Brassens, Brel et Ferré… Trio sacré de la chanson française d’après-guerre

BRELBRASSENSFERRE

Il fut une époque où le clip n’existait pas, où les radio FM pour adolescents crétinisés ne diffusaient pas, où le streaming relevait de la science-fiction, où les aspirants chanteurs faisaient leurs armes sur les planches plutôt que dans des émissions de téléréalité. Durant cette époque bénie où la chanson made in France faisait chantonner villes et villages, trois noms souvent accolés résonnent encore des décennies après leur disparition. Ces trois hommes, dont la rencontre fut immortalisée par une célèbre photo, marquèrent le paysage musical français tant par leur personnalité que leur œuvre ; leurs chansons poussiéreuses et d’un autre temps trônant toujours en bonne place dans l’inconscient collectif et se moquant des stars et musiques préfabriquées qui ne survivent souvent que quelques saisons. Les écouter c’est réaliser les ravages du soft power américain sur notre culture tricolore, désormais assujettie ou abonnée au plagiat, et se plonger dans des univers qui nous sortent de l’aliénation de notre société contemporaine. Place aux artistes !

Des trois seigneurs de la chanson française d’après-guerre, honneur à celui dont la moustache et la pipe sont éternellement inscrites dans le paysage culturel français et relèvent de notre patrimoine. Le bien nommé Georges Brassens… Né à Sète le 22 octobre 1922, Brassens grandit baignant dans l’amour de ses parents, le père farouchement anticlérical et la mère d’origine napolitaine catholique pieuse qui l’initia à la mandoline dès son plus jeune âge. Elève plutôt turbulent, préférant musarder plutôt qu’étudier, Alphonse Bonnafé (un de ses professeurs de l’époque) eut le flaire et le goût de lui faire découvrir la poésie pour sortir le gamin de ses mauvaises fréquentations et des petites bandes de sauvageons que fréquentait le jeune Brassens à l’époque. Entre lui et la versification débuta une histoire d’amour qui le poursuivra jusqu’à son dernier souffle. Dès lors il écrit des poèmes et se tourne vers la musique en intégrant un groupe où il officie à la batterie ! Rattrapé par une histoire de vol il est contraint de quitter le collège ne 1938 et, désireux de quitter sa ville natale, rêve alors de monter à Paris. Malgré les affres de la guerre, il parviendra à s’installer dans la capitale en février 1940, s’installant chez sa tante et gagnant sa pitance comme ouvrier dans les usines Renault. Il commence à publier des recueils mais son début de carrière est stoppé net lorsqu’il est envoyé en Allemagne pour faire son STO. Lors d’une permission qui lui permet de regagner Paris il rentre alors dans la clandestinité, caché pat la famille Planche à qui il rendra plusieurs fois hommage via des chansons, notamment via la célébrissime « Chanson pour l’auvergnat ». Vivant reclus dans la hantise de se faire rafler par la Gestapo, il compose alors des premières chansons.

 Une fois la guerre terminée, celui qui ne niera jamais son anarchisme publie des articles dans la revue anarchiste Le libertaire ; ses lectures de Proudhon, Bakounine et entre autres Kropotkine faisant à tout jamais de lui un anarchiste convaincu se gaussant du citoyen modèle. Avant même de sortir un disque, il ne faut pas oublier que Brassens aurait pu rentrer dans la carrière littéraire puisqu’en 1947 sortir son premier roman La lune écoute aux portes. Faute de succès, il continue sans relâche à composer et jouer partout où on veut bien de lui, sa carrière débutant réellement en 1952 lorsque la mythique Patachou le découvre lors d’une audition ; conquise, elle l’aide à se faire signer chez Polydor via Jacques Canetti. Dès lors, entre lui et la France un pacte va se sceller, il deviendra une de ses plus grandes voix même si au début il est boycotté du fait de ses textes polémiques, comme avec « Le Gorille » où il se fait un farouche militant contre la peine de mort. Après plusieurs 78 tours, son premier 33 tours La mauvaise réputation l’installe à jamais dans le cœur des français. En 1954 il remporte le prestigieux Charles Cros et fait même ses débuts au cinéma, fait publier son deuxième roman La Tour des miracles ainsi qu’un recueil de textes (La mauvaise réputation), et triomphe dans les salles de concert les plus prestigieuses de l’époque comme Bobino ou l’Olympia. Ce descendant de Villon ayant besoin de s’installer sur des terres qui seraient siennes, il fait l’acquisition d’un moulin, le moulin de la Bonde, situé dans les Yvelines actuelles qui sera le point de chute de tous ses illustres amis : Ventura, Boby Lapointe, Brel, Moustaki, René Fallet, Chabrol, Bourvil et bien d’autres…

