Marcel Aymé, le Passe-muraille des lettres françaises

Marcel aymé paint

Romancier, essayiste, nouvelliste, dramaturge, nouvelliste, scénariste, dialoguiste et occasionnellement journaliste, Marcel Aymé, longtemps méprisé par l’intelligentsia, fut un écrivain populaire dont la plume traverse le temps grâce à la richesse et à la dimension philosophique de ses écrits. Observateur sagace plus que moraliste, il donna à voir et à lire à travers une œuvre très variée son regard tendre, plein de compassion mais aussi ironique sur ses contemporains. Sorte de Céline « lumineux », sans complaisance aucune, son humour grinçant n’épargna cependant pas les travers de son époque qui pour certains sont toujours hélas ô combien d’actualité. 

Issu d’une famille rurale typique de la France du XIXème siècle destinée à travailler la terre, le père de Marcel Aymé quitte par nécessité son village natal pour s’engager dans l’armée et devenir maréchal ferrant dans un régiment de Dragons. Né à Joigny dans l’Yonne en mars 1902, Marcel Aymé est le plus jeune des six enfants de la famille. Sa mère décède alors qu’il n’a que deux ans, sa sœur Suzanne et lui sont alors confiés à leurs grands-parents, ces derniers exploitent une ferme dont l’imaginaire qui s’en échappe sera un des matériaux inspiratoires de nombre de ses romans et contes se déroulant dans cette campagne française qu’il connaît si bien. Alors que les conflits entre républicains et cléricaux vont bon train depuis la loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat, le jeune Marcel dont le grand père est un républicain convaincu subit l’intolérance, la vindicte et les quolibets de ses camarades issues de familles traditionnelles et souvent mieux loties que la sienne. Il écrira : « Mes compagnons d’école, je veux dire ceux qui faisaient avec moi le chemin du retour et souvent celui de l’aller, me menaient la vie dure. On me reprochait hargneusement d’appartenir au clan abhorré qu’on assimilait à une tribu de sauvages, à une bande de malfaiteurs (…) Il y avait aussi la quarantaine, et c’était le plus dur. Pendant un jour ou deux, parfois davantage, on ne me parlait pas, on conversait entre cléricaux en ignorant ma présence ». Il est donc dès son plus jeune âge marqué par la notion de classe sociale et ses privilèges, ce thème sera un des filigranes de son œuvres. A la mort de ses grands-parents, il est placé comme pensionnaire au Collège de Dole, doué pour les mathématiques il obtient son baccalauréat « math-élèm » en 1919, rentre en mathématiques supérieures afin de devenir ingénieur et est contraint d’y mettre un terme suite à la contraction de la grippe espagnole qui manque de l’emporter. Il rentre chez sa tante, Léa Monamy, qui fit office de mère de substitution lors du décès de sa mère pour s’y faire soigner, une fois remis sur pied effectue son service militaire et monte à Paris pour faire médecine.  Il ne donne pas suite et survit de petits boulots où son bagout lui sera utile comme par exemple démarcheur en assurance vie.

Tombé de nouveau malade, en 1925 il revient au pays et en pleine convalescence s’essaie l’écriture via sa sœur ainée Camille (elle-même professeur de lettre et écrivain) qui l’y encourage. Remis sur pieds, il regagne Paris par la suite afin de tenter d’y faire carrière dans la littérature. Une fois le succès littéraire obtenu, il reviendra cependant au journalisme mais sans passion réelle, préférant ô combien la littérature et la fiction. Son premier roman, Brûlebois, publié aux Cahiers de France paraît en avril 1926. Il obtient le prix Corrard de la Société des gens de lettres. Une nouvelle version sera publiée par la suite en 1930 et constituera la version dite « définitive ». Son entrée dans le monde de la littérature via ce premier roman fait appel aux souvenirs d’enfance du jeune romancier, Marcèle-Eugène Brûlebois, porteur à la gare de Dole, ayant réellement existé. L’action se déroulant manifestement à Dole (où Aymé passa une partie de son adolescence) au lendemain de la fin de la Grande Guerre où les plaies qui de la séparation de l’Eglise et de l’Etat sont encore vivaces dans une France en plein mutation. A travers la multitude des personnages qui traversent le roman, y et décrite une belle photographie des différents groupes sociaux et idéologiques qui composent le pays. On y retrouve déjà nombre de thématiques qui occuperont toute l’œuvre de l’écrivain : les travers de la société et son hypocrisie, l’injustice, les luttes de clochers, la petitesse de l’homme qui côtoie aussi le meilleur de l’Humanité… Le roman est un succès, il se fait remarquer et rentre chez la prestigieuse des prestigieuses : Gallimard. Il est à noter que si Marcel Aymé connut le succès de son vivant il ne fut cependant que toléré par le sérail littéraire parisien, ceci en partie du fait de ses origines rurales et sociales, l’homme se sentant bien plus à l’aise parmi les petites gens. Les mondanités, ce n’est pas pour lui… Réservé, pas vraiment prolixe, un des célèbres hussards en la présence d’Antoine Blondin dira de lui : « Il était perdu dans vos pensées ». Il est vrai que si Aymé cause peu c’est souvent parce qu’il écoute et enregistre, ce don de l’observation étant utilisé pour la création de ses personnages. De plus, la célébrité lui étant tombée dessus à son grand étonnement, il prendra toujours de la distanciation avec elle et les milieux intellectuels qu’il aimait dénoncer. Milieux qui le lui feront payer par la suite en l’attaquant souvent « sous la ceinture »… Alors que d’autres rêvent de l’Académie française, lui qui refusa un siège en 1950 dira avec son humour caustique : « Je ne me sens pas l’étoffe d’un académicien(…) Je ne comprends pas le plaisir que l’on peut avoir à être d’une société où l’on rencontre une quarantaine de personnes que l’on n’a point choisi de rencontrer… »

