Ce que Marina Abramovic nous révèle de notre époque

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Marina Abramovic qui se décrit comme « grand-mère de l’Art performance » a durant toute sa carrière eu recours à son corps afin d’en faire le médium lui permettant de traiter les thématiques fortes de son œuvre. Pour cela, durant près de quatre décennies elle n’a pas hésité à prendre des psychotropes, se flageller, faire subir à son enveloppe charnelle le feu comme la glace, se lacérer, se scarifier… Désormais, bien que moins extrême et radicale que durant ses jeunes années, elle jouit de la reconnaissance du monde de l’art et d’admirateurs qui voient en elle une prêtresse New Age aux accents chamaniques voire satanistes pour certains. Symptôme ou catalyseur, elle est une déflagration de notre époque…

La grande prêtresse de la performance qu’est Marina Abramovic est née le à novembre 1946 dans la  République fédérative de Yougoslavie de Tito, à Belgrade, désormais capitale et plus grande ville de la Serbie actuelle. Elevée en partie par des grands-parents très pieux (son grand-père étant le patriarche de l’Eglise orthodoxe de Serbie) et des parents partisans communistes antireligieux marqués par la guerre, elle côtoie donc très jeune foi et idéologie politique. Côtoyant donc très jeunes les deux extrêmes, disciples de Jésus et adorateurs de Lénine ou de Staline… Très tôt portée par des pulsions artistiques, elle parvient à intégrer l’Académie des Beaux-Arts de Belgrade où elle étudiera durant cinq années, de 1965 à 1970. Dès lors, elle s’intéresse de près à la performance et l’Art corporel qui à l’époque n’est que peu considéré dans les milieux artistiques établis ; aussitôt elle voit en cette pratique une occasion d’unir l’art et les tensions qui l’habitent, ritualisant ses œuvres afin de créer un processus de libération de sa propre personne longtemps oppressée par une éducation stricte. L’expérience des limites, qui est au centre de son travail, ayant à ses dires pour finalité l’émancipation de l’être… Lorsqu’elle quitte l’appartement où elle vit avec sa mère c’est pour retrouver son petit public où dans des lieux cachés de l’autorité Ses premières performances sont déjà placées sous le signe de l’expérience des limites, mettant son corps en danger en ayant recours à des objets dangereux pour les réaliser. Bien qu’elle soit soutenue par les milieux underground dans sa démarche qui symbolise une rébellion contre le régime dictatorial de Tito  (en 1974, elle met le feu à une étoile soviétique sur laquelle elle s’est couchée puis se taillera par la suite cette étoile sur le corps) et qu’elle enseigne à l’université de Novi Sad (de 1973 à 1975), elle comprend qu’il n’y a que peu de place pour son univers à l’Est où l’académisme règne, elle se tourne vers l’Ouest et parvient à participer dès 1975 à la Biennale de Paris.

