Curzio Malaparte, plus que jamais d’actualité

MALAPARTE PAINT

Aventurier, soldat, dandy, diplomate, homme de cour, écrivain engagé versatile idéologiquement, intellectuel compromis, chroniqueur voyeuriste de son temps… Curzio Malaparte fut avant tout l’interprète du personnage qu’il se façonna et dont la vie, faite de mystères, de légendes, de mythomanie, de drames, est peut-être son plus grand roman. Car tout fut romanesque dans son existence, jusqu’à son pseudonyme qu’il choisit et qui fait référence au maître de l’Europe que fut un temps Napoléon Bonaparte… Celui qui ne fut pas à une contradiction près, passant allègrement du fascisme au communisme, de l’anarchisme au catholicisme, du cosmopolitisme aux idéologies identitaires, est une des grandes personnalités littéraires de la première moitié du siècle dernier et reflète bien le maelstrom tant idéologique qu’artistique qui sévit durant ces décennies sur le vieux continent et dont il prophétisait la chute.  

De son vrai nom Curt-Erich Suckert, né de père allemand et de mère lombarde, vient au monde le 9 juin 1898 en Toscane. Toute sa vie, malgré avoir sillonné le monde il restera à cette terre qui le vit naître. Il sera très jeune éloigné de ses géniteurs pour être élevé par de modestes paysans à Coiano, cette seconde famille créera malgré l’ascension sociale qui sera la sienne un amour pour les petites gens et les « sans grade » que l’on retrouvera notamment via son œuvre. Alors que le jeune homme poursuit avec brio ses études, lorsqu’éclatera la Première Guerre mondiale il se fait la malle, quitte le collège et lycée Cicognini pour s’engager comme volontaire dans le régiment garibaldien (fondé par deux des petits neveux de l’illustre Garibaldi) à l’âge de seize ans. Troquant ses études classiques pour les tranchées, de sa traversée des Alpes à pieds pour rejoindre la France il en gardera un matériau humain qu’il couchera sur papier dans Le soleil est aveugle. Pour ses faits d’armes, il sera décoré de la croix de guerre avec palme.

Avec Viva caporetto (par la suite republié sous le titre La révolte des saints maudits) il entre en littérature ; ce premier livre témoigne du talent et des prémonitions du jeune homme de 21 ans. On y voit déjà le style de Malaparte dont l’univers oscille entre roman, essai, reportage, témoigne, brouillant ainsi les genres littéraires classiques…  Il y raconte avec une grande maturité le sort de millions de soldats italiens envoyés sur les fronts italiens et français ; il ne sert pas sa légende personnelle mais témoigne du courage de ces fantassins pour la plupart issus du milieu rural qui combattirent vaillamment en mettant en exergue l’idéalisation de ces combats façonnés par une propagande et un endoctrinement patriotique de leurs états-majors. Il devient alors la plume de ces hommes en grand nombre analphabètes et nous raconte la bataille de Caporetto (24 octobre-9 novembre 1917) qui se solda par une boucherie et la défaite des troupes italiennes sous l’avancée des troupes austro-allemandes. Mal reçu dans la jeune Italie fasciste car égratignant une mémoire mystifiée, le livre sera saisi puis censurée en 1921 et 1923.  A l’époque, le jeune écrivain est convaincu que le collectivisme russe et l’individualisme italien peuvent s’allier afin de créer une société nouvelle bâtie sur les ruines de cette guerre qui ensanglanta l’Europe.

