Hubert Selby ou l’altérité sans fard

hubert selby PAINT

Ecrivain autodidacte, la vie d’Hubert Selby Jr. fut longtemps marquée du sceau de l’indigence et des afflictions tant physiques que psychiques. Rien de plus normal, donc, que cet écrivain ait su décrire comme personne l’horreur et les immondices du modèle américain. Se nourrissant d’une réalité que se refuse à voir la société américaine, lui qui venait du bas de l’échelle sociale et qui vécut la plupart de sa vie dans un dénuement matériel lancinant donna à lire les voix de ceux que l’on cache. Dévoilant la part sombre de tout individu qu’il dissimule ou contre laquelle il lutte, ses écrits ont traité avec une rare violence et dénudation de sujets que nos dirigeants aiment à mettre sous le tapis…

Hubert selby Jr. naît à Brooklyn en 1928, issu d’une famille white trash où la boisson est bien plu présente que la littérature. Déjà tiraillé par ses contradictions personnelles où le christianisme cimente le foyer, il découvre la masturbation puis les femmes pour un jour découvrir les drogues. Il quitte les bancs de l’école alors qu’il n’a que quinze ans. Comme son père qui fut marin durant la Première Guerre mondiale, Selby prend la mer… Il s’engage dans la marine marchande et embraque pour l’Europe alors qu’il n’a pas seize ans. Il contracte à dix-huit ans lors de ses voyages la tuberculose, cette maladie qui va le clouer dans un lit d’hôpital durant trois ans. Il sert de de cobaye et les antibiotiques qu’on lui assène manquent de peu de l’envoyer dans l’au-delà. A deux doigts d’y passer, à trois reprises on lui donna l’extrême onction… Comme il le dira, la moitié de sa poitrine partira à la benne. S’il en réchappe, jusqu’à la fin de ses jours Selby s’en ressentira, ses excès divers aggravant son cas au point de n’avoir au soir de sa vie plus qu’un cinquième des capacités pulmonaires d’un être humain. Ce quasi analphabète n’ayant d’autres activité que la lecture découvre alors le verbe et lit tout ce qui lui passe sous la main, de la philosophie aux pulp fictions, développant une personnalité syncrétique née de ses lectures hasardeuses. Convalescent, il décide alors de coucher sur le papier sa rage et ses tourments et décide de s’adonner à l’écrire. Sans formation aucune, une fois sa première machine à écrire achetée la première chose dont il accouchera sera une lettre. Son apprentissage va se faire seul, face à cette machine dont le son va l’accompagner studieusement durant de longues heures solitaires. En total autodidacte, il va être l’élève de lui-même et son propre maître, dès ses premiers essais son œuvre va être marquée par la violence tant physique que verbale de notre société, le déterminisme social, la souffrance… Parmi ses maîtres, il citera souvent Céline, Selby étant admiratif de son style. Bizarrement, à l’exception de l’utilisation de l’argot qui fourmille dans ses dialogues, il est aux antipodes de Destouches puisque son style est plutôt conventionnel, la grandeur de Selby se trouvant ailleurs… De retour à New-York, vivotant il s’accroche désespérément à son rêve de peut-être devenir écrivain. Il publie son premier essai The Queen is dead en 1958 qui déjà préfigure l’univers qu’il donnera à lire à ses lecteurs dans les romans à venir. La publication est totalement confidentielle passe inaperçue.

