais l’existence d’un lecteur et le regard qu’il porte sur l’existence. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si à la question « Pourquoi écrivez-vous » l’intéressé répondait « Pour que quelqu’un qui vient de me lire n’aille pas travailler le lendemain ». Décédé en 2008 à l’âge de 93 ans, certains se rappellent encore de sa silhouette que l’on pouvait croiser du côté de Saint-Germain-des-Prés. Figure du quartier latin, celui qui vivait dans la même chambre d’hôtel depuis des décennies et portait une détestation sans borne pour les biens matériels, était à sa manière un grand libertaire. Inspirant et vivifiant, cet écrivain rare et devenu culte est un hymne à la vie… La vraie.

D’origine égyptienne, frappé à la fin de sa vie d’aphasie l’obligeant à communiquer avec les moyens du bord, son œuvre fut rééditée en totalité par Joëlle Losfelf fin 2005. Soit : sept romans et un recueil de nouvelles. Ses publications s’étirant sur plusieurs décennies, Les Hommes oubliés de Dieu en 1941 à Les Couleurs de l’infamie en 1995. L’homme qui très tôt ne se leurra pas sur l’humanité prit ses distances avec notre société, désintéressé par la gloire et encore moins l’argent, les protagonistes de ses romans étant souvent des extensions de lui-même ou des êtres qu’il affectionnait du fait de leur marginalité : homosexuels, dandys loqueteux stars de comptoir, personnages hauts en couleur, mendiants, poètes du bitume, tapineuses, malfrats à la petite semaine… Il ne manquait cependant pas de leur attribuer nombre de traits de caractère ou de défauts qui nous rappelaient les travers de la nature humaine, mensonge, manigance et trahison étant monnaie courante. Il n’en oubliait bien évidemment pas d’attribuer bien des vices de ses personnages aux rouages de notre société qui nécrose l’âme, voilà pourquoi tout comme dans sa vie il sacralisait la noblesse et la richesse intérieures au détriment des honneurs et biens matériels, le tout avec la dérision des dandys. Cossery n’était pas dupe et ne tomba pas dans les pièges idéologiques de sa génération ; son refus du groupe et des troupeaux, son dédain envers les idoles et les mythes consuméristes, lui permirent de détecter avant l’heure les angoisses et l’aliénation de la seconde moitié de XXème siècle qui ne font que s’amplifier de nos jours. Car ne nous y trompons pas, ce dilettante était un grand ennemi de ce que l’on nomme le « système ». Ce grand détracteur de l’automobile, obsessionnellement perfectionniste, amoureux des cafés et à la vie de bohème, laisse derrière lui une œuvre qui ne laisse pas indemne et fait office de pharmakon…  Il est à sa manière le saint des flâneurs, des nonchalants, des indifférents, des frivoles, des losers magnifiques, des rêveurs lucides, des subversifs que les notables combattent, des oisifs assumés que la société ne peut endoctriner, stipendier ou asservir…  N’oublions pas non plus dans cette liste les éclopés, les handicapés qui malgré leurs déficiences conservent une fierté et une dignité qui les mettent en marge non pas du fait de leur invalidité mais du regard lucide qu’ils portent sur ce monde. Il traitait avec la plus grande ironie l’engagement politique ; pour preuve, l’esprit de sérieux quant au militantisme de certains de ses personnages étant tourné en dérision. Pour Cossery, futur dandy germanopratain, ne rien faire et se vautrer dans l’oisiveté étant peut-être le meilleur moyen de combattre notre société. A contrario, dans d’autres créations littéraires il faisait de ses protagonistes des extensions de lui-même, comme ce professeur de philosophie devenu mendiant afin d’échapper à l’absurdité le risible et la « duperie » de notre monde.

