César : sculpteur post-industriel

césar paint

Trouvant une poésie dans les éléments métalliques qu’il incorporait dans ses sculptures et son univers protéiforme, César a modifié notre rapport à la sculpture de manière irréversible. A la fois académique et d’une radicalité extrême, ce novateur n’a cessé d’explorer les limites de la création. Comme pour Duchamp, il est indéniable qu’il a laissé une empreinte (sic) durable dans l’histoire de l’art ; désormais unanimement célébré dans le monde entier comme un des grands sculpteurs de son siècle, oscillant entre tradition et avant-garde, ses contradictions s’entrechoquèrent pour accoucher d’œuvres témoignant de notre époque complexe engluée dans les apories et les oppositions. 

César Baldaccini nait avec sa sœur jumelle Amandine le 1er janvier 1921 à Marseille, le petit garçon d’origine toscane issu des quartiers populaires démontrant dès son plus jeune âge des prédispositions artistiques, s’adonnant au dessin et créant de ses mains des jouets avec ce qui lui passe sous la main. Celui qui a quitté l’école à l’âge de douze ans quitte donc très tôt les bancs de l’école pour travailler dans le bar de ses parents et effectuer divers petits métiers. Appelé par l’art qui le titille de plus en plus, de 1935 à 1939 il va suivre les cours de l’Ecole supérieure des beaux-arts de Marseille, touché par la grâce il obtient des prix dans trois disciplines, la gravure, le dessin et l’architecture. Echappant au front et au STO durant la seconde guerre mondiale, il s’installe à Paris et est admis à l’Ecole nationale des Beaux-Arts de Paris pour y poursuivre sa formation. Durant près de quinze ans, il sera étudiant résidant afin de bénéficier des avantages que lui procurait ce statut, dont notamment une petite chambre misérable située dans un ancien bordel reconverti en atelier. Personnage impétueux, haut en couleur, il se démarque par son charisme typiquement méridional. Une fois la guerre terminée, il se lance corps et âme dans la sculpture mais devant la problématique bassement financière liée au coût de la pierre, il est contraint de se tourner vers d’autres matériaux jugés comme non nobles comme le plâtre ou le fer. Il le rappellera dans une interview : « Le marbre de Carrare était trop cher, la vieille ferraille traînait partout. Je suis devenu sculpteur parce que j’étais pauvre ! »  Ainsi, en travaillant des bouts de ferraille considérés comme rebuts, César leur donne une seconde vie. Ses premières recherches avec le plâtre et le fer (boulons, vis, tubes retravaillés), via des représentations zoomorphes et anthropomorphes, datant de 1947. En 1949, César est initié à la soudure à l’arc dans une menuiserie industrielle de Trans-en-Provence et utilise alors le plomb en feuilles repoussées ainsi que des fils de fer soudés. Le jeune sculpteur véhément qui jusqu’à présent n’a fait que tirer le diable par la queue sort enfin de la misère lorsqu’en 1954, après avoir été adoubé par Picasso qui l’encourage, il obtient le prix « collabo » pour une de ses œuvres (Le Poisson) et l’année suivante lorsque le musée national d’art moderne fait l’acquisition de celle-ci pour une somme très rondelette pour l’époque… celui qui jusqu’à présent créait dans l’indifférence dans les Ateliers de Villetaneuse (hébergé par le PDG de l’usine touché par le personnage et dont le fils était un ami du jeune César) au milieu du monde ouvriers acquiert soudain la célébrité. Bénéficiant d’une reconnaissance muséale, entre autres le musée d’art moderne de la ville de paris, il participe à des biennales et accroît sa notoriété de par le monde…