Après un premier mariage qui ne durera que quelques années, elle s’unie en 1976 à l’artiste allemand Ulay qui demeurera son compagnon de route durant près de vingt années. Elle effectue alors de nombreux voyages afin d’alimenter ses recherches et trouver le matériau pour son œuvre. Elle collabore avec Ullay, explorent et produisent conjointement ; formant ainsi un duo qui marque les esprits du public et des jeunes artistes inscrits dans l’avant-garde. Ils s’installent à Amsterdam, entre eux se crée une émulation qui profite aux deux parties où sont étudiées via le prisme du corps la passion, les afflictions, le tout sous un regard encré dans notre époque et notre société contemporaine. Parmi les performances sous formes d’actions symétriques et asymétriques les plus célèbres du couple d’artistes, celle datant de 1977 où leurs bouches sont collées l’un à l’autre, des microphones attachés au niveau de leur gorge et où les deux performers respirent l’air des poumons de l’autre jusqu’à friser la suffocation… La série relation Works (1976-1979) alternant les deux extrêmes où durant des heures elle et Ullay se giflent, se malmènent tout autant qu’ils peuvent être amenés à s’embrasser goulument. Une autre, intitulée Arrow, datant de 1980 où Ulay tient un arc muni d’une flèche pointée en direction du cœur de Marina Abramovic, les corps des deux protagonistes (dont les pulsations cardiaques sont enregistrées par des microphones) maintenant par leur équilibre réciproque l’objet de mort en tension ; un faux pas ou un mouvement inconsidéré de l’un ou de l’autre risquant à tout moment de voir l’arme de trait décocher la flèche et blesser Abramovic… Figure aussi en bonne place dans la série de performances intitulée Nightsea Croissing réalisées à travers le monde, leur apothéose voire leur chant du cygne (puisqu’il s’agit de leur dernière collaboration) étant 1988 La Grande promenade de mur. Le 27 juin 1988 après que chacun d’eux soit parti de l’une des deux extrémités de la muraille, ait durant marché durant quatre-vingt-dix jour et parcouru plus de 2 000 kilomètres ils se retrouvèrent enfin. Cette performance étant forte symboliquement à plus d’un titre, le couple qui était en voie de séparation se retrouve une dernière fois avant que chacun d’eux ne se dise adieu et reprenne sa route tant artistiquement que personnellement. Ils se retrouveront bien des années plus tard, à l’aide ce grand intercesseur qu’est l’art, en 2010 lorsque Marina investit durant plus de deux mois le MoMA dans le cadre de The Artist is present. Malheureusement, art contemporain, ego et gros sous formant un joli trio, cette belle histoire d’amour artistique sera quelque peu ternie pat le procès qu’intentera Ulay à son ex compagne. La justice néerlandaise lui donnera cependant raison, à savoir que Marina Abramovic rétablisse son nom dans leurs œuvres communes et lui restitue sa part découlant de certaines ventes réalisées entre 1976 et 1988.

Faisant désormais route en solo, tout en continuant à enseigner par intermittence dans des écoles d’art (Ecole supérieure des Beaux-Arts de Paris et Hambourg en 1990 et 1991, de Hambourg de 1992 à 1995 et de Brunswick de 1997 à 2004), elle devient un des étendards les plus reconnus et actifs de la performance comme moyen d’expression artistique dans le monde. Elle n’en continue pas pour autant son travail en repoussant encore plus loin l’expérience des limites tant corporelles que psychiques, se mettant perpétuellement en danger et n’hésitant pas à intégrer le public dans ses performances comme lors d’un happening à Naples où elle se livre littéralement à l’assistance, annonçant « Faites de moi ce que vous voulez ». Reprenant ainsi l’expérience de sa plus ancienne performance intitulée Written (1975), où elle offrait son corps au public qui pouvait disposer d’elle  à sa guise en utilisant les soixante-douze objets mis à disposition sur une table. Outils de torture et fleurs étant à la disposition de ses bourreaux ou adorateurs, elle sera maltraitée durant six heures… Manière comme une autre de montrer la face sombre de l’Humanité et ses pulsions de mort envers autrui ou un être faisant office d’agneau sacrificiel fédérant un groupe, Marina Abramovic passant du statut de mère à prostituée, de sainte à condamnée…  En 1992 elle participe de nouveau à la Documenta et surfant sur son statut de star commence à investir musées, galeries et foires les plus prestigieuses du monde de l’art. Ne reculant devant rien ni personne qu’il s’agisse d’humains ou de reptiles, durant une performance elle laisse des serpents lui ramper dessus et enserrer son visage… En 1993, signe de sa reconnaissance dans les milieux autorisés, à Francfort elle met sur pieds The Biography où durant une performance elle revisite les grandes étapes de son parcours.  Collant à l’actualité d’un monde à feu et à sang, alors que la guerre fait rage dans les Balkans et que les rumeurs de génocides commencent à se confirmer, durant la Biennale de Venise avec Balkan Baroque elle gît durant quatre jours dans un immense tas d’ossements, de viandes avariées et de carcasses ensanglantés, exprimant à sa manière le tragique de la situation à l’aide de chants, de lamentos et nettoyant méthodiquement les os des restes de chairs et de sang tandis que sont projetées des vidéos faites d’archives familiales rappelant le passé familial politique de l’artiste… Elle recevra pour cela le Lion d’Or du meilleur pavillon.