Malaparte devient fasciste et adhère au parti en septembre 1922 comprenant que Mussolini est destiné à devenir le César de l’Italie moderne. Sa plume (faussement amène) est alors au service du régime, notamment avec L’Italie contre l’Europe (publié en 1923) et dirige en 1924 plusieurs maisons d’édition et journaux afin de faire la promotion du fascisme. Il fonde la revue La conquête d’Etat et devient un des plus grands supporters intellectuels du Duce, co-signant en 1925 le « Manifeste des intellectuels fascistes ». Cependant Malaparte ne croit pas au progrès et donc au futurisme prôné par les fascistes, étant plutôt nostalgique des grandeurs passées européennes. De futures dissensions et divergences idéologiques se profilant et allant lui valoir par la suite bien des ennuis. Cependant, bien qu’il soit un des théoriciens du nouveau régime, l’art non politisé sommeille toujours en lui et prends ses distances avec la revue d’avant-garde 900 où des futurs mythes de la culture du XXème siècle collaboreront, comme Picasso ou James Joyce pour ne citer qu’eux… Il rentre un temps dans la carrière diplomatique, qui d’une certaine façon le rattachait à ses écrivains de référence comme St Simon ou encore Châteaubriand, et lui permet de voyager en côtoyant les grands de ce monde. Cette carrière lui permet d’être alors aux premières loges de l’Histoire comme ce fut le cas à Varsovie. Revenant par la suite à ses amours premiers, renoue avec le journalisme et la littérature. C’est à la fin des années trente qu’il modifie son état civil pour devenir Curzio Malaparte…  L’écrivain passionnément italien ira chercher le nom le plus italien possible et se créera un personnage ayant pour patronyme celui de Bonaparte inversé… Quand on lui demanda pourquoi Malaparte ? Il répondit « Parce que Bonaparte était déjà pris » ou encore « Napoléon s’appelait Bonaparte, et il a mal fini : je m’appelle Malaparte et je finirai bien ». Désormais, ce pseudonyme va devenir son « étendard », s’inscrivant de lui-même dans la lignée des illustres toscans qui ont nourri son imaginaire et ne laissant subsister aucune trace de ses origines allemandes. Il est alors à son firmament, grand séducteur, amateur de « duels » au sabre, il entretient son corps avec des exercices de gymnastique, n’hésite pas à poser des tranches de viande crue la nuit sur ses joues pour les préserver des infamies du temps qui passe. C’est aussi durant cette période relative à son changement de nom que ses idées politiques commencent à ses distancer du régime fasciste, Mussolini l’a déçu et les espoirs de mutation sociale qu’il avaient fondé pour le peuple italien ne se sont jamais réalisés. Ses écrits se font de plus en plus la dent dure envers le Duce, dans Monsieur Caméleon il ne manque pas de l’égratigner.  Il gêne et pressent qu’il doit partir, c’est durant ce qu’il qualifiera d’exil qu’il écrit en France Technique du coup d’Etat publié en 1931 et qui reçoit un très bon accueil dans l’Europe sauf en Italie et en Allemagne où les portraits qu’il fait d’Hitler et de Mussolini sont peu flatteurs. Très méthodique et structuré, son livre donne une compréhension et des clefs quant à la prise du pouvoir de la Révolution de 17 en Russie qui en font un analyste doté d’une clairvoyance qui le rapproche d’un Machiavel. Il analyse aussi très bien les raisons de la prise de pouvoir d’Hitler. Malaparte d’un réalisme glacial bien loin de tout romantisme fait de la violence la vraie fondatrice de l’Histoire. A son retour à Rome en 1933, il est arrêté puis condamné par le régime. Son rapport avec Mussolini est très étrange, malgré des rapports tendus le Duce restera toujours bienveillant et clément avec l’écrivain même s’il se méfiait de son imprévisible indépendance d’esprit qui pouvait à tout moment en faire un potentiel opposant. Alors que les proches du régime réclament sa tête, le soupçonnant de conspirer contre Mussolini, il est au final emprisonné dans les îles Lipari en résidence surveillée pour une durée initiale de cinq ans. Il sera au final remis en liberté conditionnelle après un an et huit mois… Ecarté de la politique mais libéré il reprend une carrière de journaliste et de correspondant (Ethopie, Blakans). Il débute durant l’année 1937 la seconde grande affaire de son existence après la littérature : la construction de la Villa Malaparte qui est aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre architectural et à jamais immortalisée par Le Mépris de Godard…

