L’odyssée cinématographique de Terence Malick

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Terence Malick fait partie de ces réalisateurs dont la patte est immédiatement reconnaissable.  Personnage mystérieux et rare, s’effaçant au profit de son travail, il est un des grands cinéastes du cinéma américain de ces cinquante dernières années. Son œuvre philosophique et spiritualiste, composée seulement de huit long-métrages en d’un documentaire du fait d’une éclipse de près de vingt ans, lui vaut l’admiration de la profession et l’édification d’un réel culte par son public. Petite visite guidée dans l’univers de ce grand lecteur de Thoreau qui, par la puissance de sa mise en scène ô combien singulière est l’expression d’une pureté créative désormais bien rare dans l’industrie cinématographique actuelle.

Cultivant le mystère sur sa vie privée Malick laisse perdurer le doute sur son lieu de naissance, soit Ottawa dans l’Illinois soit Waco dans le Texas. Pour ce qui est de sa date de naissance, on est certain cependant qu’il est né le 30 novembre 1943 dans une famille relativement aisée et très pratique. Son patronyme, Malick, s’explique par le fait que ses grand-parents paternels étaient des assyriens libanais chrétiens ayant fuit les persécutions ottomanes. Un des premiers drames de son existence sera le suicide de l’un de ses deux frères, tous deux musiciens. Entamant des études de philosophie, ni plus ni moins qu’à Harvard, il se montre brillant et compte parmi ses influences Kierkeggard et le très controversé Heidegger. Il se tourne alors vers le journalisme et rejoint de grands titres comme The New Yorker, Life ou encore Newsweek. Il couvre quelques grands évènements et rend compte de grandes personnalités de sa génération comme les assassinats de Martin Luther King, Robert Kennedy ou encore Che Guevara. Il intègre finalement le corps professoral mais décide rapidement vers une passion qui le taraude depuis longtemps, le septième art. Il intègre le très récent « center For Advanced Film and Television Studies » de l’American Film Institute où parmi les autres étudiants on y trouve un certain David Lynch.  De cette période de formation il produit, tourne et réalise son premier court-métrage Lanton Mills en 1969. En attendant de pouvoir effectuer son premier long-métrage, tout en poursuivant ses études il gagne sa vie en travaillant sur des scénarios. Il parvient un vendre un de ses scénarios en 1972, Deadhead Miles, un road movie comique qui malheureusement une fois réalisé par Vernon Zimmerman passera totalement inaperçu. Cependant son scénario aux allures de western contemporain, Pocket Money, rencontre un petit succès d’estime et lui permet de se faire un nom d’estime en tant que scénariste dans le milieu. S’inspirant d’un fait divers ayant eu lieu dans les années 50, une histoire d’amour aux allures de Bonnie and Clyde contemporaine, il s’attelle à l’écriture du scénario de Badlands qui lui permettra de faire son entrée dans l’industrie du cinéma en tant que réalisateur. Dès ce premier film signé Malick, on sent déjà les marqueurs de son œuvre et de ses réalisations futures. Méditatif, sillonnant toute notre palette sensorielle, ode à la nature, montage et plans au plus près de l’âme humaine, c’est le film d’un poète dont les lectures philosophiques apportent une profondeur qui le rapprochent de grands maîtres comme Kubrick ou Tarkovski. A travers cette fugue qui fera couler le sang, il donne la pleine mesure de son éducation philosophique en développant une vision qui va bien au-delà de la simple course-poursuite des deux amants interprétés par Martin Sheen et Sissy Spacek ; le jeune réalisateur nous parle en filigrane de notre relation à ce personnage malickien qu’est la nature bénéficiant d’instants qui lui sont dédiés, au temps, aux autres, aux choses matérielles et immatérielles et l’influence comportementale et idéologique des dictats de notre société contemporaine. Avec un budget minimaliste et l’aide de bienfaiteurs qui croient son talent, Malick parviendra à monter ce film bénéficiant des décors naturels sublimissimes du Colorado et du Dakota du sud. Déjà Malick se fait remarquer sur le tournage en disparaissant sans rien dire, plantant le tournage pour réaliser des captations de cette nature avec qui il entretien un rapport singulier, ces scènes étant par la suite incorporées lors du montage final. Le film d’une rare maturité et maîtrise est salué par la critique et accédera avec le temps au rang de chef-d’œuvre.