Cet homme né au Caire en 1913 (la même année de naissance que Camus) dans une famille aisée qui avait le luxe suprême de ne pas avoir besoin de travailler. Elève des pères jésuites du Caire, sa vocation d’écrivain lui viendra très tôt, à l’âge de dix ans lorsqu’il découvrit entre autres Rimbaud. Il sympathisera une première fois avec Paris, prétextant auprès de sa famille d’y faire des études. La Seconde guerre mondiale terminée et le monde apaisé, il reprend son destin d’écrivain en main et fait quelques bonnes amitiés. Camus (avec qui il courra les femmes) et Henry Miller qui vantera ses mérites aux Etats-Unis. Arrivé en 1945 sur le sol français, il adopta rapidement Paris autant que Paris l’adopte, préparant une œuvre illicite et hors-la-loi qui le mettra volontairement « en marge », à l’écart de ses collègues. Il devient alors une des figures du monde nocturne parisiens, il aligne les conquêtes féminines du fait de sa personnalité atypique attire la sympathie des « stars » du monde artistique comme Boris Vian, Jean Genet, Sartre, Tzara et bien d’autres. Dès lors, le mythe est en marche… Lui qui aime marcher et n’a de cesse de regarder la vie s’installe dans un hôtel rue de Seine, La Louisiane, et applique un rituel de vie qui ne le quittera plus. A 14h30 il en sort tiré à quatre épingles et commence ses pérégrinations dans les hauts-lieux de Saint germain-des-Prés : Le flore, La Brasserie Lipp, le Jardin du Luxembourg, la Place St Sulpice… Ses huit livres écrits dans la langue de Molière étant en soi des professions de foi et des manuels pour tout réfractaire au système institué par les notaires et les notables. Qu’il s’agisse de La violence et la dérision, Les fainéants dans la vallée fertile, Un complot de saltimbanques ou encore Une ambition dans le désert, la plupart de ses livres furent des attaques en règle envers notre système dominé par l’argent, l’hypocrisie et l’avilissement de nos âmes… Sachant bien le ridicule de notre époque, il est très facile de comprendre pourquoi Cossery n’est que peu connu des lecteurs… Il ne rechercha ni la célébrité ni la gloire post mortem même si au soir de son existence il se posait la question de savoir si on se souviendrait de lui. A cette question on peut répondre qu’ils sont nombreux à se rappeler de cette célébrité inconnue de Saint-Germain-des-Prés hante qui encore les lieux ; pour les disciples les plus fidèles de l’auteur, la chambre d’hôtel dans laquelle il résidait située au 78 de l’Hôtel Louisiane est désormais une suite, mais nul doute que son esprit ne manquerait pas de rendre visite à celui qui s’en donnerait la peine.  Personnage proustien qui ne s’avilit jamais au travail, dans son livre très autobiographique Les Fainéants de la Vallée Fertile il décrit l’univers dans lequel il a été bercé et qui lui conféra à jamais une suprême attitude aristocratique même s’il ne possédait rien ou pas grand-chose.

