Marco Ferreri, cinéaste poétique de la décadence contemporaine

MARCO FERRERI PAINT 

De prime abord badin, Marco Ferreri avait sur ses épaules le poids d’une désillusion amère quant au destin de l’Humanité. Souvent ironiques, tragiques, outranciers, ses films n’oubliaient jamais de tirer à vue sur notre société en dénonçant ses travers mais en gardant toujours une note d’espoir qui puisse laisser entrevoir une forme de parousie qui viendrait de l’homme lui-même. Très porté par la cuisse, cet iconoclaste aux allures bachiques qui se désignait comme un cinéaste du mauvais goût nous quitta comme par hasard à l’âge de 69 ans…   

 Marco Ferreri naquit le 11 mai 1928 en Lombardie, dans la petite ville de Pavie. Celui qui devint un des réalisateurs les plus scandaleux de sa génération se destina en premier lieu au métier de vétérinaire, études avortées rapidement pour devenir par la suite afin de gagner sa pitance représentant en liqueur en effectuant des films promotionnels pour celle-ci. Il devient producteur de documentaires et porté par le bouillonnement artistique de l’Italie d’après-guerre s’installe à Rome en 1948, bien décidé à faire carrière. Il cofonde en 1951 avec Riccardo Ghione et Cesare Zavattini (scénariste ayant travaillé pour Vittorio de Sica et théoricien du néo-réalisme) un ciné-journal, « Documento mensile », qui aura l’honneur d’y faire participer quelques grands noms du cinéma et de la littérature de l’époque tels que Vittori de Sica, Visconti, Fellini, Moravia ; chaque numéro de la revue étant en effet constitué de films courts réalisés par des metteurs en scène de renom qui malheureusement ne furent jamais projetés en salles. En 1952 il occupe le poste de directeur de production du film d’Alberto Lattuada Le manteau, coproduit en 1953 L’Amour à la ville, un film d’enquête sous forme de sketchs et apparait pour la première fois à l’écran en tant qu’acteur pour Les Italiens se retournent et La Pensionnaire de son ami réalisateur Alberto Lattiada. En 1956 il décide de quitter l’Italie pour se rendre en Espagne où il y fait de l’argent en vendant des appareils de production pour Totalscope, il sympathise avec le romancier Rafael Azcona et du fait de leurs affinités artistiques décident de collaborer. Ferreri commence alors sa carrière de réalisateur et tourne trois films au pays de Franco, L’appartement, Les Enfants et La Petite voiture. Ces trois premiers longs métrages préfigurent déjà de l’univers du réalisateur : réalisme social (en écornant au passage le régime franquiste) et thématiques universalistes quant à la condition humaine. Fort de cette trilogie signée à quatre mains avec le romancier et du succès inattendu rencontré par La Petite Voiture qui bénéficie d’un véritable engouement au Festival de Venise en 1960, Ferreri regagne l’Italie où les opportunités se créent.

En 1961 il signe un des neuf reportages pour un film-enquête intitulé Les femmes accusent en neuf épisodes où (comme par hasard) il officie pour celui ayant pour titre L’adultère. L’année suivante, il participe au scénario du film réalisé par Alberto Lattuada Mafioso. Il réalise en 1962 son quatrième vrai long métrage avec Le lit conjugal qui, en ridiculisant l’institution du mariage, déchaîne les foudres de la censure et les ligues de morales dans une Italie encore très catholique. Dès lors, le ton est lancé, habité par une forme de cynisme qui prend la forme de l’humour, sortent dans les salles obscures en 1964 Contosesso, film composé de trois sketches, et Le mari de la femme à barbe avec dans le premier rôle Annie Girardot et un Ugo Tognazzi qui s’emploie dans le film à séduire cette femme à la pilosité très prononcée pour en tirer profit comme bête de foire. L’année suivante voit de nouveaux deux films signés ou cosignés par Ferreri :  Break-up, érotisme et ballons rouges et la comédie Aujourd’hui, demain et après-demain où il signe l’un des trois épisodes (L’uomo dei 5 palloni où Mastroani tient le premier rôle). Ferreri, à l’instar d’autres grands réalisateurs transalpins, commence à se faire un nom dans le cinéma mondial et installe petit à petit son univers décalé et sa patte singulière. Après la réalisation de deux documentaires il revient en 1967 en pleine révolution sexuelle à la fiction avec Le Harem où là encore il tord le aux bonnes mœurs et aux codes phallocrates de l’époque, mettant en scène une femme (interprétée par Carroll Baker) qui rechigne à se marier et préfère profiter des réjouissances de la chair avec ses trois amants qui se retrouvent malgré eux dans un échiquier sentimental. Année érotique, en 1969 il réalise le film d’anticipation et humoristique La semence de l’Homme et Dillinger est mort avec pour premier rôle Michel Piccoli.