Mondialement connue et reconnue, son aura dépassant celui du monde de l’art contemporain, elle devient une influence pour un grand nombre de créateurs quelque soit leur pratique. Elle a alors le suprême honneur d’être contactée par le MoMA où durant « In the flesh » The artist is present plus de 750.000 personnes viendront se masser pour voir sa silhouette et parfois avoir la chance de se confronter à son regard pour un beau moment de catharsis. Soit… comment créer et faire de l’art à partir de rien. Abramovic (parodiée dans le film La Grande Bellezza) arguant en effet que « l’art est une question d’énergie et l’énergie est invisible ». pour seul matériau, elle se dote du public et du regard qu’elle porte sur elle autant qu’elle porte sur lui. Elle se joint à des créateurs aux univers connexes comme avec Sidi larbi Cherkaoui et Damien Jalet où elle signe la scénographie du Boléro de Ravel revisité pour l’occasion à l’Opéra de Paris .Un film sorti en 2012 qui retrace le phénomène (de foire ?) sera réalisé et lui apportera une renommée mondiale. Revisitant son parcours, cette pionnière (avec d’autres) du body art recycle alors les grands moments de sa carrière comme en 2014 à ArtBasel et ses 14 Rooms. Après avoir s’être mise en scène elle met aussi en scène sa vie via une pièce de théâtre autobiographique, The Life and Death of Marina Abramovic, jouée au Manchester International festival. Certains voient en elle un prophète au féminin, une artiste messianique et précurseuse voire une sataniste… Il est vrai que sa performance Devils Heaven effectuée lors d’une soirée caritative et ses Spirit Cooking dinners aux accents cannibales et méphistophéliques ont de quoi interroger les rapports qu’elle entretient avec Le Malin et l’imaginaire sataniste…  Statufiée, elle consolide son héritage spirituel et artistique en faisant l’acquisition d’un théâtre près de New York où elle érige sa fondation et son institut. De jeunes artistes venus du monde entier ou des dévots de la performeuse pouvant y résider et recevoir un peu de la lumière de cette « sainte figure » de l’art. Source inspiration de grands noms de la culture populaire et en particulier la musique, comme Warhol en son temps, elle collabore avec des pop stars dont Jay-Z et Lady Gaga. Elle choisira d’ailleurs Lady Gaga (qui lui voue une admiration sans borne) pour son projet « Not Safe For Work » où la chanteuse dans son plus simple appareil, les yeux cachés par sa chevelure, pose en quête d’élévation intérieure… La chanteuse faisant ainsi la promotion de la « méthode Abramovic » ayant pour vocation d’aider ses pratiquants via une série d’exercices tant physiques que mentaux de leur être… Tout un programme que l’on peut expérimenter en se rendant à son institut moyennant une certaine somme, bien évidemment. Résidant désormais à New York, la septuagénaire qui affectionne la déesse Kali et ne semble pas subir les affres du temps savoure la dimension heuristique de son parcours, de la petite Belgrade à cette Babylone contemporaine que de chemin parcouru…

Par delà toute vision manichéenne quant à l’œuvre de l’artiste serbe, toute notion de bien ou de mal, il convient de placer cette artiste dans une trajectoire personnelle (pour ne pas dire quête) qui s’inscrit dans les déflagrations du passé, les mutations du présent et les incertitudes du futur. Marina Abramovic fait partie de ces artistes qui répondent à un mal être et un besoin pour les masses de trouver une personnification à divers courants spirituels, politiques ou existentiels. En cela elle est, au-delà même de sa pratique artistique, très intéressante en termes d’études. Telle une figure religieuse, certain(e)s y ont trouvé un modèle voire un guide, et bien souvent source d’inspiration. Pour d’autres, elle est un symptôme de notre époque et le reflet artistique d’une société en perte de repères. Plusieurs questions et commentaires viennent alors…

