Sexe et nudité dans l’art contemporain, le concept des sens ?

SEX ART PAINT 3

Si le sexe et la nudité ont toujours été intégrés dans la création, de manière plus ou moins directe selon les siècles, les civilisations et les cultures, jamais les artistes ne s’y sont autant adonnée que ces dernières décennies. Déflagration de la révolution sexuelle et des mœurs engagée durant les années soixante qui a profondément et durablement décorseté les esprits comme les corps. Le monde occidental regorge donc de propositions artistiques qui usent et parfois abusent de la chair ou de la copulation… Des fresques de Pompéi au Domestikator de Youp Van Liechout, l’utilisation du sexe et de la dénudation par les artistes issus de notre société contemporaine est-elle toujours justifiée voire défendable ?  Parfois refuge des artistes sans intérêt ou en mal d’inspiration, de la transgression ou de la revendication est-on passé à la marchandisation ?

Le sexe et l’art ont noué dès les âges les plus anciens de solides relations, des grottes de Lascaux en passant par les Grecs ou les Etrusques, l’Homme n’a pu s’empêcher de donner vie ou représentation à ce qui l’occupe une grande partie de ses pensées. Même si l’Occident chrétien et son voile de pudeur obligea les plus grands artistes à de l’habilité, de l’ingéniosité et du doigté pour passer à travers les mailles de la censure religieuse, les plus grands artistes s’y adonnèrent malgré tout produisant des œuvres où seul le regard le plus aiguisé pouvait détecter ce qui ne pouvait l’être du néophyte ou créant « sous le manteau » pour un public restreint et clandestin. Il fallut Courbet avec l’Origine du monde pour montrer sans pudeur aucune ce que les bonnes mœurs et la société de l’époque réprouvaient et gardaient confiné dans les antichambres de l’intimité ou les lupanars. Changement de paradigme oblige, du fait de la banalisation du sexe et de la fin de la quasi-totalité des interdits (à l’exception de l’inceste, la zoophilie, la pédophilie et les snuff movies), inclure du sexe dans une œuvre n’est pas toujours ressenti comme provocateur par nombre d’artistes qui en usent comme d’un sujet lambda tandis que certains y voient une action à caractère militant, on pense notamment à des artistes femmes arguant (s’il le faut à l’aide des menstrues) une forme de féminisme radical… Un grand nombre d’artistes hommes particulièrement bien cotés en ont fait leur marque de fabrique comme par exemple Juergen Teller et ses femmes d’âge mûr photographiées dans leur plus simple appareil à une époque où le jeunisme ou le « lolitanisme » sont de rigueur ;  Wim Delvoy   et ses vitraux représentant des fellations ; Paul MacCarthy avec ses détournements ostentatoirement sexuels investissant parfois l’urbain des plus grandes capitales comme ce fut le cas avec son plug anal installé Place vendôme et qui suscita tant de passions ;  Jeff Koons et sa série avec son ex-femme qui ne fut ni plus ni moins qu’une reine en la matière : La Cicciolina ; Robert Mapplethorpe et ses photographies de nus qui comme certains dessins de Cocteau ne laissent rien ignorer de son homosexualité, de son amour des corps masculins et de pratiques sadomasochistes… La liste est longue, très longue. La question que l’on se pose étant de savoir où se situe la limite alors entre l’érotisme et la pornographie, entre la pornographie et l’art et si la pornographie avouée de manière ostentatoire peut être tout bonnement de l’art ?  La pornographie étant d’ailleurs rentrée dans les ménages, ne désacralise-t-on pas l’objet d’art en en faisant un objet de consommation courante comme y parvint le Pop Art ? Chose certaine, chez la plupart des artistes masculins prédominent humour ou cynisme, exhibitionnisme et suscitation des pulsions héritées de nos obsessions. Nous sommes loin de la spiritualité des corps d’un Rodin, loin des dogmes de l’esthétique passée où règne désormais des corps formatés et « augmentés » comme la réalité souvent virtuelle qui nous est concédée dans ce siècle naissant.