Les années soixante-dix s’ouvrent avec L’Audience qui se joue du Saint siège, de la figure papale tout autant que de la foi en général, et Liza où Ferreri fait de Catherine Deneuve une femme qui par amour se mue en canidé pour séduire un misanthrope coupé de ses contemporains. Mais le scandale viendra en 1973 avec un film qui fera date dans l’histoire du Festival de Cannes, le cultissime La Grande Bouffe qui jouit d’un casting de grande volée (Marcello Mastroianni, Philippe Noiret, Michel Piccoli, Ugo Tognazzi…). Lors de la 26ème édition du festival, les acteurs et le réalisateur vont être soient ovationnés soient hués par les foules tant le film, considéré à l’époque comme le plus scandaleux de toute l’histoire du cinéma, suscita une vague d’indignation. Sifflets, huées, opprobre, insultes, menaces, spectateurs outrés qui quitteront la projection avant la fin du film… L’équipe du film en sera pour ses frais mais qu’importe, en termes publicitaires le buzz est atteint.  Avec le recul, quelles furent les raisons d’un tel tohu-bohu ? Bien évidemment en premier la crudité des dialogues signés Francis Blanche, des images, des situations sentant le stupre… Mais en soi, s’il ne s’agissait que de nudité et de mots d’oiseaux, le film aurait perdu depuis longtemps son statut de film culte. Non, s’il demeure encore aujourd’hui une œuvre majeure c’est qu’au-delà du côté rabelaisien on y trouve une critique féroce de notre société de consommation… quoi de plus que tragique que de se donner la mort par la nourriture dans un monde occidental qui pratique la surconsommation et où l’alimentation ne manque plus alors qu’une partie de la planète est sous-alimentée ? Moraliste, le film l’est mais sans est donneur de leçon, en adoptant l’angle tragico-comique et burlesque. Tous les attributs de la société bourgeoise y sont dénoncés ainsi que bon nombre des vices ou travers des hommes quelque soit la classe sociale : le vice, le gaspillage, l’égoïsme… Enfin, il n’en oublie pas de traiter les maux qui découlent de notre époque et du paradigme imposé par le capitalisme contemporain : les névroses, le souci obsessionnel de la consommation et de la jouissance physique ou matérielle, la perte de tout idéal moral ou repères spirituels… Enfin, de manière métaphorique, en maltraitant ainsi ses personnages, en les ridiculisant, les avilissant, Ferreri en fait des animaux relégués à leurs fonctions organiques (pets, actes sexuels dégradants, boulimie…) qui témoignent de leur perte d’humanité malgré le cérémonial de leurs dîners… Autant haï que détesté par les critiques, le film fera l’unanimité dans la détestation ou l’amour. L’année suivante, Ferreri rempile avec la majeure partie des acteurs de La Grande bouffe à laquelle s’ajoute Catherine Deneuve, Serge Reggiani, Alain Cuny (ni plus ni moins dans le rôle du chef indien Sitting Bull) ou encore le dandy Darry Cowl, pour un film western parodique qui égratigne les mythes fondateurs américains avec une incursion  anachronique dans le réel dans le Paris de l’époque  en pleine destruction des pavillons Baltard… Ferreri s’emploie avec délice à tourner en ridicule les mythes du cinéma américains et les héros de l’histoire des Etats-Unis comme le générale Custer, ceci afin de rappeler les épisodes occultés de l’histoire de la super puissance comme celui du génocide des amérindiens. Difficile de ne pas déceler les opinions politiques que distille le réalisateur dans le film qui nourrit une détestation envers l’impérialisme américain. Autant dire qu’après ses deux derniers films, Ferreri est devenu un réalisateur résolument subversif qui fait trembler les codes et la morale de la société en pleine mutation de son époque ; qu’il s’agisse de ses fondements religieux, idéologiques ou sociaux-politiques, il n’oublie rien ni personne et encore moins ceux qui seraient de prime abord seraient ses alliés de circonstance…

