Le Grunge, chant du cygne du rock ?

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Le grunge est peut-être le dernier mouvement qu’ait connu le rock ou ce qui s’y apparente ; en effet, depuis une vingtaine d’années, outre le fait que le rock n’est plus la seule musique qui rythme le monde occidental et sa jeunesse, il est aussi indéniable que d’autres formes d’expression l’ont supplanté et que son déclin est amorcé. Cependant, même si les guitares électriques n’ont pas déserté les ondes, la flamme semble de plus en plus fébrile avec les années et cette musique qui a subi maintes mutations et mues semble de plus en plus appartenir à l’histoire. En cela, le grunge peut être appréhendé comme le chant du cygne du rock et la dernière fois où des gamins sortis de nulle part conquirent le monde à l’instar de Beatles, des Stones, des Who ou des Sex Pistols en leur temps.

Le mouvement grunge est né dans la petite ville de Seattle située dans l’état de Washington, loin de l’effervescence culturelle de New York et du ciel paradisiaque de Los Angeles. Ce sous-genre musical que l’on peut rapprocher du rock alternatif, du punk rock, mais qui puise aussi ses inspirations dans quelques-uns des groupes fondateurs du Hard rock des années soixante-dix comme Led Zeppelin ou encore Black Sabbath, a propulsé sur la scène internationale des groupes qui font désormais partie de l’histoire du rock… Nirvana en tête, Pearl Jam en second lieu et enfin, bien qu’ayant connu un succès commercial moindre, Soundgarden et Alice in Chains. Le terme « grunge » qui, faut-il le rappeler, signifie « crasse » n’a en soi n’a aucune signification musicale et relève plus de l’appellation marketing utilisée par les maisons de disque. Le mot servant au final à désigner les groupes issus de la scène de Seattle qui avaient tous en commun de rejeter les codes vestimentaires des groupes glam et rock très apprêtés californiens qui fleurissaient aux Etats-Unis vers le milieu des années 1980, pas de brushing, pas de teinture, pas de fringues qui relèvent plus du Carnaval de Rio que de l’uniforme réglementaire des rockers « pure souche ». Alors qu’aujourd’hui les grandes marques et les stars-sandwiches qui travaillent pour eux effectuent un travail de sape sur la jeunesse, il est intéressant de rappeler que vestimentairement parlant les fans de grunge arboraient des vêtements qui rappelaient les tenues des ouvriers qui sortaient des usines de cette ville industrielle qu’est Seattle. Minimaliste, sans marque arborée ostentatoirement et encore moins fièrement, on n’était pas loin du bleu de travail… jeans usés, chemises de bûcherons, bottes militaires provenant de surplus de l’armée, pulls troués achetés pour une misère dans des friperies… pas vraiment fashion tout ça ! Bien évidemment, durant l’apogée du grunge les grandes marques de luxe récupéreront ces codes vestimentaires afin de ne pas perdre une partie de leur clientèle…  Toutefois, l’origine du terme pour désigner la scène rock de Seattle fut historiquement utilisée par Mark Arm futur chanteur de Mudhoney pour décrire le son primaire de Seattle. Sa petite trouvaille ayant été par la suite officialisée et reprise par les professionnels de la musique afin de répertorier les groupes issus du mouvement et permettre aux consommateurs de se fédérer derrière un terme afin de leur faire étendre leur pouvoir d’achat non pas à destination d’un seul groupe mais plusieurs étiquetés comme tels. Autre point commun, alors que les concerts de rock de l’époque relevaient plus du show que de la performance électrique, les groupes de Seattle revinrent à l’essence de ce que doit être un concert de rock… électrisant ! Pas d’effets pyrotechniques, de lasers et de scénographie relevant de Disneyland, les musiciens étant sur scène, jouant tout simplement… Et fort de préférence ! Avant de voir plusieurs grandes maisons de disque s’intéresser et signer des groupes de Seattle, sentant un bon investissement ou surfant sur la vague, le mouvement grunge n’aurait peut-être jamais éclos si en premier lieu il n’y avait pas eu le désormais mythique label Indépendant Sub Pop qui permit aux groupes locaux d’exister dans la région. Qu’il s’agisse de Pearl Jam, Soundgarden, Nirvana, Alice in Chains, Screaming Trees, Mudhoney, L7 ou encore Hole, ils firent tous leurs premières armes grâce au label, fondé par le journaliste Bruce Pavitt et l’organisateur de concert Jack Poneman, avant de partir par la suite signer sur des majors.