La chance vient enfin frapper à sa porte lorsqu’il rencontre Barney Rosset de la maison d’édition Grove Press, maison respectée qui publia de nombreux auteurs que les autres auraient refusé du fait de textes jugés à l’époque comme obscènes. Il faut donc attendre 1964 pour qu’il fasse son incursion dans le monde littéraire avec son roman le plus célèbre : Last exit to Brooklyn . Il ne laisse pas indifférent et Selby est soit encensé soit vu comme un pornographe de bas étage.Bénéficiant d’un effet promotionnel lié à la teneur des nouvelles racontées par Selby, d’un soutient affirmé d’Allen Ginsberg, le livre est un immense succès de librairie, atteignant plus d’un million de ventes en deux ans de parution et bénéficiant de plusieurs traductions qui lui assurent une renommée mondiale. C’est un peu son Voyage au bout de la nuit, Selby nous plongeant dans la vie de personnages (tenant plus de l’épave que de l’être humain) arpentant le bitume d’un quartier de Brooklyn. On y croise des chômeurs, des travestis, des voyous à la petite semaine, des prostituées, des toxicomanes, des syndicalistes pas très glorieux… On baise, on maltraite, on se tabasse, on se drogue, on viole, on vend son corps, que d’activités peu reluisantes… On retrouve un personnage prénommé Harry dont le prénom en question sera souvent utilisé par Selby dans ses narrations, syndicaliste aux penchants sexuels contrariés, qui sera un des fils conducteurs de son œuvre romanesque. Bref, une belle galerie de personnages qui ne constituent pas la gloire de l’Humanité. A travers les six nouvelles qui composent le livre, la lecture en étant parfois insoutenable, on est plongé dans des situations où règnent le sordide, le stupre, les cloaques de l’âme et une sorte de désespoir vous gangrenant encore l’âme une fois terminé. Autant dire que le rêve américain en prend un sacré coup… Du jour au lendemain il est sous les projecteurs et passe de la misère à un confortable magot lié à ses droits d’auteur. Le livre phénomène sera adapté bien des années plus tard, en 1989, où comme dans Requiem for a Dream il fait une apparition. Malheureusement l’argent ne réussit pas à tout le monde et Selby qui toute sa vie en a manqué va dilapider ses dollars en quelques années… Il en oublie d’écrire, se retrouve un jour de nouveau sans le sou et est contraint de reprendre un travail, vivant de petits boulots comme celui de pompiste pour gagner sa pitance. Il sombre de nouveau et retombe dans l’oubli. Il est important de signaler que Selby ne sera jamais intégré dans le monde littéraire américain ; ne faisant pas partie du sérail du fait de son asociabilité, de ses manières issues de ses origines prolétaires qui le distinguaient des romanciers bourgeois faussement bohèmes ou « emcrapulés », de son parcours peu académique et forgé loin des universités ou des cours d’écriture. Ne faisant donc pas partie du sérail, il ne put compter sur la fraternité qui existe entre universitaires et écrivains de renom. Plus dure sera la chute, et elle est sévère…

Après plusieurs années de guigne où il frôle la folie, il se remet lentement à l’ouvrage, se refait une santé mentale grâce à ce labeur qu’est l’écriture et revient sept ans plus tard avec La Geôle. Pas simple de revenir après un coup de maître comme Last Exit to Brooklyn… Selby ne déçoit pas, les critiques sont plutôt bonnes mais le succès commercial escompté ne sera pas du tout au rendez-vous. Sans concession aucune dans les termes utilisés, l’obscénité des mots utilisés et des invectives sont d’une rare violence… Comme peut-il d’ailleurs en être autrement sachant que Selby nous parle du milieu carcéral ? La geôle nous raconte à la première personne la vie d’un prisonnier enfermé dans une cellule et ses voyages intérieurs faits de flash-backs et de fantasmes. Si l’homme ne peut s’échanger physiquement, il le peut par la pensée et le lecteur est invité à le suivre dans ses pérégrinations où le malaise et l’abjection s’installent… C’est brutal, sadique et d’une rare crudité… On sent de nouveau bien chez Selby les sentiments qui guideront toute son œuvre et étroitement liés à son héritage chrétien, en particulier la rédemption. Découragé par l’échec commercial du roman, il bascule de la morphine à l’héroïne, s’alcoolisant pour couronner le tout et touche le fond. Il effectue des séjours en hôpital psychiatrique et fait parfois de la prison. L’homme en bave…

L’écriture de ses romans étant entrecoupées de longues périodes de maladie ou de mal-être, il faut attendre cinq années pour que sorte le Démon. Il y décrit la vie d’un cadre new-yorkais tiraillé par ses pulsions criminelles et ses obsessions. Nul doute que pour son fameux American Psycho, Breat Easton Ellis s’en influencera grandement jusqu’à friser le plagiat. Dans ce roman, à travers son protagoniste sentant bon l’américain modèle (Harry White) Selby nous montre la faillibilité de la société américaine et prend de nouveau un sacré plaisir à dégommer l’American way of life. Via ce type en apparences du genre « gendre idéal », prenant un malin plaisir à coucher avec des femmes mariés, torturé de manière lancinante par des obsessions et des fantasmes qui vont le pousser à passer à l’acte, on assiste à la chute d’un homme tout autant qu’à celle de notre société tendant à produire des sociopathes. De nouveau Selby explore les eaux troubles et la noirceur de l’âme humaine… Cette fois-ci, seuls deux années séparent Le démon de son nouveau roman : Retour à Brooklyn. De nouveau il nous plonge dans les égouts de l’âme humaine et des travers de notre société occidentale. On suit la chute, la déchéance inexorable, d’un jeune homme prénommé Harry qui va tomber petit à petit dans l’enfer de l’héroïne et de sa mère névrosée et addicte aux drogues celles-fois ci légales de l’industrie pharmaceutique. De manière tristement paroxystique Selby va nous amener à une sorte d’apothéose pathétique. Harry sera amputé du bras qui lui servait à se garroter et s’injecter sa came, ses amis vont pour la plupart sombrer eux aussi (trafics, prostitution…) ; quant à sa mère, elle finira emmurée dans son appartement ayant perdu tout sens de la réalité… A part Burroughs, rare sont les écrivains qui peuvent écrire aussi bien sur la came et les enfers qu’elle traîne avec elle, il est vrai que Selby savait de quoi il parlait… Deux décennies plus tard, il sera adapté en 2000 au cinéma avec pour titre Requiem for a Dream par un jeune et futur grand de la réalisation : Darren Aronofsky. Même si le film n’est pas un succès commercial (comment pouvait-il en être possible ?) le film serra acclamé par la critique du fait de sa virtuosité et de son atmosphère oppressante qui fera par la suite des émules… Selby bénéficiera de ce succès cinématographique en attirant une nouvelle génération de lecteurs et un regain d’intérêt de la part de la presse.

