Janvier 2018 : Réédition des pamphlets de Louis-Ferdinand Céline, polémique pour une autre fois ?

Céline paint

Tout comme lors de l’évocation de la commémoration du cinquantenaire de sa mort, Céline n’en finit pas d’agiter tout autant qu’hanter le monde littéraire et par la même occasion la France. Il est de ces rares écrivains que le temps ne peux reléguer dans les pourrissoirs de l’oubli ; sa trajectoire tant littéraire qu’humaine résonnant encore pour de bonnes et mauvaises raisons. Bien encombrant et dérangeant alors qu’il est depuis plus d’un siècle trépas, le personnage  suscite autant la détestation que l’admiration. La possibilité de voire rééditer sur notre sol, avant qu’ils soient rentrés dans le domaine public, les sulfureux pamphlets qu’il commit ayant ravivé de nouveau toutes les passions…

 Texte adressé à l’AFP en date du 11 janvier 2018 par Antoine Gallimard : 

« Au nom de ma liberté d’éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends ce projet, jugeant que les conditions méthodologiques et mémorielles ne sont pas réunies pour l’envisager sereinement. Je comprends et partage l’émotion des lecteurs que la perspective de cette édition choque, blesse ou inquiète pour des raisons humaines et éthiques évidentes. »

Quelque puisse être l’issue finale de la polémique liée à la réédition par Gallimard, reportant à une date ultérieure et inconnue les pamphlets de l’un des plus grands génies littéraires du siècle dernier, les questionnements soulevés et les arguments avancés par les deux camps perdureront qu’ils soient au final réédités ou non. En soi, toute cette agitation autour de ce gros volume étrangement intitulé Ecrits polémiques, largement relayée par les médias (même généralistes) remue et secoue car avec ses pamphlets « le loqueteux maudit de Meudon » rappelle une période historique peu glorieuse de l’histoire de France et rouvre des plaies toujours pas cicatrisées et réouvertes depuis la vague d’attentats qui secoua notre pays et toucha entre autres la communauté juive française… Il s’agit, bien évidemment, de la question de l’antisémitisme. A l’heure où dans notre pays la haine du juif est ravivée, il est en soi naturel de s’interroger sur la possibilité, voire le bien fondé, de publier les pamphlets céliniens. A cette question épineuse, il convient de raisonner de manière rationnelle sans pour autant en oublier le droit et de faire preuve de distanciation en contextualisant l’époque durant laquelle Céline commit ses pamphlets et la nôtre que désormais près d’un siècle sépare.

Pour rappel, Bagatelles pour un massacre (1937), l’Ecole des cadavres (1938) et Les Beaux draps (1941) furent publiés avant la fin de la seconde guerre mondiale et la découverte des horreurs perpétrées par l’Allemagne nazie sur les juifs d’Europe… Après avoir échappé de peu à une possible condamnation à mort, comme ce fut le cas pour Brasillach, bien que Céline n’ait pas été un collaborateur actif comme nombre d’artistes durant l’Occupation, c’est son auteur lui-même qui en interdit la réédition. Conformément à son souhait, Lucette Destouches aujourd’hui âgée de 105 ans avait perpétué ce vœu jusqu’il y a peu… Des raisons financières étant avancées, ceci du fait de l’état de santé de l’ancienne compagne de Céline qui nécessiterait une assistance médicalisée de premier ordre. Suscitant l’indignation, une partie de la classe politique et les habituels spécialistes des questions touchant de près ou de loin à la Shoa (Serge Klarsfeld et DILCRAH en tête) montent au créneau pour interdire la réédition de ces écrits jugés comme sulfureux et prônant pour certains l’appel au meurtre, tout en sachant qu’en 2031 les écrits concernés tomberont dans le domaine public… Tout en sachant (bis) que les fameux pamphlets étaient accessibles via le net et qu’ils furent réédités en 2012 dans ce bout de France du bout du monde qu’est le Québec. N’est-ce donc pas une bonne chose que d’avoir une édition qui fasse référence et oriente les lecteurs des textes incriminés vers celle-ci plutôt que vers d’obscures maisons d’édition dont le catalogue très prononcé idéologiquement ne respire pas vraiment une odeur de sainteté ?