Bien qu’instinctif et peu tourné par le cogito, il rejoint le groupe des Nouveaux réalistes fondé par le grand critique d’art Pierre Restany et Yves Klein qui compte parmi ses membres entre autres quelques autres grandes figures de l’art du siècle dernier comme Niki de Saint Phalle ou encore Armand. L’argent commençant à affluer, il s’offre un atelier parisien en 1957 et commence à être un noctambule des nuits parisiennes. L’année suivante, va se produire un choc esthétique et visuel irréversible qui va à jamais modifier son travail et via ses œuvres futures modifier à jamais le regard que l’on porte sur la sculpture, un documentaire sur les presses hydrauliques capables de compresser des voitures et créer des cimetières automobiles va le bouleverser. De formation académique, il va alors abandonner la main créatrice pour une machine… radicalité unique pour l’époque, point de non-retour dans l’art de la sculpture, il va déléguer aux machines sa force de réalisation. Au début de cette nouvelle période créatrice qui donnera lieu au terme « Compressions », il est bien évidemment réprouvé et subit la vindicte des académistes.  En 1959 ses sculptures d’un nouveau genre sont constituées d’épaves automobiles où dans un premier temps il se contente de les aplatir, puis il affine par la suite sa technique qu’il nommera par la suite « Compression dirigée ». Au Salon de Mai de l’année 1960 il expose la sculpture « Trois tonnes » composée de trois voitures compressées qui provoque un vrai taulé… Désormais, tel un peintre usant de sa palette, César crée ses compositions en errant des dans décharges et casses où il choisit les « cartilages » qui une fois fusionnées vont constituer ses œuvres finales. Comme pour Duchamp en son temps, il faut toujours un laps de temps plus ou moins important avant que le travail des avant-gardistes et grands novateurs de l’art soient reconnues des académies et du monde de l’art en général (public, galeries et critiques inclus). Dès lors, s’inscrivant dans son époque où la consommation de masse est à son apnée, il ne cessera de travailler sur cet engin mystifié qu’est une automobile… Alors qu’il pourrait inlassablement rester dans sa zone de confort et s’adonner à d’incessantes répétitions ou variantes de ses compressions, il découvre en 1967 le polyuréthane. Inversant le processus, de la compression il va passer à l’expansion, d’où le terme « Expansions »… Sous forme d’happenings, la sculpture devenant alors performance. Il effectue ses œuvres en public et pour certaines performances laisse les spectateurs repartir avec des bouts de l’œuvre une fois sciée et répartie en d’innombrables morceaux. Alchimiste sachant transformer le rien en quelque chose, il s’approprie des processus chimiques permettant la solidification puis la conservation de ses œuvres et affine sa technique afin de réaliser des variantes issues de ses nappages parfois superposés ou juxtaposés qu’il ponce et laque avec différents coloris. S’appropriant des objets du quotidien, là encore comme l’anartiste quelques décennies auparavant, telles des coulées de lave qui se déverserait sur des objets il se sert de l’ossature de ces derniers qu’il enrobe par la suite de plastique afin d’en faire des sculptures à part entière… Développant cette approche, tels des post-readymades, il n’hésite pas à retravailler aussi des bijoux et métaux précieux en les compressant. Amateur des contradictions et des opposés, il travaillera aussi sur des supports aux antipodes du métal et de la rigidité extrême tels que le tissu et le papier.

Alors que les années soixante touchent à leur fin, César est désormais une star… Comme Dali et quelques autres, on parle autant de l’artiste que de ses œuvres ce qui lui portera préjudice dans les milieux feutrés du monde de l’art et affectera la reconnaissance de son travail sur le plan purement artistique. De nouveau, aimait prendre à contre-pied le monde de l’art, il va renouer avec la main tout en effectuant des allers-retours constants entre ses différentes périodes et travailler sur les empreintes humaines, augmentant considération la taille de l’insignifiant en s’adonnant à une forme de gigantisme. Cette période qu’il avait amorcée en 1965 avec son célèbre Pouce d’1,85 mètre puis avec d’autres œuvres comme Le Poing, sculpture monumentale en fonte d’acier de plus de sept tonnes installée sur la place d’armes au lycée militaire de Saint- Cyr durant l’été 1970, ou encore Pouceen (bronze de six mètres de haut) créée à l’occasion des Jeux Olympiques de Séoul en 1988. Toujours à la recherche de matériaux modernes et sensibilisé aux problématiques de la rupture d’échelle et anatomiques, il réalisera en effet ses premiers agrandissements de moulages issus du corps humain. Avec Le Pouce, César décida ainsi de mouler son propre pouce puis de l’agrandir. Avec les années, le pouce sculpté par le sculpteur prendra des dimensions de plus en plus imposantes, passant de 40 centimètres pour finir à 12 mètres ! Pour rappel l’idée du pouce lui étant venue du fait que l’empereur romain du même nom abaissait ou levait son pouce pour décider de la vie ou de la mort des gladiateurs. Réalisées au départ en matière plastique, ces Empreintes seront confrontées à des matières insolites (le cristal, le pain, le sucre blanc, le sucre d’orge…) ou traditionnelles (le bronze, la fonte de fer le marbre, le verre, le fer, le nickel, la fonte d’acier inoxydable,l’or,..). Tactile, son amour de la chair se retrouve dans ses bustes et ses représentations du corps de la femme ou de moulages (comme par exemple avec la série Le sein issue d’un moulage d’une danseuse du Crazy Horse agrandit par la suite). Comme il le dira si bien avec exagération, : « Je n’ai pas d’imagination. Elle ne me vient qu’avec le toucher et les yeux. Sans ces deux éléments, le cerveau ne fonctionne pas ».