Alors que le compte à rebours à commencer, ses années d’excès commençant de plus en plus à saper ce qui lui restait de santé, Selby écrit et publie en 1986 un recueil de nouvelles, Chanson de la Neige Silencieuse. Là encore, il excelle dans la création de personnages destinés à sombrer physiquement et matériellement dans une Amérique qui broie les individualités trop faibles pour survivre à son modèle. Même s’il vit très difficilement de ses livres, Selby jouit d’une aura inversement proportionnelle à ses ventes. Notamment dans le milieu rock américain où des artistes comme Henry Rollins le cite régulièrement comme une de ses grandes influences. En 1988 paraît un nouveau roman : Le Saule. Il nous immerge de nouveau dans des récits de personnages dont l’innocence de la jeunesse va être bafouée, maltraitée, éventrée par la rue et son lot d’afflictions. Il est à noter que bien que Selby vit désormais à Los Angeles, tous ses romans parlent des rues de New York où il a grandi et qu’il connait si bien… Dans ce roman où il nous raconte une histoire d’amour impossible, celle d’un jeune noir américain membre d’un gang et d’une blanche. Sous la plume de Selby il ne faut pas s’étonner que cela vire au drame, le couple payera durement cet amour… Bobby étant lynché à coups de chaîne de vélo et Maria défigurée à l’acide. Un troisième personnage central fera son apparition dans le livre à travers un rescapé des camps de concentration (Moishe) qui se liera avec Bobby et fera office de fil conducteur dans la haine et le désir de vengeance qui habite le jeune homme. Dans ce roman, on sent bien le vécu de Selby qui nous décrit avec un réalisme suffocant le milieu hospitalier que l’auteur connait aussi bien que les drogues… Selby commence sérieusement à pâtir d’insuffisance respiratoire et rassemble ce qui lui reste de force pour terminer son dernier roman, Waiting period. Si ce roman publié en 2002 tourne autour du suicide, nul doute que Selby sait là aussi très bien de quoi il parle puisque l’idée lui trotte de plus en plus dans la tête du fait de son état de santé se dégradant de jour en jour. Le roman nous raconte l’histoire d’un type lambda qui projette de se suicider et qui du fait d’un bug informatique à l’armurerie où il souhaite acheter l’arme à feu est contraint de patienter quatre longs jours avant de pouvoir en faire l’acquisition. Durant cette période, après un travail d’introspection il retrouve goût à la vie en lui trouvant un sens : mettre un terme à sa vie mais à celle de ceux qui pourrissent les Etats-Unis. Tel un saint rédempteur, il s’engage alors dans une croisade au nom du bien et de la justice. Là encore, à n’en pas douter il s’adonne à une diatribe envers le rêve américain et ses nombreuses falsifications. L’écrivain livra ses dernières forces dans ce roman qui bien qu’un ton inférieur mérite d’être lu. Selby n’aura plus que deux ans à vivre, sa maladie pulmonaire accomplissant son œuvre mortifère. Il décède le 27 avril 2004 à l’âge de 75 ans après une vie qui fut à bien des égards un long chemin de croix…

Comme d’autres écrivains avant lui, l’œuvre de Selby n’a pas toujours été comprises dans sa totalité. Selby nous a parlé de la camarde mais pour souligner qu’elle n’est souvent que l’issue finale d’existences habitées par des pulsions de mort… A discouru sur le nihilisme et la tentation du péché mais pour mieux mettre en lumière la dualité entre le bien et le mal……  A vautré certains de ses personnages de fiction dans le mal, la fange, la perversité sous toutes ses formes afin de critiquer le rêve américain en rappelant l’hypocrisie et le vernis de christianisme falsifié qui l’habite… A traité de la solitude pour rappeler qu’elle provenait souvent de nos contemporains qui maltraitent les âmes faibles ou trop pures pour le sordide de notre monde… A rappelé que chaque crime a une racine et que notre société ne peut se dédouaner en incriminant que celui qui le perpétue… En cela Hubert Selby Jr. nous montré, comme Céline, les latrines de l’âme humaine et l’hypocrisie de la civilisation comme personne.

Romain Grieco

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