Claude Simon ou l’expérience de la phrase

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Nobelisé en 1985, étiqueté comme un des fondateurs du Nouveau Roman, Claude Simon fut peintre avant d’être romancier. Cette pratique artistique étant un des composants de l’univers et de son style si particuliers. Injustement ignoré de son vivant et encore plus aujourd’hui qu’il n’est plus, il est un écrivains majeur du siècle dernier. Personnage discret, peu fantasque, entièrement voué à son art, il est l’archétype même du créateur s’effaçant au profit de son oeuvre. Foncièrement athée, il était toutefois habité par une conscience du monde non visible qui échappe au commun des mortels. Bien qu’il ne fut membre d’aucun parti, l’homme fut impliqué corps et âme dans les affaires de son temps. A l’heure où la fiction linéaire prédomine dans la production littéraire actuelle, il est bon de lire ou relire cet auteur qui, certes demande un effort pour le lecteur lambda, mais le mérite bien… L’expérience sensorielle et littéraire au bout du chemin le rapprochant des plus grands novateurs comme Joyce ou Proust.

Claude Simon poussa son premier loin de la France, à Tananarive (Madagascar) le 10 octobre 1913 d’un père officier militaire alors cantonné dans l’île, descendant de vignerons du Jura et d’une mère comptant comme illustres ancêtres Balzac et Voltaire, excusez du peu… Son père sera parmi les premiers militaires français à être tués durant l’année 1914. Onze ans plus tard, emportée par un cancer, et sera placé à sa grand-mère maternelle et mis sous tutelle d’un de ses oncles lui aussi militaire. Il grandira sous le climat ensoleillé de Perpignan, effectuant des études scientifiques où les mathématiques l’emportèrent sur les lettres. N’ayant pas à ses soucier de problèmes matériels, héritant de vignobles à Salses à qui il donna la gérance, au début des années 1930 le jeune rentier s’adonne à la photographie et la peinture. Il étudie cette dernière à l’académie auprès d’André Lhote mais fait son deuil de toute ambition artistique lorsqu’il se résout à admettre qu’il n’a pas le talent nécessaire pour faire carrière, ses idoles de l’époque étant alors Miró et Dubuffet. Perpétuant la tradition familiale, de 1934 à 1935 il effectue son service militaire au 31ème régiment de dragons de Lunéville. Sa conscience politique commence à naître et prend part activement à la Guerre d’Espagne où il se lie avec les troupes républicaines. Jeune homme désœuvré il se sentira longtemps comme « nul », sans but, sans raison d’être ; le jeune Claude Simon cherche, refuse la médiocrité et la futilité que son statut de rentier lui permettrait. Il voyage (Allemagne, Pologne et URSS) et désire être un témoin voire un acteur de son époque où la guerre va de nouveau sonner le clairon. Et elle ne va pas tarder… En 1939 il mobilisé et est affecté au 31ème régiment de dragons. Il échappe miraculeusement à la mort durant la bataille de la Meuse en mai 1940 où son régiment est sacrifié par son état major… Cavaliers anachroniques lancés en rase campagne face aux panzers et à l’aviation allemande, ses frères d’arme sont décimés les uns après les autres, Claude Simon est un des rares survivants de ce tir aux pigeons. Fait prisonnier en juin 1940, il connaîtra la faim, manque de trépasser du fait d’une tuberculose et fait l’expérience du sordide au stalag IV-B non loin de Dresde. Renvoyé en France, de manière romanesque il s’évade du camp où il échoue et parvient à rejoindre Perpignan. Fidèle à ses idéaux, il ne joue par le cloporte et s’engage alors dans la Résistance. Tirant de ces sombres années une expérience « radicale », il devient celui qu’il devait être : écrivain. L’aspirant littérateur griffonne alors ses premières pages…