Durant les années soixante Brassens est célébré, reçoit de nombreux prix saluant sa plume dont notamment le Prix Charles-Cros des mains de Marcel Aymé.  Ses petits bijoux continuant à faire chantonner la France, des titres comme « Les copains d’abord » pour le film d’Yves Robert étant à jamais inscrites dans le répertoire national. Libertaire conscient du sens de l’Histoire il regarde de très loin les évènements de mai 1968. En janvier 1969, le magazine Rock n’ Folk et RTL organisent la fameuse rencontre qui l’unira à Brel (un de ses grands amis) et Ferré. Outre une photo mythique de Jean-Pierre Leloir immortalisant cette discussion du 6 janvier 1969 où bien des sujets furent abordés par les trois hommes, cette rencontre iconique symbolise la quintessence de la chanson française par trois de se plus grands représentants. Durant les années soixante-dix, statufié, ayant fait son entrée dans Le petit Larousse, n’a plus rien à prouver. Il estime ne plus avoir grand-chose à dire ayant déjà tout dit… La camarde commençant à le titiller, Brassens se fait plus rare. un cancer de l’intestin est diagnostiqué, après plusieurs opérations il décède finalement le 29 octobre 1981. Lorsque les français apprennent sa mort, c’est tout un pays qui se sentira orphelin, une pluie d’hommage pleuvant sur cet homme discret dont les qualités humaines lui valurent des amitiés rares et indéfectibles qui en filigrane traversent son œuvre… Brassens laissant derrière lui des chansons inscrites au Panthéon de la Chanson française, la diversité des thèmes abordés expliquant qu’il sut conquérir un large public… Brassens chanta le pacifisme (Les patriotes, La guerre, Le cauchemar…), l’anarchisme social et le rejet des conventions bien ordonnées (La mauvaise réputation, Le Gorille, La Légion d’honneur, Les coups d’épée dans l’eau…), la misère et la bonté humaine (L’auvergnat, Pauvre Martin…), le refus des dogmatismes sou toutes ses formes (Opinion, Le Progrès, Le bon dieu est swing, Mourir pour des idées…) et nous livra quelques unes des plus belles chansons d’amour du patrimoine national comme « La non demande en mariage ».

