Abel Ferrara, des rues du Bronx au septième art

ABEL FERRARA PAINT

Cinéaste de l’extrême et des limites, Abel Ferrara a édifié une œuvre loin des standards et des formats du tout puissant monde Hollywoodien. En vrai réalisateur indépendant, il n’hésite pas à choquer et susciter la controverse.  Son univers fait de violence, de rédemption et de dolorisme hérités de son éducation catholique, ausculte bien souvent les travers de notre époque.

Dès son plus jeune âge Abel Ferrara est happé par le cinéma, c’est peut-être pour s’évader de la réalité urbaine et violente du Bronx où il est né le 19 juillet 1951 que le futur cinéaste italo-américain ira chercher dans le septième art un sauf-conduit…. Adolescent en marge, l’enfant terrible du cinéma ricain fera la rencontre au lycée de celui qui sera son plus fidèle ami et collaborateur, Nicolas St John et qui deviendra son scénariste attitré. Alors que les années soixante-dix sont à l’œuvre dans l’industrie cinématographique et voit éclore une nouvelle génération de réalisateurs, le binôme armé d’une caméra 8-mn débute avec des films d’amateurs sans moyens et fait ses dents pour au final réaliser un film pornographique en 1976, Nine Lives of a wet pussy, qui nous livre neuf escapades charnelles d’une jeune et riche héritière new-yorkaise. Pour ce premier film, Ferrara a la présence d’esprit d’utiliser un (étrange) pseudonyme : Jimmy Boy L.  Mais c’est réellement en 1979 que son entrée dans le cinéma se fera via un violent thriller gore underground désormais cultissime : The Driller killer où il interprète un artiste peintre devenu frappadingue qui se mue en serial killer muni d’une perceuse électrique. Réalisé avec peu de moyens, toute la rage sanieuse du jeune Ferrara est omniprésente et contenue dans cet opus ; on trouve dans ce (premier vrai) film les fondements de son œuvre à venir et les thématiques qui ne cesseront de le hanter film après film. Ayant fait ses armes dans la rue, Abel Ferrara connaît bien ses errances, ses outrances et ses lois… Tout ceci transparaît dans ce film où capte le New York des années 80 sans complaisance et de manière chirurgicale ; il partage la passion de cette ville avec un autre grand réalisateur, Woody Allen, sauf que Ferra met en lumière la face sombre de cette Babylone contemporaine.

Après ce premier essai il réalise par la suite plusieurs polars très personnels où la violence et l’influence très personnelle de son héritage chrétien sont omniprésentes tels que L’Ange de la vengeance (1981) où Zoe Lund interprète une jeune femme muette devenue psychopathe et justicière à la fois suite à un viol ; New York, deux heures du matin (1984) où il réussit l’exploit de mêler polar, striptease et combats de rue, China Girl (1987) qui revisite à sa manière Roméo et Juliette où avec pour toile de fond une belle amourette gangs chinois et italiens s’affrontent, ou encore Cat Chaser (1989) tiré d’un roman d’Elmore Leonard qui bien que ne disposant que d’une diffusion confidentielle lui apportent une certaine notoriété, reconnaissance et mansuétude dans le cinoche américain tant auprès des cinéphiles que des pontes du business, ceci lui permet  une incursion dans les séries américaines où il collabore, entre autres, dans Deux Flics à Miami et Les Incorruptibles de Chicago.