Il faudra cinq longues années avant que Malick livre son second long-métrage, Days of Heaven. Ce film sorti en salles en 1978 et avec le jeune Richard Gere (Bill), le regretté Sam Shepard et Brooke Adams nous raconte l’histoire d’un ouvrier agricole qui après avoir tué son supérieur lors d’un combat à mort est contraint de s’enfuir avec sa fiancé (Abby) et la sœur de celle-ci (Linda).  Arrivé au Texas, le propriétaire terrain interprété par Shepard ne restant pas indifférent au charme d’Abby fait part de son intérêt à Bill qui jusque là l’avait fait passer pour sa sœur. Ce triangle amoureux tourné au Canada se situe dans un milieu que le réalisateur a côtoyé durant ses jeunes années lorsqu’il était lui-même ouvrier agricole saisonnier. Faisant visuellement des références avouées à des grands peintres comme Hopper ou encore Vermeer, le film est esthétiquement magnifique, Malick ayant fait le choix (couteux) de travailler avec la lumières naturelle (comme Kubrick pour Barry Lindon) et qui contrastent avec le ténébrisme de certaines scènes apportant des effets de dramaturgie purement rétiniens. Là encore, l’intrigue est secondaire et n’est peut-être qu’un alibi pour emporter le spectateur vers « quelque chose d’autre », une expérience dont peu de réalisateurs peuvent se targuer. Le style de Malick s’est affiné et déroute parfois les standards du fait d’un usage prononcé des plans fixes, il s’écarte du fil narratif classique rongé jusqu’à l’os. Le film est une nouvel fois encensé mais est un cuisant échec commercial ; la profession remet un Oscar de la meilleure photographie et le prix de la mise en scène lors du 32ème festival de Cannes. Vraisemblablement affecté par ce flop commercial, Malick déjà très discret disparaît alors durant vingt ans, décidant de s’éloigner du cinéma pour reprendre une vie « normale » et voyager de par le monde. Il partage sa vie entre les Etats-Unis et Paris. Il n’en oublie pas cependant de lever des projets qui sont refusés, seront parfois finalisés par d’autres, arrivés à terme par la suite ou à jamais restés dans les tiroirs.  Il faudra attendre presque la fin du millénaire pour qu’il revienne…

En 1998 sort The Thin Red Line… La genèse du film remonte au tout début des années 90 ; outre les nombreuses modifications apportées au scénario, la chasse au financement ayant été ardue il faudra près de dix années pour Malick afin de livrer ce film qui marquera son grand retour sur le devant de la scène. Bien évidemment, si ce film est présenté comme un film de guerre pour le grand public, on a ici affaire à une œuvre poétique visuelle majeure qui transcende tous les genres. Jouissant de son statut de réalisateur culte, le scénario passe dans les mains des plus grands acteurs américains, ils sont en effet nombreux à se bousculer pour ne serait-ce qu’apparaître dans un film de Malick. Le réalisateur s’offrira d’ailleurs le luxe de couper au montage Gary Oldman, Lukas Haas ou encore Mickey Rourke… Après avoir envisagé différents lieux (Philippes, Thaïlande, Costa Rica, Panama…), le film se tournera finalement en Australie près de Port Douglas du fait des similitudes en termes de décors naturels avec l’île de Guadalcanal où l’action du film se déroule. Comme toujours, les paysages sont primordiaux pour Malick et une attention toute particulière est apportée pour faire de la Nature un des protagonistes (tantôt sublimé, tantôt martyrisé) du film. Humanité, faune et flore créant un triptyque sensoriel à destination du spectateur. Après six mois intenses de tournage qui ne ménageront ni l’équipe technique ni les acteurs et rappelleront par moment ce qu’endura Coppola pour Apocalypse Now, le film mené en milieu hostile sera mené à terme. On rapporte que durant le tournage, sa méthode de travail fragmentée déconcertera les acteurs mais leur fera vivre une expérience unique. Ce film porté par un casting de rêve (Sean Penn, Nick Nolte, Adrian Brody, Woody Harrelson, John Travolta, John Cuzac, George Clooney..) qui sonde le cœur et l’âme des hommes à travers ses nombreux personnages détient une portée philosophique et poétique qui interroge les pulsions et les moteurs de l’Humanité. En donnant une voix aux pensées et nombreux questionnement des nombreux personnages qui parcourent le film, on est happé par les nombreuses mises en abyme qui nous sommes livrées. Porté par une musique chargée de spiritualité qui accompagne le vacarme du monde, ses égarements, les moments d’intense beauté ou de laideur, d’amour contemplatif ou de brutalité sans rémission… c’est un voyage qui nous est proposé, la grâce ou la révélation étant au bout. Le film qui remportera l’Ours d’or ne sera pas un succès commercial, et bien que nominé plusieurs fois aux Oscars le film repartira bredouille de la cérémonie pâtissant du beaucoup plus accessible Saving Private Ryan de Spielberg. Cependant, ce film marque le retour d’un réalisateur unique qui jouit d’une aura proche du culte.