Le deuxième membre de ce trio magique, Jacques Brel, naquit quant à lui hors du sol français, dans le « plat pays » le 8 avril 1929 à Schaerbeeck de parents flamands. Peu enclin à poursuivre ses études, il met un terme très tôt à sa scolarité pour devenir représentant dans la cartonnerie de son père. Son premier contact avec la scène et la musique se fera par le biais des spectacles que la petite troupe issue des jeunesses catholiques, « La Franche cordée », qu’il organise dans des hospices. Tout en continuant son activité professionnelle et donnant de son temps aux vieillards et aux malades, il plaque des accords de guitare et compose ses premiers titres, les interprétant dans des cabarets bruxellois où capter son auditoire n’est pas une mince affaire mais la meilleure des écoles pour apprendre le métier. Il enregistre une maquette qui, comme pour Georges Brassens, suscite l’engouement de jacques Canetti. Tentant alors l’aventure, il gagne alors Paris avec sa femme et ses deux filles, bien décidé à faire carrière. Surnommé « L’abbé Brel » par Brassens avec qui il noue rapidement une amitié indéfectibl, le succès mettra longtemps à venir, son jeu de scène, son phrasé et ses chansons étant loin de faire l’unanimité ; comme il le dira lors d’une interview au fait de sa gloire quand il fit part de son souhait d’arrêter sa carrière de chanteur : « Personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que j’arrête ». Canetti qui croit en lui malgré ses échecs se bat pour qu’il conserve un contrat chez Philips, finalement la ténacité et le talent paieront… Il est enfin reconnu par le métier et obtient le succès public grâce à la chanson « Quand on a que l’amour » et en 1957 reçoit le Grand Prix de l’Académie Charles Cros pour son second 33 tours. Sa rencontre avec le compositeur et chef d’orchestre François Rauber apporte une touche symphonique et des arrangements qui lui manquaient au début de sa carrière et contribuent à déployer son univers marqué par une voix singulière. Sur scène, l’homme a acquis une parfaite maîtrise et joue autant qu’il chante, captivant son auditoire par une présence et un charisme qui en font un des plus grands interprètes de sa génération.  Dès lors, le succès ne le quittera plus… partout où il foule la scène c’est un triomphe, aussi bien en France qu’à l’étranger, alignant parfois près de 300 concerts par an ! Il signe des titres dont l’aura dépasse le monde francophone ; Brel sera durant son vivant et après sa mort un des rares chanteurs français à avoir eu une influence sinon obtenu l’admiration de ténors de l’industrie musicale comme David Bowie, Leonard Cohen, Ray Charles, Franck Sinatra, Nina Simone et bien d’autres…

Alors qu’il est au firmament, l’homme qui a toujours chéri la liberté autant que la mer décide en 1966 d’abandonner la scène, une forme de lassitude s’étant installée chez cet homme trop pur pour cachetonner, n’acceptant plus de « tricher » auprès de son public il fait ses adieux au music-hall en 1966 dans cette salle mythique qu’est l’Olympia où il fut ovationné à n’en plus finir… Durant l’année 1968 alors que l’album J’arrive n’est pas accompagné d’une tournée il monte un projet qui fera date et déconcerte son public le plus fidèle : L’Homme de la Mancha. Brel, après avoir assisté à une représentation au Carnegie Hall décidant d’adapter la comédie musicale américaine. Le succès sera au rendez-vous et confirme les multiples talents de Brel… Alors que sa renommée aux Etats-Unis va crescendo avec le spectacle « Jacques Brel il alive and well and living in Paris » et que le succès débouche sur un double album te donnera lieu en 1974 à un film, il ne revient pas sur sa décision alors qu’une carrière internationale qui lui tend pourtant les bras et n’attend que lui. Il est attiré par le cinéma et commence une carrière d’acteur et de réalisateur. Ses deux films en tant que réalisateur, Franz (1971) avec pour acolyte Barbara et Western (1973) seront des échecs, mais ses prestations d’acteur dans des films comme « L’aventure c’est l’aventure », « L’emmerdeur » ou encore « La bande à Bono » sont reconnus et lui valent la sympathie du public tout autant que la reconnaissante du métier.