Changement de décennie, jouissant de la reconnaissance des institutions de l’Etat, il réalise en 1970 à partir d’une pale d’hélice de bateau une sculpture de plus de neuf mètres pour le Mémorial des rapatriés d’Algérie, est nommé Professeur Chef d’Atelier à l’Ecole nationale des Beaux-Arts et décoré de la Légion d’honneur en 1976 en tant que chevalier pour par la suite quelques années plus tard en devenir Officier. Fréquentant le gratin du monde artistique, il crée la statuette qui (par la suite modélisée) servira de trophée pour la cérémonie cinématographique des Césars qui se veut l’équivalent des Oscars aux Etats-Unis. En termes de créations il débute sa série de masques avec pour modèle sa face et revisite d’anciennes œuvres en effectuant des agrandissements en plâtre par la suite tirés en bronze. Durant les années quatre-vingt il commence à être statufié puisque recevant le Grand Prix national des Arts pour la sculpture et aussi celui de la Ville de Paris, le Prix Rodin et est fait commandeur des Arts et des Lettre.  Comme si la Légion d’honneur n’avait pas suffi, il reçoit aussi les prestigieux insignes d’officier de l’Ordre national du Mérite. Tour naturellement, durant l’hommage national à Eiffel on fera appel à lui où à partir de morceaux de ferrailles issues de la célébrissime tour il produira une plaque de près de vingt mètres. Quel chemin parcouru pour ce gamin né dans le quartier de la belle-de-Mai issu de parents propriétaire d’un petit commerce de vins… Son nom permet de d’attirer les foules comme durant l’année 1986 à la Fondation Cartier où il crée sensation avec la série des Championnes, compressions réalisées à partir d’épaves de voitures Peugeot conduites par le roi des rallyes Ari Vatanen. Sachant toujours prendre à contre-pied le monde de l’art, il investit La défense et y installe des tonnes de balles de papier pour par la suite inaugurer en 1994 un Pouce de 12 mètres. Lors de la 46ème Biennale de Venise qui a lieu en 1996 César représente la France avec un entassement de compressions d’automobiles de plus de cinq-cents tonnes, durant la Foire de Bâle en 1996 il installe cinq blocs constitués de balles de papier compressés pesant ni plus ni moins que 960 tonnes… Tel un César de l’antiquité, le sculpteur donne dans la démesure. Il a aussi les honneurs d’assister (de son vivant) à de nombreuses rétrospectives qui lui sont dédiées tant en France (Galerie nationale du Jeu de Paume en 1997) qu’à l’étranger (Japon., Suède, Italie, Mexique, Brésil..).

César s’éteint deux ans avant le début du nouveau millénaire, reconnu et célébré après avoir longtemps été décrié. Cet homme, Polymorphe, rempli de paradoxes (refus des mondanités mais grand ami des pipoles, refus du statut d’artiste « officiel » mais acceptant bien volontier les commandes d’Etat et diverses récompenses honorifiques, artiste dévoué à son art mais n’hésitant pas à ses mettre en scène pour le promouvoir,   cultivant une image sous bien des aspects hostiles à la société de consommation mais n’hésitant pas à produire et surproduire via des multiples du fait des rentrées d’argent qui en découlaient… ), ayant cultivé toute sa vie l’image de « l’artisan créateur » a su sans renier un savoir-faire ancestral se défaire du classicisme et des dogmes esthétiques, voilà pourquoi il aimer répéter qu’il était un « autodidacte absolu ». Laissant une part de la réalisation au hasard, à l’amusement et à doute constant qui l’obligeait à constamment se surpasser. Amoureux de la matière, enfouissant ses mains dans celle-ci avec la passion du créateur, jamais il ne laissera l’apport technologique prendre le dessus sur ses paluches bénies des Dieux… Chose certaine, s’il est vrai que  ce sont les époques qui accouchent des artistes et non l’inverse, César en est un bel exemple ; son oeuvre est le reflet de l’essor technologique d’après-guerre tel que l’automatisation. La machine et l’homme fusionnant pour produire mais avec ce sculpteur aussi pour créer… Même si on a intellectualisé son travail, et à juste titre, son œuvre relève en premier lieu du toucher et de la vue. Théoriser sur le parcours de César c’est donc parfois lui prêter des intentions, des stimulus intellectuels ou conceptuels qui ne l’habitaient pas mais qu’il laissait avec complaisance graviter autour de son œuvre afin d’être cautionné par le monde de l’art (où bien souvent le cogito prime sur la forme, où l’instinct est parfois déconsidéré) mais en ne se privant pas de tourner en ridicule les grands penseurs et commentateurs artistiques avec le côté pagnolesque qu’il affectionnait. Il dit d’ailleurs : « Ce sont mes mains qui font travailler ma tête »… Nul doute cependant que ces fameuses mains continueront à nous faire cogiter encore bien des années.

Romain Grieco

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