Durant la seconde moitié des années soixante-dix, il réalise trois films. La dernière femme avec le tout jeune Gérard Depardieu, la sublime Ornella Mutti et un de ses plus fidèles acteurs en la présence de Michel Piccoli. Ferreri qui comprend bien les mutations de son époque notamment en termes de rapports sociaux y traite ici du divorce, des familles recomposées, de la question de la virilité masculine dans une société phallocratique malmenée par les mouvements féministes dont le décor est la banlieue… Le tout, comme souvent, sous fond de fuite en avant, d’autodestruction et pour le coup d’automutilation…  Durant l’année 1977, année du punk, le film Rêve de singe tourné dans le gigantisme new-yorkais avec toujours une belle distribution (Marcello Mastroianni, Gérard Depardieu…) il n’hésite pas à travers le personnage de Lafayette (interprété par Depardieu) de traiter de la difficulté de s’intégrer dans un monde qui broie toute marginalité et de s’emparer de question du viol mais, scandaleux un jour scandaleux toujours, pratiqué par les femmes sur les hommes… Enfin, en 1979 il montre une autre facette de son cinéma avec Pipicacadodo (interprété par un jeune Roberto Benigni encore inconnu du grand public), fable tendre et poétique dédiée au monde de l’enfance et dont l’innocence est peut-être aux yeux de Ferreri la seule à même d’enrayer le processus d’une société vouée au déclin… D’ailleurs, lors d’une interview il dira : « Avant de reconstruire notre société, essayons plus modestement de reconstruire l’homme et ses valeurs humanistes. Pour cela, laissons-nous guider au besoin, par les qualités sensuelles féminines. L’homme réconciliera en lui, ses parts masculine, féminine et d’enfance ou il se perdra. L’homme nouveau n’est pas à forger de toutes pièces, c’est l’enfant d’aujourd’hui ! ».