Disposant désormais de plus gros moyens proportionnelle à sa notoriété, il réalise au début des années quatre-vingt dix deux de ses films les plus connus du grand public avec en tête d’affiche deux monstres sacrés d’Hollywood :  Christopher Walker et Harvey Keitel, le premier pour King of New York (1990) et le second pour Bad Lieutenant (1992) ; Walken y joue un baron de la drogue new-yorkaise sorti de prison qui tente de retrouver sa couronne et Keitel un flic corrompu en proie à ses démons et ses contradictions. Sachant repousser les limites et les expérimenter, son travail sur le jeu d’acteur est remarquable, parfois chaotique mais peille… Quiconque a vu Bad Lieutenant sait qu’il s’agit de la meilleure performance d’Harvey Keitel. Dans la lancée, il réalise alors durant cette décennie près d’un film par an, tous sont cependant loin d’être des réussites… Le remake du film de Don Siegel, Body snatchers, qu’il réalise en 1993 ; bien que le film suscitant la paranoïa chez le spectateur avec son histoire d’invasion d’extra-terrestres ne soit pas raté en soit, on peine à retrouver la patte de Ferrara qui essuie un sévère échec commercial malgré les moyens mis sur la table par Hollywood. Snake Eyes, sorti la même année où, sur fond de crise conjugable, il s’en donne à cœur joie sur le petit monde perverti du cinéma. On y trouve dans un des rôles principaux une Madonna qui peine à convaincre face à un Harvey Keitel toujours parfait. Comme toujours chez Ferrara il y a une double lecture pour qui s’en donne la peine, c’est pour lui l’occasion dans ce film de traiter de la frontière inframince et de la confusion entre réalité et la fiction. The addiction (1985), œuvre morbide, sépulcrale, en noir et blanc ayant pour thématique le vampirisme et ses corrélations avec la drogue redonne l’odeur de soufre qui colle si bien à la peau du cinéaste ; alors que le sujet devrait donner lieu à des effusions de sang, bien au contraire, dans une logique très esthétisée et psychologisante, le film nous traîne dans des errances méphistophéliques à mille lieux des clichés habituels.

Après ces petits détours dans des univers très éloignés de la pègre il revient à l’univers des mafieux italiens qu’il connaît bien avec The Funeral (1996), film se déroulant dans les années 30 et annonçant le changement de paradigme qui s’opéra dans la pègre américaine de cette époque. Le casting est très alléchant : Christopher Walken, Chris Penn, Isabella Rossellini, Vincent Gallo, Benicio Del Toro. Le film est salué par la critique mais le succès commercial est loin d’être au rendez-vous. Ferrara commence à accuser une forme d’épuisement créatif, il tourne en rond et commence à payer ses excès…  Ce n’est peut-être donc pas par hasard si dans Blackout (1997) Matthew Modine interprète un acteur mal en point, alcoolique repenti, en proie à une perte des repères et sombrant un peu plus chaque jour sous le poids de ses outrances passées ; de ce film, à l’exception du coup médiatique que représentera le duo Béatrice Dalle/Claudia Schiffer, on ne retiendra pas grand-chose si ce n’est une réelle déception.  L’année suivante il retrouve de nouveau deux de ses acteurs fétiches, Christopher Walken et Willem Dafoe, pour New Rose Hotel tiré de la nouvelle de William Gibson. Malgré l’attrait de l’affiche avec la superbe Asia Argento, le thriller fait de nouveau un four…  Ferrara ressent le besoin de faire une pause artistique et médiatique, il disparaît alors quelque peu des phares de l’actualité du septième art et se fait rare, très rare…