A la sortie de la guerre, n’ayant pas à se soucier de problèmes matériels, vivant de ses vignobles à Salses à qui il donne la gérance, Claude Simon publie ses premiers romans, ces derniers d’une facture classique qu’il reniera par la suite… Le Tricheur (1945) et La Corde raide (1947) aux éditions du Sagittaire, puis Gulliver (1952) et Le Sacre du Printemps (1954) aux éditions Calmann-Lévy. Fruit d’un dur et long labeur, sa prose si particulière attendra donc plusieurs années avant de se faire chair. Il faudra attendre la rencontre avec Jérôme Lindon, fondateur des Editions de Minuit, pour que l’écrivain arrivé à maturation (même si son écriture poursuivra son cheminement artistique livres après livres) fasse réellement son entrée dans paysage littérature. Dans cette petite maison d’édition qui pourra se targuer d’avoir eu deux écrivains de son « écurie » qui seront sacrés du Prix Nobel, Beckett et Simon, il va trouver avec lui des comparses de route qui formeront les,chantres du Nouveau Roman. On y trouvera entre autres Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Michel Buttor… Il partage avec eux que l’histoire et l’intrigue importe peu, seul comptant l’expérience et l’expérimentation formelle, ils se situent à l’avant-garde littéraire et marqueront l’Histoire de la littérature par leur approche qui représente un schisme dans l’acte littéraire. En 1957 il publie Le Vent qui est le premier vrai livre de l’auteur, accompagné d’un sous-titre qui en dit long :« Tentative de restitution d’un retable baroque ».L’histoire qui est donnée à lire est simpliste, celle d’un homme qui se rend dans une ville en raison d’un héritage et qui se trouvera malgré lui mêlé à une affaire de vol qui dégénérera. Le récit est alambiqué, morcelé voire chaotique, les épisodes qui se succèdent ne sont pas formellement reliés les uns aux autres et jouent tant avec l’imaginaire que la temporalité. Un soin tout particulier est donné aux détails qui généralement ne sont que peu traités ou ignorés par les écrivains, le regard de Claude Simon jadis tenté par la peinture jaillit désormais via le texte… Le lecteur a toute liberté, via la composition de l’ensemble, d’émettre ses propres suppositions et ses trajectoires possibles du récit donné à lire. Si le livre se vend peu, son nom circule auprès des cercles littéraires du fait de l’étrangeté et la singularité de ce premier opus… Un an plus tard sort L’Herbe qui confirme la voie empruntée par l’auteur, livre difficile et ambitieux, tentative de restitution d’une réalité sensorielle où le récit (on ne peut plus simpliste) est un alibi à son style rempli de digressions. A travers un personnage central, Louise, se rendant vers le lieu où elle doit retrouver son amant pour fuir son carcan familial, s’y trouve enchevêtrée l’histoire d’une famille de paysans qui subiront les tourments et convulsions de l’Histoire. Claude Simon se plaît une nouvelle fois à semer des pistes et des interrogations afin de convoquer le lecteur et de le malmener en l’amenant sur des suppositions qui laissent un éventail de questions non sans réponses mais avec de multiples réponses possibles du fait des indices qu’il laisse à disposition. Fait symptomatique de l’incompréhension qu’il peut susciter, lors d’une apparition télévisée pour la promotion de L’Herbe Lindon accompagne son auteur afin de l’épauler durant l’interview du fait du désarroi et de l’étrangeté que suscite son livre auprès du monde littéraire.