Il commet son deuxième roman avec Aller-retour dont l’action se passe cette fois-ci dans la capitale où il nous raconte une histoire d’amour contrariée qui cette fois-ci ausculte et vilipende la société française parisienne ; Aymé nous parle de la médiocrité des couples où le divorce ne peut être envisagé, les rapports de pouvoir dans le milieu professionnel, les freins pour celui qui aspire à un autre destin que celui qui lui est assigné. Dans son troisième roman, Les jumeaux du diable, qui paraît en septembre 1928, l’action se déroule à Cherbourg et Paris dans les années vingt. C’est la première fois que le surnaturel investit une histoire du jeune auteur qui revisite le mythe de Caïn et Abel en la présence du diable où deux jumeaux créés de la main de Lucifer vont s’affronter dans des rapports passionnels où la jalousie et l’amour et la haine se confondent. Installé à Montmartre, fidèle à la Butte qu’il ne quittera plus, l’écrivain de souche paysanne devient un vrai parigot et côtoie les artistes de l’époque dont certains deviendront des légendes… la reconnaissance et la notoriété viennent vraiment frapper à sa porte avec La Table-aux-Crevés qui obtient le prestigieux prix Renaudot en 1929. Le roman nous narre les rivalités et conflits entre paysans. On traverse des épisodes qui nous parlent de trahison, de prison, de vengeance, de lutte idéologique, de suicide, de meurtre… Bref, un condensé de ce en quoi excelle la plume et le regard aiguisé de Marcel Aymé.  S’ensuivent en 1930 La rue sans nom et l’année suivante Le vaurien. Gallimard misant sur lui malgré l’échec commercial de son troisième roman, il est désormais mensualisé et pour arrondir ses fins de mois et s’essaie au journalisme où sa vision très personnelle des évènements (comme durant le procès de Violette Nozière) lui attire l’incompréhension voire les foudres de ses supérieurs, de plus son style singulier et caustique dénotent avec l’écriture journalistique classique.

Alors qu’il peine à retrouver le succès avec son dernier roman, il revient en 1933 à la lumière en juin 1933 avec un de ses romans les plus célèbres : La jument verte. Le roman paillardé scandalise les ligues de vertu de l’époque par les scènes ô combien coquine qui y fourmillent. Aymé revient de nouveau investir la campagne française où l’action se situe à Claquebue, petit village du Jura, l’action début dans les années 1860 et se déroule par la suite sur trois décennies où la jument se substitue parfois au narrateur ! Le romancier nous raconte à travers une chronique familiale haute en couleur l’histoire de cette jument verte qui fit la fortune de son propriétaire et est témoin des rivalités (remontant à plusieurs générations) entre familles, des luttes politiques et idéologiques des habitants de ce petit village. Marcel Aymé écrivant sur la sexualité avec désinvolture et sans fioriture, cela lui vaut les foudres des culs bénis et bienpensants. Ce roman, au-delà de son côté pittoresque est un beau témoignage de conflits qui sévirent durant l’époque où se situe l’action et de l’opposition entre la France rurale et citadine qui commençait à assoir sa domination sur le territoire. Désormais rentré dans le cercle des vedettes du microcosme littéraire parisien, Aymé qui devint écrivain par hasard ne tombe cependant pas dans la facilité et prend les choses avec philosophie. Il écrira à sa sœur Camille : « Vers 1930 la littérature qui semblait n’être pour moi qu’un honorable passe-temps devint mon métier. Cette tentative d’autonomie sur le plan matériel, parût bientôt vouée à l’échec. Tout à coup les choses s’arrangèrent lorsque je publiai La Jument verte qui fut considéré comme un roman licencieux. Les suivants, qui ne l’étaient à aucun degrés, déçurent beaucoup, mais il me resta un public qui s’attacha à mes livres pour des raisons meilleures que celles qui avaient fait le succès de la Jument. »