Sur le plan politique, ayant été confrontée à l’idéologie communiste, elle a souvent dénoncé la dictature d’où qu’elle vienne, quelle que soit sa forme et si elle est une guerrière de l’art a longtemps montré son attachement au pacifisme et sa haine des nationalismes. Cependant, bien qu’elle ait fustigé l’Amérique de Trump elle n’est en rien hostile à cette dictature cachée qu’est le capitalisme sur les peuples qui en profitent autant qu’ils le subissent. Il est vrai que ce modèle économique a fait sa fortune et l’a extirpée du destin bien morne et étriqué que lui réservait son pays d’origine.  Sur le plan artistique, elle a contribué avec d’autres artistes de sa génération (Gina Pane,Chris Burden, Victor Conci, Bruce Newman…) à faire rentrer dans les manuels d’art la performance et a contribué à lui donner ses titres de noblesse. De plus, bien que n’étant pas une féministe revendiquée elle a permise à nombre de femmes de s’imposer dans un milieu artistique encore largement dominé par les hommes… Avec Ulay, elle a longtemps exploré les dédales de la relation homme/femme et s’est imposée comme un alter-ego de son compagnon de l’époque Ce qui explique la bienveillance dont elle jouit dans les milieux activistes féministes qui ne s’interrogent que bien peu sur l’utilisation (pour ne pas dire l’exploitation) qu’elle fit de son corps. Sur la portée de son travail dans l’inconscient collectif dont elle se nourrie, elle a bien souvent été l’expression de nos névroses ; du masochisme le plus cruel (on ne compte plus les cicatrices qui couvrent son corps et dont elle est l’auteur) à la quête existentielle, cela mériterait une étude psychiatrique… Déguster du miel étendue sur une croix constituée de blocs de glace en se dessinant une étoile à cinq branches sur le ventre via un procédé relevant de la scarification laisse songeur ! S’infliger de telles souffrances, même s’il relève de l’initiation chamanique voire de la révélation (pour reprendre un terme issu du vocable chrétien) ne participe en rien à l’élévation d’une société que l’on espère meilleur à l’heure où le respect pour le corps humain d’un point de vue éthique et philosophe est on ne peut plus malmené par le transhumanisme et les progrès scientifiques qui tendent à désacraliser la chair et une faire une matière première comme une autre…  A l’heure où l’altruisme n’a jamais autant été d’actualité au regard des inégalités sans cesse croissantes, Marina Abramovic vente non pas une forme d’individualisme mais carrément d’égoïsme, prônant de se centrer sur soi-même alors que de manière contradictoire elle s’est souvent donnée en sacrifice lors de performances… Contradictoire ou tout simplement hédonisme assumé ayant recours aux autres pour parvenir à ses fins ? Elle affirme qu’une de ses fonctions en tant qu’artiste est de témoigner pour le public et de lui faire prendre conscience de certaines données relevant du spirituel et de l’impalpable, ce qu’elle nomme « énergie »… Passionnée par la science, l’anthropologie, l’histoire, la cosmologie, est-elle réellement une passerelle vers les études qui furent les siennes ? N’ampute-t-elle pas tout sentiment de curiosité intellectuelle ou spirituel en provoquant parfois de manière outrancière le regard du spectateur ? Elle qui lutta contre les idoles et le culte de la personnalité ne reprend-t-elle pas les mécanismes des grands dictateurs du siècle passé en s’étant construite une image qui auréole sa personne ? Son désir d’atteindre un million de spectateurs lors sa présence au MoMA n’est-il pas un désir d’autocélébration ?Répondant au besoin d’un monde occidental en mal de prophètes ou personnalités messianiques, elle use de la médiatisation et des moyens modernes qui le permettent pour édifier son propre culte.  Comme toujours, qui cherche trouve…

Romain Grieco

 

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