Quant à l’autre moitié de la planète, tout aussi concernée par la chose, nombre d’artistes femmes revendiquées comme « féministes » n’hésitent pas à donner le leur personne pour s’affirmer dans un monde artistique encore dominé par les artistes mâles. Ceci, en particulier dans le body art où justement le corps féminin est au centre des débats, on pense entre autres à Carolee Schneemann ou encore Judy Chicago. On pense aussi aux artistes militantes issues du collectif américain Guerilla Girls dont les artistes dénoncèrent bien avant le dossier Weinstein les déviances de l’industrie cinématographique hollywoodienne. Durant l’année « révolutionnaire » que fut 1968, une artiste autrichienne prénommée Valie Export accoucha d’un concept prénommé « Trap and Touch Cinema ». Si le terme cinéma laisse songeur le côté tactile l’étant moins, permettant aux inconnus qui croisaient sa route de lui toucher sa poitrine qu’elle avait encadrée d’une boîte en carton installée sur son buste. Près d’un demi-siècle plus tard, la sculpturale performeuse suisse Milo Moiré reprit le flambeau en invitant, après avoir expliqué son acte à l’aide d’un mégaphone, des passant masculins à toucher cette fois-ci non plus ses seins mais son entrejambe placé dans une boîte réalisée à partie de miroirs afin que le « toucheur » y contemple son visage… Cette performance faisant suite aux agressions sexuelles perpétrées à Cologne par des migrants « possédés » par le démon de la chair, elle avait pour vocation de traiter du consentement féminin lors d’un rapport sexuel ou d’un attouchement. En France, Deborah de Robertis qui n’en était pas à son premier coup d’éclat et qui via des performances milite elle-aussi à sa manière n’hésita pas en avril 2017 à monter son intimité en posant devant La Joconde lors d’une performance insurrectionnelle qui prit de cours le musée et valut une arrestation à la performance franco-luxembourgeoise. Accusée d’exhibitionnisme, elle sera finalement acquittée. Quant à l’artiste Andrea Fraser, elle fit parler d’elle en allant jusqu’à filmer une relation sexuelle tarifée avec un collectionneur, parlant non pas de service sexuel mais artistique ce qui ne se marrie d’ailleurs pas très bien avec la lettre ouverte #NOTSURPRISED soulevant il y a peu le tabou du harcèlement sexuel dont sont victimes les femmes dans le monde de l’art… A travers ces quelques exemples, on ressent une différence de positionnement entre les artistes femmes et hommes lorsque le sexe et la nudité viennent se glisser dans l’acte créatif. Il y est souvent question de revendications, de militantisme, d’affirmation de soi, enfin elles donnent souvent de leur personne jusqu’à en devenir l’œuvre d’art à part entière. Si un message est souvent présent, il n’est pas toujours clairement compréhensible pour le spectateur lambda. La faute n’en étant pas toujours imputable au public mais à l’artiste dont la démarche intellectuelle manque parfois de consistance ou s’égare dans un cogito hasardeux voire bancal. Une partie des professionnels de l’art (critiques, curateurs…) restent donc sceptiques et sont loin d’encenser certains artistes, des professionnels du monde de l’art n’hésitant pas à parler de « street art marketing », allusion au peu glorieux « street marketing »…

La frontière entre l’obscénité et la pornographie (totalement admise dans notre société) étant désormais inframince, les créateurs ayant recours au sexe ne chargent plus forcément à choquer mais se revendiquent parfois tout simplement comme des témoins de notre époque et de ses mœurs. Là aussi on peut y trouver un discours ; démoraliser le sexe, dépassionner le débat, montrer l’intimité, faire voler en éclat une forme d’hypocrisie héritée de notre société judéo-chrétienne. Bien évidemment on trouve également des artistes narcissiques « faussaires » qui à moindre frais espèrent acquérir une reconnaissance, cherchant faute de travail réel ou de talent à s’engouffrer dans des voies où le scandale permet de faire parler d’eux. Ces derniers s’engluant dans une vulgarité (avec un effet de surenchère) ou un discours censé masquer la pauvreté de leurs proposition artistique. Au final, si nombre des plus grands artistes ont souvent eu recours au sexe ou à la nudité, en user à son tour ne confère pas forcément ce statut et ceci d’autant plus à une époque où nombre de débats cruciaux méritent d’être traités via l’art. On peut en cela effectuer le parallélisme avec la littérature : si Sade était et reste le roi des transgresseurs et des blasphémateurs jusqu’à en subir l’emprisonnement tant pour ses écrits que ses actes en adéquation avec ces derniers, que risque aujourd’hui un artiste évoluant dans une société libérale en s’adonnant à la pire des obscénités ? Plus proche de nous, si choquer et faire valser la pudibonderie comme ce fut le cas avec des écrivains comme Henry Miller ou Anaïs Nin avait un sens afin de libérer les corps de l’oppression religieuse ou du dictat des codes imposé par une société ayant mal compris le langage christique, cela a-t-il un intérêt aujourd’hui à l’heure où webcam et vidéos sur le net sont au service des fantasmes les plus inavouables ? En conclusion, ce qui légitimise la nudité ou le sexe dans l’acte créatif c’est l’intention et la réception de celle-ci auprès du spectateur. Qu’il s’agisse d’une pulsion désirant être suscitée ou d’une revendication portée qui ne soit bien évidemment pas d’arrière-garde, quel que soit le médium l’exercice reste délicat afin de ne pas être dilué dans la simple provocation ou le « chahutage rétinien » putassier. Quoi qu’il en soit, le sexe dans l’art se vend plutôt bien et ne doit pas donner lieu à une forme de déférence ou de rejet, cependant les critiques tout comme les collectionneurs et bien sûr le public ne sont plus dupes, ils savent reconnaître l’artiste du simple vibrion ou ersatz…

Romain Grieco

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