A la lumière de ce lapidaire préambule, il faut donc savoir de quel côté on se positionne : celui de la littérature ou de la politique. Certains avanceront qu’avec les pamphlets nous ne sommes plus dans la littérature mais dans l’idéologie et que par conséquent les écrits peuvent être sanctionnés, mais nous savons bien que bon nombre des plus grands romanciers ou écrivains du siècle dernier produisirent une œuvre où la dimension politique est inséparable de la dimension artistique. Par conséquent, d’un point de vue purement littéraire on ne peut amputer l’œuvre célinienne de ses pamphlets car elle occupe une place importante dans la vie de l’écrivain. En effet, ces derniers relèvent d’un intérêt stylistique car ils préfigurent de la seconde partie de l’aventure linguistique véhémente de ce styliste hors-norme et enfin annoncent les thématiques qui seront par la suite exploitées dans Féérie pour autre fois, D’un château l’autre, Nord ou encore Rigodon. Enfin, faut-il le rappeler, si l’on considère les pamphlets d’un seul angle littéraire, l’art et la vertu sont étrangers… Les bons sentiments et la vertu ne produisant pas forcément de la grande littérature. Certains avanceront que quel que soit le statut que l’on prête aux pamphlets, le contenu étant répréhensible et dangereux au regard des germes qu’ils véhiculent, ils doivent être sanctionnés et interdits de publication. Les censeurs se mettant à l’ouvrage : intimant, intimidant, s’insurgeant, purgeant, caviardant… C’est alors que sereinement il convient de s’interroger sur le danger potentiel qu’aurait la lecture des ouvrages incriminés sur un esprit fragile… Penser qu’en 2018 les pamphlets de Céline pourraient produire de l’antisémitisme est absurde, le danger venant plutôt d’internet et des réseaux islamistes qui bien au-delà de nos petites frontières de par le monde appellent à une guerre contre l’Occident et bien souvent aux crimes de sang envers les « infidèles » et le peuple juif… Quant au vieil et traditionnel antisémitisme français qui sévit encore (timidement) dans notre pays, ses figures historiques n’accueillirent jamais Céline en son sein, l’écrivain n’étant pas considéré comme un idéologue mais un agitateur dont les propos fantaisistes et outranciers le marginalisaient. Pour rappel, durant l’Occupation Céline ne mangea pas à la gamelle des collaborateurs tant par choix que parce qu’on ne lui proposa aucun poste…

Au final, au-delà de cette affaire, c’est la responsabilité de l’écrivain et de l’éditeur que l’on interroge. Un « appareillage critique » (pas assez scientifique et historique pour certains) ainsi qu’un avertissement situant les écrits historiquement encadrant de tels écrits suffisent-ils pour dédouaner la maison d’édition et justifier du fait de l’intérêt tant artistique qu’historique la publication de tels écrits ? Penser que certains lecteurs ne seraient pas à même de faire la part des choses, raisonnement symptomatique de notre époque où prévention rime souvent avec infantilisation, le point de vue est recevable en soi mais bien peu probable au regard des textes incriminés qui relèvent plus de la logorrhée, de l’invective, parfois de la démence outrancière, que de textes idéologiquement antisémites et construits comme ce fut le cas avec par exemple Drumont ou Rebatet. De plus, il est bon de rappeler que Céline (roi de la saynète) eut aussi la dent dure avec le français de l’époque qu’il n’épargnait pas et qu’à la fin de sa vie son obsession du juif, qu’il rendait en partie responsable de la seconde guerre mondiale, se déporta sur les chinois ! Il serait donc approprié de laisser le citoyen français et accessoirement lecteur (il en reste peu…) avoir sans restriction aucune au meilleur comme au pire de l’âme humaine et des égarements d’un écrivain qui se perdit dans une époque trouble où discerner le bien du mal, le mensonge de la vérité, la propagande des faits, ne fut pas une mince affaire. Cadenasser textes et pensées n’étant ni éduquer ni préserver, bien au contraire…

Romain Grieco

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