C’est durant l’année 1974 que Brel est rattrapé par la maladie, le grand fumeur qu’il est apprend qu’il a un cancer du poumon. Après une opération chirurgicale qui ne lui donnera que quelques années de répit, il met à terme à son projet de tout du monde et s’installe aux iles Marquises. Résidant par la suite à Tahiti, incognito, loin du monde (factice) des hommes il se fait avion-taxi et se fait accepter comme un membre à part entière de l’île par son engagement envers la population polynésienne. En 1977, il revient en France pour y enregistrer le magistral album Les Marquises qui se veut comme un chant du cygne. L’album est un succès colossal, certaines chansons comptant parmi les plus belles de son répertoire. Moins d’un an plus tard, le 9 octobre 1978 il décède à Bobigny des suites de son cancer. Conformément à ses dernières volontés, il est enterré au cimetière d’Atuona, sa tombe non loin de celle de l’illustre Gauguin. Brel laisse derrière lui un répertoire composé de titres qui ont comme rarement chanté l’amour et ses embûches (Ne me quitte pas, quand on a que l’amour, La Fanette. La Chanson des vieux amants…), les conventions sociales (Les Bourgeois, Ces gens-là, Les Bigottes…), la camarde (A mon dernier repas, Le moribond…), l’innocence éternelle (L’Enfance, Un enfant…), les descriptions poétiques ou rêveries (L’île, La quête, les Marquises, Amsterdam…) ainsi que bien d’autre thématiques malheureusement toujours d’actualité comme par exemple la guerre et la sempiternelle bassesse humaine… En cela, Brel est immortel car ses chansons (tantôt cyniques, vertueuses, coquines, enjouées ou graves) peuvent faire écho en nous dans différents moments de nos existences, des routes empruntées et choix auxquels nous sommes confrontés… Mais plus que tout, il est celui qui nous rappelle que la liberté à un prix mais qu’elle ne se négocie pas.

Arrive enfin Léo… Léo ferré, né Albert Charles-Antoine Ferré né le 25 août 1916 à Monaco. Comme Brassens, il a en commun d’avoir une mère d’origine italienne. Si son père, directeur du personnel du casino de Monte Carlo ne lui donna pas le goût du jeu mais son oncle maternel, Albert Scotto, musicien classique et directeur du théâtre au Casino se fit intercesseur entre le jeune Ferré et la musique. Son anticléricalisme naîtra vraisemblablement de ses années dans un pensionnat où il est envoyé par son père et où il séjournera durant huit longues années. Pour ne pas sombrer il approfondit ses connaissances musicales théoriques et s’adonne à des lectures clandestines de quelques un des grands poètes qui traverseront son œuvre (Rimbaud et Verlaine en tête). C’est durant ces années que la personnalité et les opinions politiques anarchistes de Ferré vont s’édifier, la définition de l’anarchisme trouvée par hasard dans un dictionnaire le suivant toute sa vie : « Opposition à toute autorité d’où qu’elle vienne ». Une fois son bachot de philosophie en poche et une expérience de critique musical pour le petit Niçois, il gagne Paris pour y effectuer des études de droit dans la prestigieuse Sciences Po’, son père lui ayant refusé son inscription au Conservatoire de musique. Pauvre Léo, durant quatre longues années il côtoie certaines personnalités de la future élite française (dont un certain François Mitterrand) et comme durant ses années de pensionnat se crée son univers personnel en s’adonnant sans relâche de manière autodidactique à la musique. Il ne termine finalement pas son cursus et de retour à Monaco est en 1939 mobilisé. Une fois démobilisé, alors que la Seconde Guerre mondiale fait rage il se réfugie de nouveau dans la musique et commence à peaufiner son répertoire devant des petits auditoires monégasques, mettant aussi ses talents de compositeurs pour les autres avec un certain brio. Il vivote en travaillant à radio Monte-Carlo, effectuant des tâches subalternes mais qui lui permettent de rencontrer certaines des plus grandes vedettes de l’époque comme Trenet (qui loue ses talents d’auteur compositeur ne décèle pas le talent nécessaire pour en autre l’interprète) ou encore Piaf qui contrairement au « fou chantant » l’encourage à monter à Paris. C’est alors de longues années de vache maigre, il se produit dans des cabarets ou caves miteuses et vit de maigres engagements ; toutefois par la force du poignet il parvient à se faire un petit nom dans le monde de la chanson et placer quelques titres auprès de célébrités comme Piaf, Montant ou encore Catherine Sauvage, est animateur radio sur Paris Inter où il produit des émissions consacrées à la musique classique. Lorsqu’il signe avec la maison de disque Odéon, Ferré commence petit à petit à sortir de son marasme et grimpe lentement (pour ne pas dire laborieusement) les marches qui l’amèneront vers le succès. Les chansons dont il est interprète commencent à passer à la radio et timidement rencontrent un public de plus en plus large. En mars 1955 il a les honneurs de l’Olympia, il n’hésite pas comme ce sera le cas tout le long de sa carrière de mettre en musique des poètes illustres comme Rutebeuf ou Baudelaire, ce qui lui vaut la reconnaissance des lettrés et de ce qu’il reste des surréalistes même s’il se brouilla par la suite avec André Breton lorsque ce dernier refusa de rédiger la préface de son recueil Poète… vos papiers !  Lorsqu’en 1959 Ferré se sépare d’Odéon il est plus libre que jamais, a fait l’acquisition du Fort du Guesclin en Bretagne et loin de l’agitation parisienne se prépare à entamer une nouvelle décennie. Les années soixante seront fastes, et elles commenceront par la signature d’un contrat avec la maison Barclay… du nom du célèbre producteur.