Sollicité alors par le monde du cinéma, il collabore avec Pierre Chenal pour l’adaptation de son roman La rue sans nom. Cette première collaboration l’intronisera dans l’industrie du septième art où il participera en tant que dialoguiste mais aussi scénariste. De plus, ses romans et nouvelles se prêtant bien au cinéma, on ne compte plus le nombre de réalisateurs ayant adapté du Marcel Aymé pour les écrans. De Passe-Muraille à La Traversée de Paris, son œuvre se conjuguant autant avec la plume que la caméra. Fort de son succès, en même temps qu’il continue à publier (alternant nouvelles et romans tant ruraux que parisiens) il travaille aussi pour le théâtre et occasionnellement pour la presse, il est vrai que Marcel Aymé est un bourreau de travail extrêmement prolifique. Ses premiers Contes du chat perché parus entre 1932 et 1939 ainsi que ses activités de plume complémentaires lui permettent de vivre très confortablement de ses mots, la guigne est loin, très loin il est une personnalité très influente du monde littéraire français de l’époque… Comme tant d’autres grandes personnalités littéraires, Marcel Aymé n’échappera pas à la seconde guerre mondiale et les chemins de traverse idéologiques qui allèrent de pair. Alors qu’il est un pacifiste convaincu et refusera de condamner l’invasion de l’Ethiopie par Mussolini par peur de représailles et des répercutions qui s’en suivraient ; lorsque la France s’engage dans le conflit et est défaite par l’Allemagne Marcel Aymé aura une attitude qui fera polémique. S’il écrit pour des journaux collaborationnistes comme « Je suis partout » durant l’Occupation, il ne fournit que des nouvelles ou des fictions sans réel engagement politique et n’adoubement sûrement pas le régime nazi ou celui de Vichy. Aymé ne s’inscrivit en effet jamais dans les courants politiques qualifiés de l’époque ; plutôt anarchiste désabusé de droite, aimant s’attaquer aux fondements de la bourgeoisie qu’il appréciait vilipender ou ridiculiser, il sut se tenir à distance par lucidité des querelles idéologiques de ses contemporains. Il se considérait comme un écrivain « désengagé » même si les grands maux de son époque furent souvent abordés. Toujours est-il qu’à la Libération, il ne fut donc nullement inquiété même si certains tentèrent de lui jeter l’opprobre… Solidaire, fidèle en amitié, il n’hésitera pas à soutenir Brasillach, Bardèche et Rebattet durant l’épuration et ses excès qui s’opérèrent après la Libération. Il sera aussi un des derniers fidèles de Céline à son retour d’exil se rendant à Meudon et tenant compagnie par sa présence plus que par des mots à l’écrivain maudit qu’il admirait.