Si nous ne devions citer qu’un groupe emblématique de la scène de Seattle qui pour des raisons historiques ferait office de référent, ce serait assurément Mother Love Bone dont malheureusement la carrière fut bien courte, le chanteur Andrew Wood décédant d’une overdose six mois après la sortie de son premier album chez une major (Mercury). L’influence de ce groupe fut telle que les membres de Soundgarden et du tout jeune groupe Pearl Jam (fondé par l’ancien guitariste de Mother Love Bone, Stone Gossard) se réunirent en studio pour créer un supergroupe et enregistrer un album entier dédié au chanteur disparu à l’âge de 24 ans : Temple of the Dog, en référence à la chanson man of Golden Words de Mother Love Bone. L’album sorti en avril 1991 passera dans un premier temps inaperçu et connaîtra une seconde vie lorsque le mouvement explosera un an plus tard et amènera en tête des charts certains de ses plus dignes représentants dont bien évidemment Pearl Jam et Soundgarden. Petit rappel historique, alors que les années 1990 débutent, que le rock est désormais un business et ne fait plus vraiment peur à personne, totalement intégré dans le music business, cette musique va renouer avec une forme de rébellion et de subversion que l’on ne lui avait pas connue depuis longtemps. C’est avec la sortie du deuxième album de Nirvana, Nevermind, et ses hits désenchantés qui tranchent avec les sons et paroles de l’époque, que le public découvre la scène de Seattle et que la presse désireuse de vendre du papier surfe sur la vague, propulsant ce que l’on appelle le « grunge » en haut de l’affiche. Avec le succès commercial inattendu de Nirvana, Soundgarden, Alice in Chains et Pearl Jam s’emparent alors eux aussi du billboard, aidés en cela par MTV qui diffuse en heavy rotation les clips de ces rockers crasseux renvoyant les groupes rock bien proprets et glam aux oubliettes. Tous ces groupes qui constituent le « Big Four of Seattle » ne connurent pas le même destin ni le même succès ; à l’exception de Pearl Jam et Alice in Chains toujours en activité, Soundgarden et Nirvana appartiennent à « l’histoire figée ».

Soundgarden fut formé en 1984, et sortit (hors compilations) six albums, le groupe accéda à la notoriété avec Badmotorfinger (1991) et au succès commercial avec Superunknown (1993) avec son célébrissime hit « Black Hole Sun ». Porté par la voix de Chris Cornell (qui connaîtra une belle carrière en solo et avec le super groupe Audioslave), le groupe se séparera en 1997 pour se reformer en 2010 et sortir un dernier album moyennement inspiré, King Animal, en 2012. Le suicide du chanteur en mai 2017 mettra définitivement un terme à la vie de groupe tant la voix de Cornell est indissociable de Soundgarden. Nirvana, fer de lance du grunge, fut fondé en 1987 par Kurt Kobain et Krist Novoselic avant que Dave Grohl à la batterie vienne en 1990 compléter le mythique trio. La déferlante Nirvana arriva avec son second album sorti en septembre 1991 qui dès la sortie de son premier single, « Smells Like Teen Spirit », insuffla un vent nouveau dans le rock et ceci à l’échelon mondial. Ce fut un ras de marrée planétaire… Deux ans plus tard, peu après la sortie du troisième album studio, In Utero, rongé par ses mauvais démons, Cobain le charismatique chanteur-guitariste et principal compositeur du groupe se donnera la mort en avril 1994 en se tirant une balle dans la tête à l’âge de 27 ans, laissant sous le choc des millions de fans à travers le monde. Cette mort est malheureusement annonciatrice du déclin du grunge. Comme pour Soundgarden, continuer sans son chanteur étant impensable, Dave Grohl s’en ira fonder Foo Fighters, troquant son poste de batteur pour celui de chanteur guitariste. Avec le temps, il apparaît que Nirvana a durablement influencé sa décennie, symbolisé le grunge et marqué une génération toute entière. L’influence du groupe perdure encore aujourd’hui grâce à la qualité de ses chansons et est rentré à jamais dans le Panthéon du rock. Cobain qui comme d’autres s’en est allé rejoindre le « Club des 27 » étant élevé au rang d’icône du rock à l’instar de Jimi Hendrix ou Jim Morrison avant lui. Quant à Alice In Chains, le groupe frétille toujours même si l’on peut scinder la vie du groupe en deux, celle avant et après le regretté Layne Staley qui par sa voix rentrait en symbiose avec la guitare de Jerry Cantrell et contribuait grandement à l’identité torturée du groupe. Avec ses riffs de guitare très lourds, ses harmonies vocales issues du duo Staley/Cantrell ,c’est peut-être le plus métal des grands du grunge. Formé en 1984, le groupe rencontra le succès en 1992 avec l’album Dirt. Les deux autres albums d’Alice in Chains avec Staley au chant, Jar of flies en 1994 et l’éponyme Alice in Chains en 1995 confirmeront le succès du quatuor en sachant comme Led Zeppelin montrer une facette plus intimiste et feutrée grâce à des titres acoustiques (l’album Unplugged en témoigne), temporisant ainsi l’énergie sombre et dépressive du groupe. Là encore, à se demander s’il ne s’agit pas d’une malédiction, le chanteur décèdera prématurément en avril 2002 d’une overdose. Jerry Cantrell reformera le groupe par la suite avec un nouveau chanteur, sans rencontrer le succès passé et faire oublier lé période Staley. Enfin, seul réel rescapé des quatre grands du grunge : Pearl jam. Formé en 1990, sur les ruines de Mother Love Bone, les cinq membres du groupe connaissent un immense succès commercial dès leur premier album Ten. Plus utopique et moins sombre que Nirvana, le groupe compte désormais à son actif dix albums studios. Porté par la voix d’Eddie Vedder qui est le seul chanteur encore vivant du « Big Four de Seattle », c’est aussi le moins hard des quatre groupes dont les sonorités et les compositions vont puiser de Neil Young aux Ramones. Très engagé politiquement, le combo ne manque pas de protest songs à son actif et s’implique dans de nombreuses causes à caractère écologique. Outre ces quatre formations emblématiques d’un mouvement plus que d’un style à part entière, il ne faut pas oublier quelques grands groupes (en excluant les avatars) pas toujours issus de la scène de Seattle qui de près ou de loin fleuretèrent avec le grunge ou y furent sciemment voire à tort incorporés mais, qui dans tous les cas, bénéficièrent de cette poignée d’années ou le son sale et alternatif redevint maître du billboard au détriment des productions léchées de musiques considérées comme du simple divertissement. On peut citer à titre d’exemple les Melvins, Stone Temple Pilots, Smashing Pumpkins, Soul Asylum, Dinosaur Jr, Nickelback, Bush, sans oublier les groupes féminins que furent L7, Babes in Toyland et Hole dirigé par la grande Courtney Love…