S’il avait fallu attendre vingt ans pour que Malick crée un successeur à Days of Heaven, en deux décennies il livrera cinq films et un documentaire… S’écouleront sept ans entre The Thin Red Line et The New World. Le cinéaste nous plongeant pour le coup au XVIIème siècle, dans cette Amérique où deux civilisations vont s’affronter, une histoire d’amour transcendantaliste va se nouer entre un capitaine sauvé de la mort par une indigène prénommée Pocahontas. A travers cette libre interprétation d’un personnage historique qui fait partie des légende fondatrices des Etats-Unis, le cinéaste se fait conteur universaliste. Il nous narre aussi la chute d’une civilisation, les espoirs que les migrants portaient dans cette terre quasi-biblique inconnue qu’ils conquirent comme une terre promise. C’est comme toujours un hymne panthéiste à la nature et une ode au peuple amérindien qui vivait en harmonie avec elle, Malick donnant parfois l’impression d’humaniser la nature et de végétaliser l’homme. L’influence de Thoreau se fait plus que jamais sentir dans ce film naturaliste picturalement hypnotique qui ruisselle une nouvelle fois de références philosophiques ; s’entrechoquent dans ce film des thématiques telles que l’individualiste, le collectivisme, le syncrétisme, idiosyncrasie, le rapport à la terre, les différences tant religieuses que civilisationnelles ou culturelles entre peuples, la lutte entre l’ancien et le nouveau, le matérialisme opposé au spiritualisme…  Et peut-être plus que tout, c’est de la perte de l’Eden qu’il nous parle, non sans une lueur d’optimisme avec un enfant métisse qui laisse suggérer une possible régénération. Six ans plus tard, il livre un projet qu’il traînait depuis plusieurs décennies : The Tree of Life.  Avec ce film sorti en 2011 il annonce une nouvelle période s’affranchissant de plus en plus des codes du septième art et qui le rapproche à bien des égards du cinéma expérimental. A travers ce film métaphysique ayant pour tête d’affiche Brad Pitt et Sean Penn, Malick se fait insaisissable et inclassable. Chef d’œuvre esthétique, où la mort rôde, le cinéaste puise dans biographie personnelle et la mort de son frère pour irriguer l’histoire. Avec cet OVNI cinématographique on passe allègrement du gigantisme avec notamment ni plus ni moins que la création de l’univers selon Malick et le microscopique avec les tourments d’une vie humaine noyée dans les milliards de celles qui l’ont précédée ou qui s’agitent encore. Composé essentiellement d’images plus que de dialogues, se séquences furtives et de décrochages narratifs vertigineux qui sont d’une rare beauté visuelles et émotionnelle, encore une fois le récit du protagoniste (issu d’une famille américaine typique des années cinquante) n’est que secondaire voire un alibi pour permettre au réalisateur de passer des atomes à l’univers, des dinosaures aux humanoïdes, du silence de l’espace au brouhaha de notre époque… A compter de ce chef-d’œuvre, pour beaucoup le cinéaste a basculé de l’autre côté.  Le film obtiendra malgré les controverses la Palme d’Or à Cannes, divisant tant la critique que le public.