Durant la guerre, malgré les tourmentes et les tourments il écrira beaucoup, pas moins que par le passé mais autant si ce n’est plus, peut-être pour échapper à une réalité qui le consternait ô combien. Il accouchera d’œuvres en feuilletons publiées dans les journaux de l’époque, comme Le célébrissime Passe-muraille, des Contes du chat perché et quelques romans dont Travelingue et La Belle Image. Une fois la guerre achevée, la Libération effectuée et la France remise sur pied, il se remet à l’ouvrage et publie Le Chemin des écoliers (1946), Uranus (1948) où il règle ses comptes avec l’Occupation et des recueils de nouvelles dont Le Vin de Paris (1947) et En Arrière (1950). Ces œuvres ont valeur de témoignage car elles sont une belle photographie et étude sociale de ce que fut la société française avant, durant l’Occupation et après la guerre.  Le théâtre lui sourit avec de nombreuses pièces comme Lucienne et le boucher (1948), Clérambard (1950), son plaidoyer contre la peine de mort avec La Tête des Autres (1952) ou encore Les Oiseaux de lune (1955) qui rencontrent le succès. Quant au cinéma, il continue à prêter sa plume en tant que dialoguiste émérite et scénariste et certaines de ses adaptations pour le grand écran connaissent un franc succès comme par exemple La Traversée de Paris où le duo constitué par Bourvil et Gabin est rentré dans l’histoire. Outre les fictions, il s’essaie aussi aux essais dont un publié en 1949 qui fera date et a la dent dure envers le milieu intellectuel : Le confort Intellectuel. S’il est souvent attaqué par la critique, Marcel Aymé peut s’appuyer sur un succès populaire qui ne se dément pas et qui irrite d’autant plus. Il est vrai qu’il est plutôt mal aimé des milieux intellectuels car mal compris ou tout simplement difficilement cernable…Est-il de droite ou de gauche ? Sa position durant l’Occupation engendre soupçons et agite les donneurs de leçons. C’est vite oublier que Marcel Aymé prendra position contre le port de l’étoile jaune et d’autres mesures discriminatoires à l’heure où les collaborateurs et les résistants de la dernière heure fermaient leur clapet. Il ne cessera d’ailleurs de revisiter cette période de l’Histoire Lorsqu’il décède le 14 octobre 1967 à Montmartre, Jean Anouilh lui rendra le plus bel hommage qui soit tant en rappelant ô combien il était aimé du petit cercle d’amis qui avait le privilège de côtoyer sa mansuétude : « Sans Légion d’honneur, sans jeune ministre ému, sans honneurs militaires (…) le plus grand écrivain français vient de mourir. Je l’aimais trop pour lui écrire un adieu ému. Je ne parlerai même pas de celui qui, dans des temps d’imposture avait mérite le surnom de Môme courage, ni de sa bonté, de son humanité profonde, de cette tranquille simplicité qui en faisant ce phénomène presque introuvable à Paris : un homme ». Un monument ainsi qu’une plaque furent élevés par la suite à sa mémoire dans ce quartier de Montmartre qui fut sien et où son sourire malicieux flane encore…

Aymé s’inscrit dans une tradition littéraire puisant dans l’époque médiévale, son écriture témoigne d’un réel classicisme. Poétique et sachant mener une intrigue, il savait happer son lecteur. Ses romans se démarquant cependant de ceux de son époque par une approche très personnelle qui le distinguait de ses contemporains, du fait de son approche autodidactique on reconnait immédiatement sa patte ; bien que n’étant pas un styliste comme le fut Céline, son travail sur la langue, sachant utiliser un idiome et vocabulaire précis selon les personnages utilisés (passant de l’argot parisien au franc-comtois), est d’une grande richesse et très intéressant pour tout linguiste. Peu exubérant dans la vie, son style discret était à son image. Aymé était dévoué à son œuvre et ses lecteurs qu’il souhaitait divertir mais avec intelligence, usant de son humour caustique et de son imagination qu’’il semblait puiser tant dans son vécu que dans son enfance. Extrêmement prolifique, à sa mort Marcel Aymé laissa une œuvre considérable. En bon artisan de la littérature, il passa plus de temps à écrire que dans les cocktails et diverses mondanités. Aymé aura commis 18 romans, 9 recueils de nouvelles et trois essais où la pensée de l’homme ne laisse aucun doute à sa droiture et son honnêteté ; pour le théâtre il pondra 12 pièces et quelques traductions et adaptations des dramaturges américains Arthur Miller et Tennesse Williams ; quant au cinéma où il officia souvent pour des raisons financières plus qu’artistiques, il laissa sa trace dans une vingtaine de films directement ou indirectement, et est entré dans la légende du cinéma français avec des films tirés de ses romans ou nouvelles. Redécouvrir aujourd’hui Marcel Aymé par l’une de ses activités c’est par le biais de l’art s’offrir une étude sociologique de la France de la première moitié du XXème siècle et comprendre les mutations et soubresauts qu’elle connut comme purent le faire avant lui un Balzac ou un Zola. Toujours tiré à quatre épingles, souvent caché derrière des lunettes noires, il épiait et écoutait ses contemporains, ses dialogues puisant dans ses séances d’observation où il fréquentait assidumment les bistrots. S’inscrivant dans son époque, il en est un témoin sans complaisance. Ses personnages étant intemporels dans le sens qu’ils questionnent le déterminisme social, les conflits entre les aspirations de l’Homme et les diktats de la société, l’individualisme et ce que l’on qualifie aujourd’hui d’humanisme, la vertu opposée à l’opportunisme…  L’issue finale de ses personnages de fiction étant souvent désastreuse, Aymé n’est pas en soi un utopiste mais un lucide rempli de scepticisme mais aussi d’indulgence envers ses contemporains ; à travers son œuvre teinté de fantastique ironique et d’onirisme, la violence, l’avidité, l’injustice, le mépris de classe furent omniprésents dans ses écrits. Très actuel, tout ça…

Romain Grieco

 

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