Aldous Huxley, saint annonciateur ou apôtre repenti d’un Nouvel Ordre Mondial fantasmé ?

HUXLEY PAINT

Souvent cantonné à son roman le plus célèbre Le meilleur des mondes, Aldous Huxley est un auteur dont l’influence dépasse largement les sphères de la littérature. A l’instar d’Orwell ses œuvres dystopiques ont annoncé prophétiquement nombre des maux et périls de notre société contemporaine. Cependant, au regard de l’exactitude de certaines de ses « prédictions », il convient de se pencher sur cet homme dont le parcours révèle plusieurs zones d’ombre et qui tendent à confirmer que s’il nous mit en garde avec une telle précision c’est parce qu’il compta parmi les principaux investigateurs de ce que l’on nomme communément aujourd’hui « Nouvel Ordre Mondial ». Ses avertissements quant à la domestication des masses, les expérimentations sur le génome humain, l’eugénisme, la suprématie de la science au détriment du spirituel, les périls écologiques ou démographiques, n’en prenant que plus de poids. Comme il le constata lui-même quelques années avant de passer l’arme à gauche, ce qui relevait de la science-fiction étant en passe de devenir réalité… ou l’étant déjà !   

Aldous Leonard Huxley nait le 26 juillet 1894 à Godalming dans le Surrey d’une famille particulièrement aisée. Son grand-père est un des grands naturalistes de son siècle, son père Leonard est écrivain et herboriste quant à sa mère, directrice d’école, elle lui administre très tôt l’amour de la littérature et de la poésie. Dans un tel environnement familial, le jeune homme est plutôt prédestiné à effectuer de brillantes études. Fait indéniable, son environnement aura une influence prédominante sur son œuvre où science et littérature vont faire bon ménage. Son enfance sera marquée par plusieurs événements tragiques qui auront une incidence sur la formation de son « moi » profond. Sa mère avec qui il avait un rapport intellectuellement fusionnel meut alors qu’il n’a que quatorze ans, sa sœur Roberta meurt dans un accident, il manque de perdre la vue et son grand-frère Trev se suicide par pendaison des suites d’une union impossible avec une jeune femme pour cause de classe sociale inférieure en 1914… Autant dire que le jeune homme rongé par l’acrimonie a la guigne et que son entourage tout autant ! Faussement dilettante, il est parvenu à conserver un semblant de vue après des mois de gymnastique oculaire en suivant la méthode Bates. Sa cécité temporaire aura au moins pour effet de lui éviter de partir sur le front puisque réformé au service lors de cette grande boucherie que sera la Première Guerre Mondiale.  Nourrissant un intérêt grandissant pour la littérature, il poursuit son cursus à Oxford et, voyant ses subsides coupés par son père, donne des cours de français pour subsister.

Après un passage au ministère de l’Air il poursuit avec opiniâtreté sa voie en écrivant sans relâche romans, poésie et articles. ). Darwinien convaincu, il connaît les grands mouvements idéologiques de son époque et qui marqueront le siècle via l’endoctrinement intellectuel. Ses différents voyages lui permettent de rencontrer l’intelligentsia de l’époque et assiste en spectateur avec une grande acquitté aux changements majeurs de son époque.  Il épouse Maria Nys, de leur union naîtra un garçon qui deviendra épidémiologiste. Il nous une réelle amitié avec D.H. Lawrence. Après ses premiers romans satiriques et aux allures de diatribe envers la bonne société (Jaune de Crome, Marina di Vezza,…) et ses divers essais il s’attaque très rapidement aux mutations sociales (Contrepoint) tout autant que politiques et technologiques (Le Meilleur des Mondes, Jouvence, Temps futurs…) de son époque où de manière prophétique il décrit les dangers du totalitarisme et des nationalismes mais aussi des progrès technologiques et des détournements à des fins propagandistes de la psychologie. Alors que le succès éditorial lui permet de vivre de ses écrits, après s’être établi en France il quitte l’Europe pour les Etats-Unis et s’installe en Californie. Résidant à Hollywood, c’est dans la Mecque du cinéma américain que sa légende hiératique va se forger…