Au final, après quatre ans le mouvement s’essouffla et la « grungemania » retomba petit à petit pour s’éteindre. Depuis, si la musique rock ou apparentée perdure toujours, elle ne tient plus le haut du pavé et est supplantée par d’autres styles de musique comme l’électro, le rap et une pop déshumanisée qui ne font plus vraiment trembler l’establishment et s’inscrivent dans le paradigme mis en place par notre société de consommation. Depuis le grunge et ce qui fut comme un baroud d’honneur contre l’aseptisation du rock, on n’a plus vu de groupes autant rejeter le système et pourtant l’intégrer sans pour autant collaborer avec le formatage désiré par le capitalisme et l’endoctrinement qui va de pair sur les esprits. Les vieilles gloires (Rolling Stones, Bruce Springsteen ou encore U2 en tête) qui engrangent encore des millions et remplissent les stades ne sont plus que des parodies d’eux-mêmes et ne menacent en rien les dictats du libéralisme puisque stipendiés…  Quant aux rois du hip hop, musique urbaine jadis contestataire, toute idéologie politique émancipatrice est écartée par le côté bling bling et la quête effrénée du maître dollar… Drake, P.Dady, Kayne West, Dr.Dre, Eminem ou Jay Z, pour ne citer qu’eux, étant devenus des entrepreneurs plus que des musiciens, accaparés qu’ils sont par leurs business multiples (créations de marques ou promotion…).  Côté stars féminines, nous sommes aux antipodes d’une Courtney Love, les maîtresses de l’industrie musicale de cette décennie se nommant (pour ne citer qu’elles) Taylor Swift, Beyoncé, Nicky Minaj ou encore Rihanna et n’ont pas d’autre ambition que de faire danser la planète… Bref, aucun des ténors actuels de l’industrie musicale ne sont un grain de sable pour le système bien au contraire, ils collaborent avec lui, parfois le servent, et n’ont aucune vocation à élever les masses, l’esprit critique ou faire naître une conscience politique. Avec le grunge et comme avec le punk, même si on était très loin des groupes hippies qui bien utopiquement pensaient changer le monde par la musique, il y avait un réel rejet du consumérisme naissant, de ses codes et un refus de collaborer culturellement avec un système aliénant. Le grunge fut sur un segment historique court la musique par excellence de ce que l’on nomma la génération X, c’est-à-dire une génération d’enfants nés à la fin des années soixante, relativement pessimiste, désabusée, n’ayant pas connu le plein emploi, confrontée à la précarité et symbolisant une forme de déclin occidental. Cette musique fut l’expression d’une révolte issue de la jeunesse blanche américaine refusant de renier certains idéaux adolescents mais aussi une forme de marginalité qui bien que sur certains aspects était puérile avait le mérite de ne pas manquer d’honnêteté. Qu’il semble loin le temps où des jeunes déglingués aux cheveux crasseux squattaient la tête des charts et créaient la bande son d’une génération qui comme leurs aînés semblaient se révolter (au moins pour un temps) contre les dictats de la société de consommation et les normes établies… Et d’autant plus loin que plusieurs des figures fondatrices du mouvement sont désormais six pieds sous terre. La révolte vieillit mal ou ne vieillit pas du tout, c’est ainsi.

Romain Grieco

 

 

 

 

 

 

 

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