Changement de décennie, Ferreri va croiser la route d’un auteur américain qui présente bien des points communs avec le réalisateur italien : Charles Bukowski. Il adapte et porté à l’écran en 1982 Contes de la folie ordinaire avec Ben Gazzara dans le rôle de Hank et la sublime Ornella Muti. Bukowski dira par la suite ne pas avoir aimé le film, il est vrai que ce film concupiscent qui rend hommage à la poésie dans un monde aseptisé ou nécrosé prend ses distances avec l’univers du poète pour laisser place aux divagations du Ferreri. Toujours est-il que le film comporte une verve poétique que le réalisateur parviendra à traduire à l’écran, bien loin du nullissime Barfly ô combien caricatural et avec un Mickey Rourke clichesque on ne peut plus. L’année suivante, sort L’Histoire de Piera avec entre autres au casting Isabelle Huppert, Mastroianni et Hanna Schygulla qui obtiendra pour son rôle un prix d’interprétation à Cannes. Là encore Ferreri traite de la marginalité dans un monde qui annihile toute individualité ou refus de ne pas rentrer dans le moule mais aussi du carcan familial, et qui à sa manière rend hommage aux femmes. En 1984, année symbolique pour tout opposant à l’aliénation des masses, sort dans les salles obscure Le futur est femme. Le film, sous forme de ménage à trois entre Ana (Hanna Schygulla), Gordon (Niels Arestrup) et Malvina (Ornella Muti) permet au cinéaste de traiter une nouvelles fois de thèmes qui lui sont chers comme la perte de repères de notre société occidentale entraînant une forme de décomposition et la place de la femme dans une époque émancipatrice où le rôle de l’homme devient superflu, Ferreri prenant d’ailleurs une fois de plus un malin plaisir à ridiculiser une fois de plus le mâle blanc. Deux ans plus tard, c’est le long-métrage improbable I love you avec au casting plusieurs têtes montantes du cinéma français (Agnès Soral, Christophe Lambert) et Eddy Mitchell d’investir les salles obscures. Le film sera en compétition pour le Festival de Cannes mais passera totalement inaperçu, cette histoire de type obsédé par un porte-clef qui susurre au coin de l’oreille « Je t’aime » ne rencontra ni le public ni les critiques. Visionnaire et prophétique, avec le temps on mesure ô combien ce film préfigurait de notre société en ce début de XXIème siècle, notamment en auscultant l’importance croissante du virtuel (déshumanisation des sentiments amoureux) et du tourisme de masse sur le mâle occidental coincé dans un quotidien gris et vide de sens. Cet univers très houellebecquien avant l’heure et aux airs d’anticipation sociale se conclut par un bide…  Marco Ferreri qui contrairement à d’autres réalisateurs qui ont retourné leur veste tente de conserver son âme dans un monde du cinéma de plus en plus aseptisé. Alors qu’il n’avait jamais réellement eut de problématique de financements, il commence à peiner pour monter ses films, ceci d’autant plus que le cinéma italien connait une mauvaise passe et est nécrosé par la télévision de l’ère berlusconienne. Il termine les années quatre-vingt avec Y’a bon les blancs, film qui se joue des bonnes actions humanitaires et tourne en ridicule une poignée de jeunes européens désireux de venir en aide aux africains souffrant de la faim… Avec cynisme, Ferreri prendra son pied à humilier l’homme blanc qui, bien que mué par de bonnes intentions, porte en lui une forme de condescendance paternaliste envers les tiers-mondistes. Deux de ces bonnes âmes égarées dans le Sahel finiront, après avoir été malmenées et humiliées, comme festin pour une tribu de cannibales, réalisant en soi leur mission… Cherchant un second souffle auprès des anciens, il adaptera en 1989 pour la télévision Le banquet de Platon.

Dernière décennie du réalisateur avant de passer l’arme à gauche… En 1991, avec La chair il renoue avec ses accents premiers avec un petit parfum de scandale qui ne l’empêchera pas d’obtenir un ours d’or à Berlin dans un film où en homme désabusé en quête de soif d’absolu fait de sa compagne une déesse avant de projeter de la tuer et la manger par amour « total ». Une fable de plus sur la problématique des rapports amoureux…  La même année avec La maison du sourire il rend hommage avec tendresse à la noblesse des sentiments amoureux et à la sénescence via une histoire de septuagénaires éperdument épris. Comme toujours, en toile de fond c’est pour lui l’occasion de parler de la vieillesse dans un monde obnubilé par le jeunisme et des maisons de retraite où s’entassent ceux que notre société dévouée à la productivité rejette. Il termine sa carrière avec une dernière fiction, Journal d’un vice, et trois documentaires (dont un en hommage à Rabelais qui fut un de ses pères spirituels et celui destiné les cent ans du cinéma).  Le 9 mai 1997 son cœur lâche et décède en plein Festival de Cannes qui ne manque pas de lui rendre hommage.  Plus de deux décennies plus tard, Ferreri fait toujours parler de lui par son œuvre qui lui permettent d’occuper une place à part dans le cinéma ; lui qui se définissait comme communiste-anarchiste sent encore le souffre puisque ses longs-métrages font encore les frais de la censure, ce qui est bon signe et en dit long sur notre époque… Ce contestataire, agitateur, emmerdeur professionnel et dénonciateur des impostures contemporaines n’en finissant pas de déranger dans une société où la fausse subversion est donnée comme objet de consommation pour divertir les foules et les bercer dans l’illusion de la démocratie.

Romain Grieco

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s