Pop Art et consumérisme

citation warhol paint final

Au-delà des clichés sur le Pop Art, ce mouvement est un des plus importants du siècle dernier et ceci à plus d’un titre. En effet, au-delà de la critique artistique, il relève d’une importance toute particulière en-dehors même des sphères de la création car fut le témoin puis l’acteur des modifications sociétales radicales qui s’opérèrent dans la société occidentale durant les années cinquante et soixante. Accompagnant un changement de paradigme qui perdure encore de nos jours, malgré ses mutations et mues successives, il est le précurseur de la démocratisation de l’art auprès des masses, de l’influence de la culture populaire dans la création artistique et enfin de « l’art business ». Le segment historique durant lequel il conquit le monde ainsi que les rapports qu’entretinrent les artistes consacrés du mouvement avec la société et le capitalisme eurent des conséquences qui permettent de mieux comprendre le marché de l’art contemporain et ses acteurs majeurs ou mineurs…  

Le Pop Art n’aurait peut-être jamais vu le jour ou du moins sous cette forme si la naissance de ce mouvement n’avait pas coïncidé avec les années fastes propres à l’après-guerre. La seconde Guerre mondiale achevée, c’est sous un climat de prospérité économique que le Pop Art a émergé au pays de l’Oncle Sam. Bien que la Guerre froide assombrisse le climat, la société de consommation bat son plein et la publicité moderne commence à investir les foyers et les cerveaux. Est vendu aux citoyens américains un mode de vie qui ne tarde pas à s’exporter très rapidement en Europe grâce au soft power, la reconstruction est en marche et rien ne semble pouvoir l’arrêter.  Nous sommes encore loin des grandes modifications sociologiques des années soixante, les enfants du Baby Boom ne sont pas encore nés ou sont encore bien trop petits pour contredire leurs aînés et investir la rue. En l’état, au pas bien cadencé les peuples occidentaux travaillent, et plutôt durement, mais sont plutôt bien récompensés de leurs efforts. Le chômage étant au plus bas, les foyers disposent d’un confortable pouvoir d’achat et s’adonnent en masse aux plaisirs de la consommation qui ne cessent d’augmenter avec le confort grandissant et l’ensemble des nouveaux produits innovants mis à disposition sur le marché dans les grandes surfaces… Le besoin primaire s’est estompé au profit de besoins propres à une forme de réalisation sociale intimement liée à l’estime de soi. C’est dans ce climat apaisé et idéologiquement docile que va émerger le Pop Art au début des années cinquante en Angleterre et par déflagration dix ans plus tard aux USA. Alors que deux modèles s’affrontent, le capitalisme brandi fièrement par les Etats-Unis et le communisme que tente d’exporter l’URSS, l’art a un rôle à jouer dans les deux camps. Les artistes tels des soldats, directs ou indirects, les servent non pas avec des armes mais avec leurs œuvres ; la propagande d’Etat se doit de façonner les esprits et conforter le peuple que le modèle qui est le sien est le bon…

Bloc de l’Est contre démocraties de l’Ouest, la guerre ne fait pas couler de sang mais est à l’ouvrage idéologiquement.  Alors qu’en URSS les artistes sont muselés et n’ont d’autre choix que de servir leurs maîtres du Kremlin, aux Etats-Unis le processus qui va s’opérer est moins basique et plus insidieux. En effet, les artistes américains vont se faire le relais du capitalisme triomphant en ventant de manière presque subliminale le choix de société qui est proposé aux peuples occidentaux.  Nombre d’œuvres de plasticiens issus de ce mouvement ou apparentés à ce dernier useront de symboles (voire de clichés) propres au monde publicitaire… On pense aux paquets de cigarettes, aux bouteilles de Coca-Cola, au drapeau américain « logoifié », aux stars hollywoodiennes insérées dans des œuvres telles des hommes sandwichs. Le fétichisme de la marchandise bat son plein. La chosification de l’œuvre est en marche, la création perd sa vocation première au profit d’une domination assénée par le capitalisme, la publicité aliénante et en toute logique une logique marchande qui ne se cache plus. Si en URSS le totalitarisme est visible et implacable, une autre forme de totalitarisme sans barbelés, goulags, invisible à l’œil nu et consenti investit le monde occidental. Le narcissisme primaire, pour ne pas dire primordial, s’empare du citoyen devenu consommateur du fait d’un conditionnement esthétique des masses que rien ne semble arrêté puisqu’il est soutenu par le peuple même qui en fait sa promotion.

Artistiquement, le mouvement va naître en Angleterre dans la bouillonnante activité artistique londonienne au début des années 50 et s’exporter à la fin de cette décennie aux Etats-Unis. Le terme « Pop Art » est issu de « Popular Art » inventé par John McHale et trouve ses fondamentaux avec un groupe d’artistes anglais appelé « Independant Group » fondé en 1952 qui établira les dogmes du mouvement. On trouve parmi eux des personnalités qui issues de plusieurs disciples : des peintres côtoient des architectes et des auteurs des sculpteurs. Malgré les univers différents, ils ont tous pour projet de renverser les académismes. Lors de la première réunion du groupe, le sculpteur Eduardo Palozzi matérialise les bases de la réflexion du groupe lors de sa conférence où il expose une série de collages intitulées « Bunk ». Les jeunes artistes échangeant, s’écharpant et cogitant sur l’influence de la culture dite « populaire » dans l’art et de ses passerelles avec la publicité de masse, le design, la technologie. Tous vont donc se retrouver malgré leurs univers respectifs différents via un dénominateur commun de pensée qui se matérialisera par le collage de Richard Hamilton « Just what is it that makes today’s homes so different, so appealing ? » exposé lors de l’exposition « This is Tomorrow » en 1956 à la Whitechapel Gallery de Londres et qui est considéré comme l’œuvre fondatrice faisant office de manifeste du mouvement.