Mystique catholique et féru de religions orientales, peu enclin au sectarisme, très critique envers les institutions religieuses et les religions instituées, il aimait insuffler l’idée que toute les autre religions convergent vers le même but. Habité par une foi dans une énergie vitale transcendantale, sa quête spirituelle est d’ailleurs à ce titre présente dès le début de son œuvre.  Bien avant le Flower Power et les mouvements hippies, Huxley développe un mode de vie et une philosophie de vie annonciatrice des enfants de l’après-guerre qui en feront un saint. Il pratique avec assiduité la philosophie védanta et la méditation, modifie son régime alimentaire pour devenir végétarien (chose rare à l’époque et peu en vogue). Sa vue ne cesse de s’améliorer grâce à la méthode Batespour, ce qui lui inspirera le livre L’art de voir. L’écriture de scénarios et d’adaptations cinématographiques lui assure de confortables revenus, lorsque la seconde guerre éclatera il consacrera une partie de ses fonds pour aider des écrivains, artistes et juifs ayant quitté l’horreur de l’Allemagne nazie. Lorsque la seconde guerre et son lot de désastres prirent fin il demande la citoyenneté américaine, celle-ci lui sera refusée du fait de son antimilitarisme affiché. Durant les années cinquante, alors la Beat generation est à ses balbutiements, Huxley un brin vibrion expérimente drogues et psychotropes, il découvre la mescaline via le psychiatre Humphry Osmond. Ses écrits deviennent alors de plus en plus mystiques et les titres de certains de ses livres (Les Portes de la perception et le Ciel et l’Enfer) font directement référence à William Blake. Par sa pensée et trois de ses livres (Les Portes de la perception, Le Ciel et l’Enfer, le roman utopique Île), il devint statufié et vénéré par la jeune génération issue du Flower Power. Pour la petite histoire, le nom de groupe des Doors tient de l’influence des écrits d’Huxley sur Jim Morrison. Sa première femme décède en 1955 et se remarie un an plus tard avec l’écrivaine Laura Archera. Au début des années soixante on lui diagnostique un cancer de la gorge, il sait ses heures comptées et tente de terminer son œuvre.  Son dernier roman Île, rédigé un an avant sa mort et qui est une synthèse des grands thèmes abordés durant sa carrière, connaîtra un grand succès ; il est vénéré par la jeune génération qui voit en lui un messie voire un saint et par le monde universitaire. Il va de conférences en conférences et est reçu comme le messie dans les plus prestigieuses universités du monde occidental. Il développe sa pensée et expose sa vision prophétique du futur, la fiction de ses romans étant en passe de devenir réalité… Alors que le mal qui le ronge le prive petit à petit de la parole, lorsque présentant ses dernières heures arriver il prononce ces derniers mots rentrés dans la postérité : « LSD 100 µg, IM. » Sa femme effectue deux injections dont la seconde lui sera fatale… Là aussi Huxley étant un précurseur puisque devançant les débats sur l’euthanasie… Il s’éteint le 22 novembre 1963, jour de l’assassinat de Kennedy… Faut-il y voir un signe annonciateur là aussi ?

Alors que l’œuvre de cet écrivain a été disséquée, que celle-ci a éclipsé l’homme au profit de ses écrits, certains s’interrogent de plus en plus sur les motivations d’Huxley et son parcours idéologique. Alors qu’il est célébré pour son Humanisme, sa trajectoire relève bien des ambiguïtés et contradictions qui laissent imaginer un être bien plus complexe qu’il n’y parait et dont certaines vérités viennent ternir le personnage statufié que l’on a fait de lui.  Pour un homme qui critiquait avec tant de véhémence les manipulations mentales sur les masses, comment expliquer qu’il collabora aux programmes d’ingénierie sociale menés par la CIA ? Comment expliquer que l’écrivain qui dénonçait les périls des manipulations génétiques à grande échelle ait pu être un fervent apôtre de l’eugénisme ? Comment expliquer que ce même homme qui dénonça les dérives autoritaires put aussi être un soutien des expressions les plus antidémocratiques de gouvernance ? Se peut-il que l’homme ait subrepticement œuvré (comme son frère Julian, biologiste, théoricien de l’eugénisme, premier directeur de l’UNESCO et fondateur du WWF) pour une vision d’un futur idéalisé qu’il dénonça par la suite du fait de ses dérives ? Y-a-t-il donc deux Aldous Huxley ? Celui au service d’une idéologie puis celui qui s’en détourna et nous mit en garde ou un seul et même homme qui sut habilement travestir ses écrits afin de servir les desseins d’une communauté de pensée dont il faisait partie ?   Lorsque paraît Le Meilleur des mondes en 1932, ce livre visionnaire à plus d’un titre dépeint une société où le génome humain est au centre de l’organisation, génétique et clonage permettant un contrôle de la population. Anticipant la GPA et la PMA, les enfants sont conçus dans des éprouvettes (le rapport sexuel étant écarté de l’affaire) et, dans l’esprit de la République de Platon, sont conditionnés pour appartenir à l’une des cinq catégories… Les Alphas (trônant en haut de la pyramide), les Betas (assignés à un rôle d’exécutants), les Gammas (relégués à des tâches subalternes) et enfin les pauvres Deltas et Epsilons voués aux travaux physiques. Sous l’apparence d’une démocratie, cette société est en réalité une dictature parfaite. Parfaite dans le sens que la population ayant subi un conditionnement de masse ne songe pas un instant à la révolte et développe même l’amour de cette servitude imposée. Le savoir est accessible aux élites tandis que les masses sont abêtis ou « futilisés » par le divertissement de masse. Enfin, toute critique est étouffée dans l’œuf par le Pouvoir qui brandit l’alibi du terrorisme…Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ?