Durant cette décennie, Ferré s’installe pour de bon dans le paysage culturel français avec une pléiade de chansons devenues désormais des classiques, entre son désir de d’habolir la frontière entre chanson et poése qi le pousse à mettre en musique les plus grands poètes et des collaborations fructueuses avec d’autres auteurs (Caussimon, Seghers) il livre des titres comme « Paname » et bien sûr « Jolie Môme » qui le consacrent comme un artiste populaire. Cependant, il n’en oublie pas ses convictions et alterne chansons légères et engagées qui lui valent les foudres de la censure de l’époque. Sentant le devenir de notre société, d’un militantisme corrosif il n’en oublie pas de se produire pour les causes qu’il affectionne. Il n’en oublie pas non plus la fédération anarchiste pour laquelle depuis 1948 il donne tous les ans un gala dont les fonds lui sont reversés. Après quelques tragédies personnelles (rupture avec sa compagne de l’époque, euthanasie de Pépée et de plusieurs autres de ses animaux en son absence) il devient malgré lui une des idoles de mai 68. Malgré lui il colle à une époque et une génération qui voit en lui un père spirituel, car il est vrai que ses idées politiques, Ferré les brandissaient depuis toujours alors qu’elles n’étaient pas à la mode et lui valaient parfois des déboires. Il sort alors plusieurs albums très engagés et effectue un virage musical rajeunissant son public qui font de lui une vraie rockstar, abandonnant l’aspect structuré de ses compositions antérieures pour un style fait d’oralité brisant les conventions classiques de la musique. Lorsqu’au début des années 1970 sort « Avec le temps », ferré réalise un carton et signe peut-être la plus belle chanson d’amour de la Chanson française. Durant les années soixante-dix, ses concerts sont à une époque agités par des groupuscules d’extrême gauche avec qui il s’est brouillé… Anarchiste un jour anarchiste toujours. Il continue à écrire, composer et enregistrer à un rythme de spartiate, ne met pas de côté ses engagements idéologiques au profit de confortables rentes et petit à petit re noue avec ses jeunes années en se muant en chef d’orchestre. Tandis qu’il rompt avec Barclay il renoue avec l’amour en épousant Marie-Christine Diaz (qui lui donnera trois enfants) et s’installe dans une demeure de quinze hectares à Castellina in Chianti en Toscane. Il signe avec CBS et publie quelques albums d’une rare richesse qui ne rencontrent pas le public car bien trop ambitieux pour les goûts de plus en plus formatés des auditeurs. Ecœuré par la marchandisation du métier, il prend son indépendance artistique en créant sa propre maison de production et ne s’associant aux maisons de disque que pour la distribution.