Quand sonnent les hostilités et que débute la Seconde Guerre mondiale, il part comme correspondant de guerre sur le front de l’Est. La teneur des articles lui valent les foudres du régime tant fasciste que nazi, il  choisit le camp des alliés commence alors une dérobade à travers l’Europe. Il n’en oublie cependant jamais d’écrire et débute ce qui sera un de ses plus grands livres : Kaputt. Malaparte sentant le vent tourner, et devançant les horreurs à venir, met un terme définitif à son idylle avec le fascisme et devient à défaut d’être un Napoléon qui a bien fini un Céline ou un Pound qui a bien tourné ! Il se range du côté des alliées et redevient ce qu’il fut jeune homme, soldat. Il remet le pied sur le sol d’Italien pour participer aux combats dans la division de partisans Potente.  Peu avant le débarquement allié de Salerne est publié Kaputt où il livre toute la dimension de cette guerre sans précédent dans l’histoire de l’humanité avec son lot de tragédies, d’horreur et de barbarie complète à grande échelle sur les populations civiles. Mêlant témoignage et roman, c’est un livre très proustien dans le sens que le narrateur se plaçant dans un contexte mondain alors que les combats font rage. Œuvre fondamentale pour comprendre l’absurdité et la complexité idéologique de cette guerre, l’écrivain se fait chroniqueur au chevet d’un pays détruit par la déchéance du régime fasciste dont la grandeur passée est réduite en miettes. Bien qu’il se soit rangé du côté des alliées (et particulièrement de l’Union Soviétique) il témoigne d’une grande distanciation sur les évènements et prend le parti pris de s’attarder sur des éléments que l’on peut juger de prime abord anecdotiques. Même s’il n’assista vraisemblablement pas à tous les événements narrés, son travail d’illusionniste traduira avec une véracité et une exactitude rare cette guerre. Oscillant entre reportage et roman, il y annonce la chute de notre civilisation européenne. S’ensuivra en 1949 La Peau, roman témoignage qui avant l’heure nous apparait aujourd’hui comme un brûlot antiaméricaniste dans cette Italie libérée humiliée par les yankees. Malaparte nous démontre ici que même avec les meilleures intentions du monde les libérateurs n’ont au final rien à envier aux tortionnaires qu’ils ont chassé, le peuple étant au final autant victime de ses bourreaux que de ses libérateurs. Le livre est mal reçu car à contre-courant de l’espoir utopique soufflant dans le monde occidental après plusieurs années d’horreur. Sans complaisance, tel un peintre de la souffrance il nous livre un tableau bien triste d’une Italie humiliée au ventre vide, nous plongeant avec une prose désossée dans le funèbre, le lugubre, l’obscène, l’avilissant, le malséant…

La paix retrouvée sur le vieux continent malgré les germes de la « guerre froide », Malaparte qui erre ici et là, déploie son écriture en écrivant pour le théâtre, malheureusement ses pièces (Du côté de chez Proust, Das Kapital) ne rencontrent pas le succès escompté. Une fois de retour en Italie, il renoue avec les siens via le journalisme où ses billets et ses chroniques lui redonnent une certaine aura. Alors qu’une nouvelle décennie débute, Malaparte l’homme de plume surprend en tournant ce qui sera son premier film : Le Christ interdit. Son œuvre cinématographique, présentée lors du festival de Cannes en 1951, est le reflet de cette Italie encore meurtrie par la guerre et qui garde les stigmates du fascisme. Via une esthétique onirique sépulcrale, il nous raconte à travers ce film sombre l’histoire d’un ex-prisonnier de guerre italien de retour dans on village natal toscan. Ce dernier habité par un sentiment de justice et de vengeance en apprenant que durant la guerre son frère résistant fut dénoncé par un des habitants et fusillé par les allemands du fait de ce délateur inconnu… Le protagoniste se mettant alors en tête de trouver l’identité du donneur alors que les habitant du village se refusent à l’aider dans sa tâche. Avec ce film, Malaparte ne laisse aucun doute subsister quant à sa condamnation du régime mussolinien qu’il renvoie dos à dos avec celui d’Hitler. Le cinéaste au seul film qu’il est en profite aussi pour faire part de ses interrogations quant au marxisme et le côté risible du christianisme et des processions dans cette Europe de l’après-guerre avec sa cohorte d’horreurs… Bizarrement, Malaparte durant les années qui vont suivre, n’étant pas à une contradiction près, se rapprochera du parti communiste qui du fait de son passé sulfureux ne l’acceptera pas comme « camarade » de route. Dernier pied de nez au communisme cependant, il ira jusqu’à léguer sa fameuse villa à la République populaire de Chine et sur son lit de mort recevoir le baptême et effectuer sa première communion…Voyageur insatiable, durant les dernières années de sa vie il traversera l’Asie, sillonnant la Chine de mao… Un autre grand boucher du XXème siècle. Puis, l’homme est soudain rattrapé par ses combats effectués durant la Première Guerre mondiale. S’ensuit une lente agonie, décédant de ses poumons meurtris durant les tranchées. Alors que nombre de personnes se succèdent sur son lit, l’homme peaufine comme Napoléon sa sortie avant de succomber à un cancer du poumon à l’âge de 59 ans. Si Bonaparte aura droit après le Retour des cendres aux honneurs des Invalides, Malaparte n’est pas en reste et repose dans un mausolée en Toscane où conformément à ses dernières volontés est gravé : « Je suis de Prato, je me contente d’être de Prato, et si je n’y étais pas né, je voudrais n’être jamais venu au monde ».