Il convient de s’interroger sur le fait qu’Aldous Huxley ait pu cautionner et promouvoir des idées aussi contraires à celles qu’il semblait combattre dans ses écrits ; en effet, membre d’une élite intellectuelle et aristocratique, dès son plus jeune âge lui fut inculqué des idées eugénistes inspirées du darwinisme. Alors qu’étudiant il fleureta avec le socialisme, il partagea les courants de pensée qui de nos jours sont célébrés et sont estampillés sous le terme de « Mondialisme ». L’idée d’une gouvernance mondiale permettant de mettre un terme aux nationalismes tyrannicides ravageurs commençant à faire recette d’où ses lectures de l’américain Henry Louis Mencken, adepte du mépris de classe et hostile à la démocratie à destination des masses et de la « plèbe ». Il convient de rappeler qu’en ce début de siècle, nombre d’intellectuels européens issus des familles les plus prestigieuses s’inquiétaient de la perte potentielle des privilèges acquis et transmis par le sang et le nom du fait d’une certaine émancipation des masses, ce qui peut expliquer par ailleurs la mauvaise lecture qui fut faite de Nietzsche et du détournement de sa pensée par le régime nazi. Enfin, Huxley fut très influencé par la pensée de Vilfredo Pareto (sociologie et économiste italien précurseur du fascisme italien) et Herbert George Wells, ce dernier fervent défenseur d’un Etat-monde. En somme, Huxley est hostile jusque dans les années trente à la démocratie où les détenteurs du pouvoir ne sont pas pour lui les intellectuels mais l’élite financière qui l’obtient via les urnes grâce aux masses manipulables peu élevées intellectuellement et spirituellement du fait, entre autres, de la propagande à destination de celles-ci ; de plus, en liaison avec soin frère Julian il théorise et justifie l’eugénisme où le gouvernement serait aux mains d’une aristocratie intellectuelle avec l’élaboration d’un système de castes ; enfin, il se fait même le défenseur et de la stérilisation obligatoire…

Le tournent idéologique d’Aldous Huxley se fit dans les années trente lorsque comme Orwell il prit conscience de la sinistre réalité économique et sociale d’une partie du peuple anglais. Au contact d’une population paupérisée, son mépris des masses s’estompa et se fit même dans divers articles un défenseur de ces hommes et femmes trimant dans les mines de charbon, les usines et les docks où la rudesse du quotidien était effroyable…  C’est alors que Huxley porta son regard vers la Russie et devant le chaos social potentiel que pouvait subir son pays ira jusqu’à justifier et préférer la dictature soviétique au modèle politique britannique. Lors d’une émission radiophonique, il dira que « Toute forme d’ordre est préférable au chaos. Notre civilisation est menacée d’effondrement total. La dictature et la propagande scientifique pourraient fournir les seuls moyens de sauver l’humanité des maux de l’anarchie ». De plus, dans Casino and Bourse il critique férocement le modèle capitaliste et la spéculation financière, conscient des ravages que la Bourse et ses hasards pouvaient engendrer sur une population. Ce n’est qu’avec l’avènement du Nazisme qu’il comprit comme Orwell les risques d’un régime autoritaire, il fut même nommé président de l’organisation antifasciste « For Intellectual Liberty » où il exhortait les intellectuels à faire front commun contre le fanatisme et l’oppression qui commençait à se déverser en Europe. C’est alors qu’Aldous Huxley a de nouveau une prise de conscience radicale, désespéré par les risque de l’engagement politique et de la planification sociale, il quitte les Etats-Unis et devient alors le mystique idolâtré par le mouvement hippie et ce que l’on qualifiera par la suite de « New Age ». Il prend ses distances avec la politique et sa vision très discutable d’une forme d’humanisme à grande échelle pour se tourner vers des questions existentielles où la spiritualité est omniprésente, convaincu que c’est elle qui pourrait sauver l’Humanité des risques qui la menace. Homme complexe comme son siècle, Huxley eut donc une trajectoire idéologique mouvementée qui permet d’éclairer son œuvre par des éléments biographiques passés sous silence, de l’appréhender avec des pincettes en comprenant le cheminement idéologique qui fut le sien…

Romain Grieco

 

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