En 1960, il publie « La Route des Flandres » qui obtiendra le Prix de L’Express la même année où il s’empare du thème de l’embuscade de Sars-Poteries qui une nouvelle fois de démarque des dispositifs narratifs et chronologiques habituels issus de la narration issus du réalisme. Il va puiser dans son expérience de la guerre les éléments qui nourriront cette histoire où un capitaine est abattu au cours de la débâcle de 1950 par un parachutiste de l’armée allemande. Cette mort donnera lieu à un déluge de pensées de son cousin Georges, cavalier de l’armée française comme le fur Claude Simon durant cette période, et qui se demande si cette mort ne fut pas volontaire. Hanté par cette mort, il ne cesse d’enquêter même une fois la guerre terminée jusqu’à retrouver la veuve du défunt. Au final, le lecteur est comme « pris en otage » d’un récit qui navigue allègrement du XVIIIème au XXème siècle, entremêlé d’épisodes où analogies et jeux de mots sont des repères que Simon distille durant le livre.La recherche de la vérité étant une quête entrecoupée de sauts dans le temps qui complexifiant et diluant celle-ci et où l’auteur démontre le soin tout particulier qu’il donne à construire son objet littéraire. Alors qu’une autre guerre fait rage en Algérie, il signe le Manifeste des 121 où des intellectuels déclarent le droit à l’insoumission, souhaitant le démantèlement des empires coloniaux et l’indépendance de l’Algérie. Claude Simon qui par le passé combattit avec les armes utilise désormais l’écrit, fait notable il n’est pas encarté et ne côtoie que de très loin le parti communiste jadis épaulé par les plus grands intellectuels et artistes français de l’époque. En 1962, il publie Le Palace  qui lui aussi a pour sujet la guerre. Cette fois-ci il va puiser dans ses souvenirs issus de La Guerre d’Espagne où alors qu’il n’était qu’un jeune homme il prit part.Il y relate et décrit l’attente d’un groupe de volontaires républicains à Barcelone avant les combats, il y incorpore le regard et le point de vue de quelques personnages dont un américain qui est vraisemblablement George Orwell. Son récit en cinq épisodes distincts et situés dans différents lieux charniers donnent la pleine mesure du conflit et à voir cette guerre sous un regard singulier loin des récits héroïques ou théoriciens (au sens politiques du terme) précédemment publiés. Il faudra attendre cinq années pour que paraisse le nouveau roman de l’auteur, en 1967 les éditions de Minuit font publier Histoire qui sera gratifié du Prix Médicis. Partageant sa vie entre sa maison de Salses-Le-Château et un appartement parisien situé Place Monge, Simon a travaillé inlassablement à l’élaboration, pour ne pas dire fabrication, de cette entité littéraire. C’est à partir d’un arbre que le récit de ce roman va se dérouler, de cet acacia une trame narrative faite de collages va aller puiser dans le vécu de l’écrivain ; on y retrouve là encore la Guerre d’Espagne, la défaite de 1940 et des parcelles de l’enfance de Claude Simon. L’influence de Proust est très marquée, explorant la conscience,la mémoire et la question de la temporalité. Les lieux, les époques, les événements fondateurs d’un être se percutant, s’enchevêtrant via des jeux de miroirs où signes, signifiés et signifiants fusionnent dans des phrases qu’il confectionne comme on fabriquerait un objet d’art. Jeu de piste où le lecteur est happé et erre dans un dédale dont il ne sortira qu’un fois le livre achevé. Tout en continuant son œuvre, il n’en délaisse pas les arts plastiques (Femmes, sur vingt-trois peintures de Juan Miró paru aux Editions Maeght en 1965), s’adonne à la photographie et compte parmi ses amis des artistes de renom comme Picasso ou Pierre Soulages. En 1969 il publie La Bataille de Pharsale, il continue ses explorations et poursuit inlassablement ses expérimentations où via des exergues il convoque ses pairs tels que Paul Valéry, Martin Heidegger ou Marcel Proust. Les variations, les répétitions propres à une construction musicale se font de plus en plus présentes. L’homme n’a pas tout dit ou plus précisément est loin de l’avoir dit comme par le passé, il se réinvente en convoquant inlassablement des même faits… Suivront Orion Aveugle (1970), Les corps conducteurs (1971), Triptyque (1973), Leçons de chose(1975). C’est en 1981 que paraît Les Géorgiques qui lui demandera six années de travail acharné et qui est pour certains l’aboutissement de l’auteur. Dans ce roman extrêmement bien documenté, Simon se procurant les archives d’un ancêtre lointain (Jean-Pierre Lacombe Saint-Michel, répondant aux initiales de LSM, officier du roi avant la révolution et qui vécut l’épopée napoléonienne aux premières loges) il réalise son chef-d’œuvre. Revisitant une nouvelle fois les thèmes et épisodes de ses roman précédents, l’auteur écrit de manière cathartique sur sa famille, ses aïeux en se lançant sur leur saga. D’autres personnages y font aussi une apparition tels que (de nouveau) Orwell et un milicien républicain.Simon nous montre à voir, donc, trois hommes emblématiques puisque situés dans trois périodes charnières : l’Homme de la révolution et de l’Empire, celui de la Guerre d’Espagne et celui face aux contradictions d’un siècle coincé entre les totalitarismes. De nouveau l’écrivain s’absout des contraintes romanesques classiques : répétant, superposant, usant des variations et des angles de vue, éprouvant le lecteur à travers des sensations puisant dans le vécu, le déjà vécu, l’éprouvé, le ressenti tel un électron littéraire libre… C’est un coup de maître.