Le temps étant une bonne boussole pour juger de la portée d’une œuvre littéraire ayant un temps connu l’opprobe, les grandes survivant toujours aux affres du Grand Sablier, Malaparte fait toujours parler de lui et interroge toujours que ce soit par ses livres que par sa vie. Car il est effectivement difficile decerner l’homme qui se cachait derrière l’écrivain. Maurizio Serra, diplomate italien et grand biographe de Malaparte dira qu’il est « nationaliste et cosmopolite, pacifiste et belliciste, élitiste et populiste, écrivain politique à la prose dégraissée et romancier à l’imagination baroque… » Bien résumé ! Tout en sachant que chez Malaparte une bonne dose d’anarchisme individualiste contrastait aussi avec son désir d’être témoin voire acteur des affaires de son temps. Tout comme Céline il suscite détestation et admiration car très controversé du fait des différentes mues idéologiques et prises de position qu’il eut dans sa vie. Ce n’est pas un hasard si Blaise Cendras lui dédicaçant un de ses chapitres de Bourlinguer écrira « Au dégueulasse et génial Curzio Malaparte, auteur de Kaputt ». Car comme Destouches que l’on peut admirer pour le Voyage et vomir pour ses pamphlets, on peut admirer Malaparte pour La Peau et le honnir pour ses écrits fascistes… A la différence près que Malaparte fera le chemin inverse ; même si certains en doutent, il est incontestable qu’il répudia le régime de Mussolini et se rangea du côté des alliés lorsqu’il comprit où allaient mener les idéologies fascistes et nazies, qui plus est au péril de sa vie. De plus, si Malaparte dans ses périodes sombres fut un activiste de salon, lorsque repassant du « côté de la raison » pour ne pas dire du « bien » il redevenait soldat, s’exposant aux balles… contrairement à d’autres qui ne risquèrent jamais leur couenne. Au final, comme tout homme de culture il savait en dernier recours prendre ses distances avec les idéologies, d’où qu’elles viennent, fasciné qu’il était par les convulsions de l’Histoire plus que par les idées qui en étaient parfois la source.  Témoin acteur et parfois devin des tournants qu’allaient subir notre continent, à l’heure où l’Europe est de nouveau traversée par des maux et sophismes qui renouent avec un passé que l’on pensait révolu, Malaparte est en cela plus contemporain que jamais. Il nous met aussi en garde quant au fait que la culture n’est pas garante de la vertu, comme lorsqu’il nous raconte ces chasses aux « enfants-rats » menées par des nazis pourtant porteurs, voire garants, d’une civilisation ö combien éduquée. De plus, à l’heure où nous subissons les déflagrations des choix géopolitiques des Etats-Unis dans au Moyen-Orient, on se dit que Malaparte avait devancé l’hégémonie américaine sur le monde. Il avait d’ailleurs bien compris, et ceci avant la majeure partie des intellectuels de l’époque, que le monde allait se partager idéologiquement entre les Etats-Unis et l’URSS : les deux grands vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale. Celui qui savait comme personne brouiller fiction et réel laisse derrière lui une œuvre foisonnante constituée de passerelles constantes entre politique, littérature, poésie, cinéma, journalisme… dont le dénominateur commun est de refléter les contradictions et antinomies de l’Homme, ces dernières souvent dictées par les pirouettes de l’Histoire plus que par choix personnel.

Romain Grieco

 

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s