Désormais, alors que l’art était réservé à une élite il a pour vocation de se démocratiser et être accessible à toutes les classes donc à toutes les bourses… Il est intéressant de noter que si au début de l’aventure Pop Art et de son mouvement résidait une réelle critique de la société de consommation par le biais du cynisme, très vite cette dénonciation s’estompa pour au final de ne plus être ne serait-ce évoqué par les stars du mouvement. Ceci est d’autant plus frappant aux Etats-Unis où, pour ne citer qu’eux, Andy Warhol et Roy Lichtenstein n’ont jamais eu d’activités militantes voire critiques envers ce modèle économique voué à revêtir par la suite les habits du libéralisme. Influencés par Duchamp et sa vision novatrice de ce qu’est une œuvre d’art, les artistes issus du Pop Art n’hésitent pas eux aussi à détourner les objets du quotidien, allant jusqu’à rendre artistiques les scènes de vie fades du citoyen lambda. Alors que le mouvement naquit en Angleterre c’est aux Etats-Unis qu’il va conquérir le monde, pays du capitalisme par excellence et de la toute puissante publicité, notamment grâce au galeriste Leo Castelli qui en fera sa promotion… Le terreau étant favorable tant sociologiquement qu’artistiquement, New York fut le QG de la branche américaine du mouvement. On voit alors émerger après Warhol et Lichtenstein d’autres artistes qui vont marquer le mouvement et par la même l’histoire de l’art, notamment Robert Rauschenberg, Tom Wesselmann et Jasper Johns dont les sculptures issues d’objets du quotidien se veulent dans la continuation des ready made de Duchamp. Ils s’approprient les codes de la culture américaine jusqu’à l’influencer elle-même par leurs travaux.

Les artistes « Pop » américains se différencient de leurs aînés britanniques par l’absence d’humour et l’emploi d’un cynisme suintant. L’argent appelant l’argent, une logique de reproduction propre à la production de masse s’annexera au mouvement américain. On put désormais vendre de l’art comme n’importe quel objet de consommation… Ce qui amènera en 1964 le magazine Life a sérieusement remettre en cause le crédit artistique du mouvement en s’attaquant à Lichtenstein et les artistes stars Pop. Qu’importe la critique, un des soldats du mouvements, Rauschenberg est consacré la même année en recevant un grand prix à la Biennale de Venise. Le marché de l’art étant tout puissant, il impose le mouvement et lui donne ses titres de noblesse à travers une future reconnaissance muséale… De plus, le Pop Art parvient à influencer d’autres univers comme celui du cinéma (via ses affiches) et de la musique (via ses pochettes de disque) ; après avoir été interpénétré par des mondes bien éloignés de celui de l’art pénètre alors à son tour… Le coït est magnifiquement réussi et profite aux ténors du mouvement qui deviendront tous richissimes… Le rêve américain, en quelque sorte !

Au final, s’il convient donc de s’interroger sur les relations entre le Pop Art et la société de consommation, l’ambigüité réside. C’est d’ailleurs le propre du capitalisme de rallier à sa cause, de pervertir ou d’annihiler les artistes dès lors qu’ils s’essaient à une critique sociale qui puisse mettre à mal son système auprès des masses. Il n’est pas anodin de rappeler que Warhol officia au début de sa carrière en tant que publicitaire d’où l’influence de la sérigraphie dans son travail. La reproduction à l’infini d’œuvres ayant recours à des emprunts de magazines ou affiches publicitaires comme sorties d’une usine, le poussant à déclarer avec cynisme et humour qu’il voulait être « une machine »… Soit une déshumanisation de l’artiste au profit d’un organisme fonctionnel voué à produire des œuvres comme on produit des pièces détachées ; une forme de Fordisme artistique remettant en cause l’œuvre d’art comme objet unique à travers notamment la sérigraphie et la multiplicité d’une œuvre. Autant dire, donc, que Warhol n’était pas un artiste en guerre contre la « chosification », la destruction spirituelle de l’œuvre d’art et, par voie de conséquence, un agent voire disciple ou suppôt stipendié du capitalisme. Ami des galeristes, des collectionneurs, des décideurs du monde de l’art qui par la reconnaissance muséale lui apportèrent la légitimé, autant dire qu’Andy Warhol fut un fin stratège qui sut duper ceux qui voyaient innocemment en lui un artiste impliqué et critique des dérives de notre société… Toutefois, si sur le plan économique il fut complice du modèle économique capitaliste, il fut très critique des dérives outrancières de notre société contemporaine où la prolifération d’images issues des médias tend à banaliser l’horreur et où la frontière (de plus en plus mince) entre réalité et fiction incite les masses au voyeurisme. Quant à Lichtenstein, autre grande figure du Pop Art américain, la question est d’emblée évacuée avec ses peintures inspirées de la BD où prédomine une totale absence de message…

 Au final, il est indéniable que l’observation d’un nouveau paradigme propre à la société de consommation a abouti à une quête esthétique et sociologique de la part des artistes issus du Pop Art. Accessible pour le consommateur de base, il a connu et connait encire un grand succès. De plus, les nouveaux procédés de reproduction accompagnant les travaux des artistes de cette génération permirent une démocratisation de l’art sur le long terme et un lecture renouvelée post-duchampienne du rapport à l’œuvre d’art. Déflagration artistique de la société de consommation, le Pop Art fut indirectement enfanté par elle et n’organisa donc pas son matricide…  Comme le dit Warhol : « Faire de l’argent est un art. Le travail est de l’art. Les bonnes affaires sont le meilleur des arts. »

Romain Grieco

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