Contre toute attente et à la surprise générale il reçoit le Prix Nobel de littérature en 1985, cela faisait vingt et un an qu’un français n’avait pas été nobelisé depuis Sartre et son coup médiatique qui consista à le refuser… C’est la stupéfaction, les grands médias s’en étonnent et n’en font bizarrement que peu d’écho, il est vrai que l’homme est un quasi inconnu du grand public. Son discours qu’il cisela durant des mois révèle la complexité du personnage et l’ampleur de son œuvre. Les années qui suivront, Claude Simon commençant à sentir la vieillesse frapper à sa porte, les emploiera à écrire mais démuni de la force de travail qui fut sienne. Il continue à publier et invariablement donner une nouvelle grille de lecture des événements qui le forgèrent comme avec L’Acacia paru en 1989 où au soir de sa vie il revisite l’histoire de son siècle en extirpant des souvenirs désormais de plus en plus lointains… Comme s’il voyait la camarde arriver au galop, ce dernier livre fait quelque peu office de testament. Claude Simon s’éteint à l’âge de 91 ans, exigeant des obsèques civiles il est inhumé au cimetière de Montmartre sans cérémonie religieuse. Ayant toujours préféré celles d’ordre littéraires… Que penser  d’une telle œuvre, si difficile d’accès dans un monde où la littérature n’est plus bien souvent qu’un expédient du cinéma et où le style est désormais déserté au profit d’une langue appauvrie et dépourvue de sève ? Rangé dans les casiers de l’histoire de la littérature comme un des piliers du « Nouveau Roman » il est l’exemple de ces romanciers ayant refusé le réalisme narratif, la matérialité des personnages pour accoucher d’une phrase ébranlant les codes littéraires classiques. De ces manuscrits, on y découvre des motifs géométriques permettant l’architecture et l’organisation du livre tant au niveau de l’histoire que des personnages. Ses romans étaient considérés par certains critiques comme des essais dissimulés sous le terme romanesque. Autobiographie et fiction s’entremêlant, il adopta une position existentielle face au réel et à l’imaginaire créatif. Il dépeignait une autre réalité tel un peintre, une réalité aussi réelle que celle offerte à nos yeux mais dissimulée. Proust, Joyce et Faulkner furent ses maîtres, ces géants évacuant « la fable » pour l’esthétique. Conscient qu’il était de la révolution littéraire qui s’opéra en début du siècle dernier., iI considérait cependant Balzac et Flaubert comme des précurseurs de la description dans le roman. Simon cherchait à répudier les formes traditionnelles, périmées de la forme romanesque. Comme pour la peinture, il pensait que ce n’est pas le sujet qui importait mais la façon dont il est représenté.Tout sujet étant prétexte à créer des harmonies, qu’elles soient visuelles ou littéraires.Il n’a jamais eu de vocation précoce pour la littérature, elle s’est forgée par les circonstances de l’Histoire. Sa conception de l’acte littéraire se matérialisera avec le temps, délaissant l’historie signifiante pour la phrase, défiant les Lois naturelles de la Composition romanesque. Il s’efforcera de construire à partir de fragments un « Tout », les phrases étant un matériau permettant l’élaboration et la construction d’un objet littéraire. L’intention première s’accommodant des nécessités et des contraintes de la création… Vue parcellaire mémoire subjective, déformation lors de l’écriture… Simon était conscient de la défaillance des sens même s’il les exaltait. Chargeant ses mots de connotations destinés à créer des sensations. Son but était d’écrire pour « faire », « fabriquer », inscrivant son travail dans un acte politique, participant à la mutation et transformation constantes du monde. Sensations, souvenirs accumulés, vague projet, voilà ce qui le guidait lors de la réalisation d’un nouveau roman, avant d’écrire il ne partait d’aucune postula, travaillant comme un artisan… son seul projet était de créer un objet scriptural réussi… Les marges étaient le réservoir des manuscrits de Simon, les phrases se complexifiant au fur et à mesure. Il construisait ses manuscrits comme un peintre remplit ses toiles, associant des couleurs faisant office de repères, effectuant des collages qui traduisaient sa manière de travailler, prélevant des images et les triturant sans hiérarchiser afin de créer un ensemble. Mais aussi musicien des mots, du rythme, il désirait sortir de la représentation en littérature.Travail sur le temps, entrelacs, enchevêtrements de modulations, variations sur un même thème. Comme Proust, il était fasciné par les objets et par leur multidimensionnalité notamment via la mémoire qu’ils portent sous leur apparence première, attentif qu’il était aux détails, à l’insignifiant. Autant dire que de tels écrivains font désormais partie d’un monde en voie d’extinction…

 

Romain Grieco

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