Durant les années 2000, le cinéaste adulé par un noyau de fans fidèle se fait beaucoup plus discret. Il revient cependant subrepticement en 2005 en haut de l’affiche avec Mary. Film très personnel où vraisemblablement Ferrara règle des comptes avec lui-même et ses racines chrétiennes. La trame narrative met en scène un chassé-croisé entre trois personnages : une actrice ayant interprété le personnage de Marie-Madeleine et qui marquée par le rôle décide de prolonger son expérience mystique en restant à Jérusalem et se retirant du monde superficiel du show business, un acteur égocentrique dévoré par le nombrilisme et un présentateur de télévision aux convictions religieuses affirmées en proie à la tentation. Il y dirige deux actrices françaises jouissant d’une réelle notoriété aux Etats-Unis, la jeune Marion Cotillard (à l’avenir prometteur) et surtout Juliette Binoche étincelante dans le rôle de l’actrice mystique. Comme Scorsese auquel on le compare parfois du fait de leurs origines communes et de leur début de parcours similaire, Ferrara le catholique compromis synthétise à travers ce film nombre des thématiques qui le taraudent depuis toujours, nous invitant une nouvelle fois à une réflexion sur l’âme humaine, ses travers et sa rédemption possible. Ce n’est pas un hasard si plus tard il réalisera un biopic sur les dernières heures de Pasolini, la filiation étant évidente… Il sort en 2007 le film aux accents comiques Go Go Tales mettant en scène les aléas d’un gérant new-yorkais d’une boîte de strip-tease, ce dernier est présenté en Hors Compétition à Cannes. Les critiques tout autant que l’accueil du public sont très mitigés. Ferrara peine de nouveau à se renouveler et retrouver sa superbe… Il va donc chercher l’inspiration auprès de ceux qui ont influencé des cohortes de créateurs et le dénominateur commun sera le célébrissime Chelsea Hotel, situé au cœur d’un Manhattan d’une époque révolue, qui vit passer dans ses murs certains des plus grands artistes de leur génération. Le film du nom de l’hôtel mythique sera lui aussi présenté au Festival de cannes durant l’année 2008.  L’année suivante il réalise Napoli, Napoli, Napoli en Italie qui lui permet de renouer avec ses origines et d’explorer par la même la pègre non plus new-yorkaise mais italienne. Entre documentaire et fiction, Ferrara ne s’est jamais fait aussi brut, sans fioriture. L’année suivante il réalise pour le coup un vrai documentaire, Mulberry Street qui malgré des critiques élogieuses ne rencontre pas son public. Ferrara amorce et négocie la nouvelle décennie bien mieux que les deux précédentes et revient en 2011 avec un 4 :44 Last day on Earth qui traite comme son film l’indique de la fin du monde… Il renoue une nouvelle fois avec un de ses acteurs récurrents en la présence de Willem Dafoe qui campe un homme terré avec sa femme dans un bulding où comme le reste de l’Humanité ils attendent l’Apocalypse prévue au petit matin… 4 heures 44 pour être précis.

En 2014, inspiré des déboires du possible futur président de la République que pouvait être Dominique Strass Khan, Welcome to New York avec en tête d’affiche Depardieu et Jacqueline Bisset sème le scandale. Après une bataille juridique pour le faire interdire menée par les principaux protagonistes de l’affaire, à savoir Anne Sinclair et son ex-mari, le film ne sortira jamais en salles et n’est au final accessible directement en VOD. En marge du Festival de Cannes, le film est projeté avec fastes et décadence afin de coller à l’esprit du film suintant le stupre. Ferrara sera traîné dans la boue, notamment accusé d’antisémitisme et se fera quelques ennemis bien placés… Trois ans plus tard, celui qui par bien des points se révèle à sa manière être un disciple de Pasolini livre un biopic sur ses dernières heures. Dans Pasolini, là encore Dafoe est de la partie et est stupéfiant de réalisme dans l’interprétation du réalisateur italien assassiné dans le nuit du 2 novembre 1975 dans des conditions et pour des raisons à ce jour encore bien nébuleuses. Ferrara n’hésite pas à monter les tourments et les obsessions charnelles de Pasolini, artiste engagé tiraillé par ses contradictions personnelles… Encore une fois, la filiation et les correspondances entre les deux hommes sont flagrantes.

En cette année 2017, on attend un nouveau film de Ferrara. Comme toujours, il y a fort à parier que la violence directe ou sous-jacente, la vilénie, l’opprobre, la lascivité, les sujétions diverses et que l’exploration des tréfonds de l’âme humaine seront là encore au rendez-vous… Le cinéaste devenu culte n’est pas reconnu pour son talent narratif, l’intérêt de ses œuvres ne résidant pas dans l’histoire donnée à voir au spectateur mais la manière dont il traite de manière très personnelle des situations, des concepts, des allégories et des thématiques vieilles comme le monde. Avec une manière de filmer minimaliste, sans fioriture, il va au plus près des sentiments et des tourments servi qu’il est par de brillants acteurs qui lors de ses tournages se dépassent car souvent dépassés par cet imprévisible réalisateur qui les dirigent.  Son œuvre riche, protéiforme, parfois difficile d’accès et souvent inégale est à l’image de l’homme… sans concession, tourmenté, imprévisible, dont le parcours est jalonné de faux pas et de réussites incontestables. En l’état, les questionnements qui ruissellent derrière chacune de ses œuvres, même les plus mineures, sont d’ordre existentiels… C’est en cela qu’il est un cinéaste majeur de son époque

Romain Griceo

 

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