L’action de ses romans étant le plus souvent situés en Egypte, cet amoureux de Paris qui côtoya les plus grandes figures du milieu culturel de la capitale n’écrivit bizarrement rien sur la capitale ou sur le Saint-Germain-des-Prés des grandes heures. Même ce libertaire mondain était viscéralement attaché à cette ville et au quartier latin, son œuvre ne dépendait pas du cadre dans lequel il évoluait, les lieux de ses romans étant sans importance du fait de sa pensée qui se voulait au final universaliste. Cet homme fasciné par l’oisiveté qui passait des heures à contempler les passants sans mot prononcer puisait dans des scènes anodines la matière à ses écrits, prenant plaisir à jouer et surjouer son personnage auprès de son entourage qui en partie lui assurait les subsides nécessaires à son existence déconnectée de toute logique de production. Alors que d’autres étaient des faiseurs de lignes, poussant jusqu’à son paroxysme sa logique antiproductiviste jusque dans l’écriture, lui se contentait de n’en écrire qu’une par jour et si par malheur il dépassait le nombre régularisait la chose en les retravaillant de manière obsessionnelle. Pour qui voudrait se plonger dans l’œuvre de Cossery, le chemin sera composé de huit livres qui chacun revêtent l’âme du maître… Dans Les hommes oubliés de Dieu paru en 1941, ce recueil nous plonge dans les quartiers pauvres et mal famés du Caire, on y retrouve déjà les grandes thématiques sociales et anarchistes de l’écrivain. Sa détestation du pouvoir et de ses émissaires se cristallisant notamment avec le personnage du gendarme ô combien détestable qui est l’expression de la répression des Etats. La maison de la mort certaine (1941) nous raconte comme aurait pu le faire les grands réalisateurs du néoréalisme le combat des locataires de cette maison qui menace de s’effondrer. Se battant contre des moulins, ces derniers se heurtent de manière kafkaïenne au non-sens de l’administration et à son rigorisme le plus implacable. Vivre alors dans la rue étant peut-être la solution…  Les fainéants dans la vallée fertile (1948) délaisse cette fois-ci les pauvres gens pour s’intéresser à la société bourgeoise du Caire tel un Marcel Proust du Nil. Puisant dans sa vie personnelle, il décrit ces être qui n’ont pas besoin de travailler pour subvenir à leur besoin et pratiquent à haute dose le sommeil… Manière comme une autre de s’exiler de ce monde. Dans Mendiants et orgueilleux paru en 1955, Cossery qui désormais a pris ses marques dans sa ville d’adoption qu’est Paris poursuit son œuvre sans être influencé par les mondains parisianistes que désormais il côtoie. Il nous raconte l’histoire de ce professeur qui lassé d’enseigner ce qu’il considère des mensonges (d’Etat) qu’il lutte à sa manière contre l’endoctrinement et l’imposture en démissionnant et devenant mendiant. Malgré la dureté de cette existence placée au bas de l’échelle sociale, ce personnage trouvant malgré tout une paix intérieure et une sérénité d’âme et d’esprit. Désormais, il faudra dix années et plus pour qu’une nouvelle parution de Cossery se fasse, la légende étant en marche… Avec La violence et la dérision (1964) il s’attache à nous parler de la dérision comme forme de combat politique. Cossery nous racontant l’histoire de marginaux combattant le gouverneur d’une ville et son régime oppressif via l’humour ; distribuant des tracts à sa gloire ou encore récoltant des fonds auprès de la plèbe afin de faire ériger une statue en son honneur. Un complot de saltimbanques paru en 1975 perpétue la détestation de Cossery pour la répression et ses organes. Une bande de joyeux lurons ne recherchant qu’à prendre du bon temps étant soupçonnés de militantisme et de complot alors qu’il n’en est rien. L’écrivain rendant une nouvelle fois hommage à ces êtres qui ne vivent que pour le jour présent et n’aspirent qu’à la légèreté. Ce qui fait vite d’eux des êtres suspects au regard de la société. Dans Une ambition dans le désert (1984) est une charge contre le capitalisme et la dénaturation qu’opère l’argent sur notre habitat. Dans un émirat fantasmé du golfe persique qui ne doit sa tranquillité qu’à l’absence de pétrole, on mesure le contraste avec les pays voisins gangrénés par l’or noir ayant fait disparaître tout le poétique de l’existence de cette région du monde. Son dernier roman, Les couleurs de l’infamie, publié en 1999, Cossery nous plonge de nouveau dans le Caire. Cossery n’ayant rien perdu de son cynisme nous parlera ici de scandale politico-financier à l’heure où la fonction politique a rarement été aussi pervertie et son image dégradée. A travers deux pickpockets, un intellectuel et un promoteur immobilier, c’est une nouvelle charge envers la corruption de notre système à laquelle s’adonne le vieil écrivain. Ecorchant avec délectation la classe politique ce roman est ô combien d’actualité et intemporel. L’homo-politicus en prenant pour son grade !

Albert Cossery décèdera le 22 juin 2008 dans sa chambre d’hôtel de La Louisiane, retrouvé par un de ses amis étendu sur le plancher, une couverture recouvrant son corps. L’écrivain de la langue française qui avait perdu au soir de sa vie l’usage de la parole suite à une opération de la gorge, n’oublia jamais qu’il était un enfant du Nil quittant ce monde pour regagner les dieux de l’Egypte antique. Celui qui avait prit le parti de rire de tout, de contempler le chaos de ce monde avec détachement, laisse derrière lui une œuvre destinée à une poignée d’élus… Le relire aujourd’hui, c’est comprendre que le monde ne change réellement qu’en surface ; Cossery n’ayant eu de cesse de vouloir nous libérer des oppressions qui nous avilissent et de nous mettre en garde. Comme il l’écrivit si bien : « Quand quelqu’un te parle de progrès, dis-toi qu’il veut t’asservir ».

Romain Grieco

 

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