 Impensable, mais il ne faudra attendre que deux ans pour voir un nouveau film du cinéaste avec To The Wonder en 2013. Film ouvertement romantique mettant en scène l’amour entre un homme et une femme, associant le miracle de la rencontre et la difficulté voire l’impossibilité d’inscrire une union dans le temps. A travers les différents personnages, deux hommes et deux femmes, étriqués, tiraillés, tourmentés, écartelés, en proie à l’incertitude (tant charnelle que spirituelle), Malick une nouvelle fois s’élève et nous élève pour traiter de questions dépassant largement le cadre restrictif du scénario, comme toujours une seconde grille de lecture est livrée pour qui ouvre son âme. Passant allègrement de l’amour terrestre à l’amour divin (via le personnage du prête doutant de sa vocation), c’est une nouvelle fois une œuvre mystique destinée à ne pas être qu’un simple film donné à voir qu’ambitionne Malick. En 2015, il livre Knight of Cups qui nous raconte l’histoire d’un homme errant dans les méandres d’un système (celui d’Hollywood) qu’il rejette et qui est prisonnier d’une vie qui l’aspire. A travers ce personnage de scénariste à succès interprété par Christian Bale aspirant à une autre vie, à une recherche de la vérité, en quête d’un signe lui indiquant quelle route prendre, Malick sort encore des sentiers battus et se fait malgré les décors très urbains et high-tech du film on ne peut plus spirituel. Une spiritualité new-age qui colle bien avec l’univers dans lequel évolue le protagoniste du film qui prend conscience du vide spirituel du monde dans lequel il évolue. Les fêtes données par des millionnaires dans les plus belles maisons, la drogue, l’argent facile, les femmes toute plus belles les unes que les autres, rien n’y fait… un profond désarroi l’habite au quotidien. Très fragmenté et décousu dans sa construction narrative, l’éclatement de la trame romanesque du film est encore poussé un peu plus loin que dans The Tree of Life et déconcerte le public. Ce choix étant en partie dicté afin de donner encore plus de consistance à cette « vie puzzle » et éparpillée du personnage cherchant à l’assembler et lui donner un sens. C’est aussi une critique de notre société et de ses mirages où malgré le trop bien règne le vide. S’affranchissant de toute obligation fictionnelle, Malick se fait plaisir en réalisant un documentaire qui sort en 2016 : Voyage of Time. Poursuivante une partie du travail cosmogonique accompli dans The Tree of Life, il s’emploie à nous livrer sa version de la Genèse et tenter de percer le mystère de l’existence. Il nous raconte l’univers, l’évolution de la vie sur terre et enfin le destin incertain de l’humanité. Lyrique, épique, méditatif, mystique, prosélyte par moments, le documentaire plus qu’une ode à la nature est une ode au divin. A peine un an plus tard, sort sur les écrans son dernier film, Song to Song, qui par bien des aspects se veut un écho de Knight of Cups et de To The Wonder.  Appuyé avec un casting comme toujours appétant (Nathalie Portman, Cate Blanchett, Ryan Gosling, Michael Fassbender et la prometteuse Rooney Mara), Terence Malick nous livre une nouvelle histoire d’amour contrariée évoluant de nouveau dans le monde factice du show business. A l’aide d’un triangle amoureux, le cinéaste déploie de nouveau un grand nombre de ses thématiques fétiches propres à notre société contemporaine, explorant les déboires, les démons intérieurs de quatre personnages qui se cherchent et tente de s’unir avec l’autre autant qu’avec eux-mêmes. Brisant de nouveau trames narratives classiques avec une approche non linéaire du récit via une narration décentrée usant de la voix off, le réalisateur confirme ses choix esthétiques et une certaine forme de radicalisation qui semble désormais irréversible…

Terence Malick, nous l’aurons tous compris est un artiste qui est parvenu à s’affranchir des codes éculés du cinéma et est parvenu à une singularité qui en fait un cinéaste à part dans l’histoire du septième art. Ses films étant des poèmes jetés à la face du monde et accouchant d’une dimension philosophique. L’homme questionne autant qu’il se questionne, ses lectures des grands penseurs ne lui ayant pas procuré de réponses formelles mais généré des questionnements qui le poursuivent films après films. Usant de l’image et de la musique (créée par la main de l’homme ou issue des chants de la nature) comme personne afin d’unir la vue à l’ouïe dans une dimension spirituelle issue de son éducation chrétienne, cet Agrégé de philosophie et Docteur en esthétique qu’est Malick matérialise aussi souvent à l’écran la pensée des grands philosophes matérialistes ou spiritualistes qui l’ont influencé. Son œuvre étant peut-être destinée, au regard du devenir de l’humanité, à devenir malheureusement un jour d’ordre eschatologique…

Romain Grieco

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