Durant la dizaine d’années qu’il va lui rester sur terre, après la mort de Rel et Brassens, seul survivant de cette fameuse rencontre d’un certain 6 janvier 1969, Ferré fait un retour en grâce dans le cœur du public qui réalise la richesse artistique de cet homme désormais statufié par plusieurs générations. Refusant les honneurs d’Etat, il se produit sur scène, malgré son âge avancé et une santé fléchissant, dans de nombreux festivals, donne des récitals où il officie souvent seul avec son piano, dirige parfois des orchestres symphoniques et, comme toujours, ne manque jamais de rendre hommage à ses frères poètes. Comme un dernier pied de nez à la société, il décède un 14 juillet 1993, enterré dans sa terre natale que fut Monaco. Léo Ferré, c’est près d’un demi-siècle de production, près de cinquante ans consacrées corps et âme à la musique, la poésie, la chanson. Immense poète de sa génération, on peut lire Ferré, on peut se passer de sa musique tant ses textes et poèmes tutoient les sommets. Il est intéressant de noter le large éventail linguistique dont il usait, passant du registre familier (voire argotique) au lyrisme et avant-gardisme les plus flamboyants. Son œuvre est composée de chansons très engagées (Ni Dieu ni maître, Graine d’ananar, L’oppression, Les anarchistes Le crachat…) s’entremêlant avec des chansons capables d’extirper une larme à un animal à sang froid (A toi, Avec le temps, je te donne, Les manats tristes, Richard…) ou plus populaires (Paname, Jolie Môme, C’est extra… ). Le fil conducteur de ces centaines de chansons c’est cette écriture relevant du bréviaire au plus haut point poétique ; nombre de ses paroles (pour ne pas dire poèmes) étant de vrais bijoux ciselés dans ce que peut produire de mieux la langue française. Rentrer dans son univers est une aventure en soi car son œuvre cosmogonique est d’une rare richesse, difficile en effet de trouver un équivalent de Ferré tant il est singulier. De petites chansons de trois minutes aux titres symphoniques de plus de dix, de chansonnettes guillerettes aux titres farouchement politiques, l’œuvre de l’homme à la longue crinière blanche étant une matière à part entière à étudier et surtout à savourer pour une vie entière…

Après ce bref voyage dans la vie de ces trois monstres sacrés de la chanson française, on comprend mieux pourquoi malgré l’avilissement culturel que nous subissons ils ne disparaîtront jamais. Ils furent de ceux qui conquirent tant les oreilles, quel les âmes et les cœurs de leur public. A travers eux, c’était toute une filiation faite des plus grands poètes français qui perdurait. Il convient de s’interroger alors sur notre époque qui, vraisemblablement au regard du misérabilisme culturel prôné, ne permettrait plus à de tels artistes d’éclore. Désormais on préfère la révolte (souvent de façade) des rappeurs qui sciemment ou non ne sont que des pantins américanisés d’un système là où Brel, Brassens et Ferré produisaient une analyse critique souvent sardonique qui titillait réellement le système ; on encense des pitres en survêtements maniant mieux le flingue en plastique que le verbe dont les rimes faciles ne peuvent cacher la pauvreté linguistique… On couvre de louanges les petites voix façonnées par les médias qui, à les croire, sont la relève de la chanson française mais ne sont généralement que des succédanés de leurs illustres prédécesseurs ; on médiatise ces marionnettes qui généralement ne passent que très difficilement « l’épreuve du feu » (c’est-à-dire la scène) et retombent aussi rapidement dans l’oubli qu’ils sont été traînés sous les feux de la célébrité. Malheureux donc sont ceux les chanteuses et chanteurs d’aujourd’hui qui ne se plient pas au dictat du marché et au goût d’un public abêti par une surexposition audiovisuelle et un nivellement par le bas dont l’Etat est responsable. Ces trois grandes voix appartiennent donc à une époque lointaine, vraisemblablement à jamais révolue, mais dont la légende perdure encore malgré tout de nos jours même si les masses décervelées n’en veulent plus ou y sont indifférentes. Au raffinement, à l’exigence, à la beauté, notre société contemporaine a succombé à l’indigence, le formatage et à la musique de fast foods… Si les artistes sont le reflet de leur époque, dans ce cas espérons ne pas en être et vivement la machine à remonter dans le temps !

Romain Grieco

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