Art contemporain et idéologie(s)

elysée PAINT

L’interventionnisme de l’Etat dans la création contemporaine et particulièrement dans l’art contemporain présente bien des des aspects positifs dans un monde globalisé où une nation existe aussi par l’influence voire la domination qu’elle exerce via sa culture. Cependant, nombreux sont ceux qui y voient à travers cette exception culturelle le retour d’un « Art officiel » qui, bien dissimulé, a pour dessein de servir l’idéologie prônée par les gouvernements en place et ceux qui ont vocation à modeler notre esprit critique. De l’aide aux jeunes créateurs exigeants issus de l’avant-garde à la servilité  de la pensée il n’y a cependant qu’un pas, déjà franchi par le passé… 

A une époque mondialisée où des paradigmes s’affrontent et où une lutte acharnée se déroule entre « l’ancien monde » et celui que tente de nous imposer une classe politique au service d’une idéologie dominante cherchant à façonner le monde, la culture est aussi un outil permettant de modeler l’esprit et la conscience des peuples. Le mot « culture » étant compris au sens large car il inclut désormais, signe des temps, jusqu’aux jeux vidéos, parmi les arts dits « majeurs », on intègre bien évidemment l’art contemporain. Si le monde occidental, à travers ses Etats et ses collectivités, soutien des projets et des artistes, les considérations qui poussent les élus à soutenir l’avant-garde n’est pas uniquement d’ordre culturelle. En effet, on a vu pousser ces dernières décennies des Centres d’Art subventionnés qui outre leur vocation artistique ont aussi pour mission d’être les étendards d’une doxa financée par les élus locaux ou nationaux au service des grands idéologues qui détiennent « dans l’ombre » le pouvoir et sont les décideurs ou argentiers de notre classe politique de plus en plus stipendiée. L’homme ayant un comportement moutonnier, nulle raison de s’étonner des taux de fréquentation érigés en grands maîtres de ces « temples » de la culture massifiée qui font office de référence au détriment des petits lieux peu médiatisés où la création contemporaine non subventionnée s’exprime de manière plus anarchiste. Pour parer à ceci, l’endoctrinement dans les lieux d’enseignement et par les médias tous puissants est parvenu à boucler la boucle et investir les cortex et les lieux où une forme de résistance idéologique semblait encore perdurer. Fait indéniable, les artistes soutenus par les institutions n’ont désormais que peu de compte à rendre à l’Histoire de l’art mais sont souvent sélectionnés et subventionnés en fonction de l’idéologie qui émane de leurs œuvres. Via un perfide subterfuge, nous assistons donc au retour des artistes d’Etat qui font la promotion d’une pensée ayant été adoubée par les gouvernements en place. Il convient cependant de ne pas tirer à boulets rouges sur l’art contemporain mais sur un système à base de financement public qui fait la promotion d’une création où le cogito et la réflexion cautionnent bien souvent les chemins que tentent de nous faire emprunter les idéologues au pouvoir. Les critères de sélection définissant les bénéficiaires des fonds publics sont donc beaucoup plus occultes qu’on ne le pense et revêtent des aspects qui échappent aux visiteurs qui ne se doutent pas toujours de l’endoctrinement dont il fait l’objet, ce qui peut expliquer les raisons qui ont permises à certains créateurs d’être des stars de l’art contemporain même s’ils ne sont pas toujours des grands faiseurs d’argent. Pour faire partie de ce cercle restreint, outre la qualité du travail artistique de plus en plus difficilement appréciable, il convient d’être adoubé par le marché de l’art ou l’Etat, voire les deux… ce qui est encore mieux !

En France, il y a bien longtemps que l’Académisme ou le « Grand style » ne règnent plus en maître, qu’ils ont été supplantés par des intervenants et acteurs qui font la pluie et le beau temps du marché et des lieux d’exposition consacrés. Tout amateur d’art ayant un tant soit peu de culture politique ne s’étonne donc pas que sous couvert d’avant-garde on assiste à un retour prononcé de ce que l’on nommait par le passé « Art officiel », pour preuve les Centre d’Art ou Fonds Régionaux d’Art contemporain qui prennent à la source les créateurs durant leur formation et s’assurent donc du formatage nécessaire pour servir les maîtres qui avec l’argent public sont censés aider la création contemporaine. Idem, bien évidemment, pour le Ministère de la Culture qui accorde sa promotion et ses subventions aux artistes qui ne dérangeront pas le Gouvernement en place et qui ne rechigne pas sur les moyens pour s’assurer de la servilité ou l’aval du peuple. Tous les vecteurs sont les bienvenus, y compris ceux de la culture (dont le pouvoir d’endoctrinement est au moins aussi puissant que la télévision) et assure des promoteurs involontaires et qui plus est éduqués d’une idéologie. D’où les commandes publiques qui permettent de corrompre l’artiste star dont la fonction est aussi d’asseoir le Pouvoir en place qui distribue selon son bon vouloir des aides ; les ramifications d’un tel système hiérarchisé explique entre autres les financements octroyés aux FRAC. La politique mise en place pour l’acquisition et la diffusion d’oeuvres explique bien souvent les choix qui sont effectués… Idem pour les résidences d’artistes où les projets cautionnés sont rarement ou faussement dérangeants pour les Institutions. A l’heure où certains s’étripent sur la diversité des propositions artistiques et leur évaluation, il convient donc de s’interroger sur la diversité idéologique… Et comme pour toutes les écoles d’où sortent nos « élites », celles sous tutelle du Ministère de la Culture pratiquent directement ou indirectement une forme de formatage. Ne pas s’étonner donc que des disciplines (dessin, sculpture, peinture) soient de moins en moins approfondies au profit de l’art conceptuel( puisque le plaisir rétinien est relégué en second plan) qui au-delà de sa raison d’être dans l’Histoire de l’art permet à des artistes chargés d’idéologie conformes à celle de l’Etat dominante d’être étudiés et d’obtenir une légitimité que leur travail seul ne permettrait pas. Ces derniers faisant office de références tant artistiques qu’idéologiques. Qu’on ne soit pas surpris que certains artistes majeurs soient quelque peu éludés des programmes, l’Histoire de l’art étant façonnée par les puissants tout comme l’est l’Histoire d’un pays dans les programmes scolaires. L’interventionnisme de l’Etat où de ceux qui contribuent à la promotion d’une idéologie s’est donc infiltrée jusque dans les écoles d’art… Rien de nouveau sous le soleil diront certains, les plus grands artistes des siècles passés furent des promoteurs appointés des monarchies, certes… Là où le bas blesse, c’est qu’aujourd’hui on tente de nous faire croire le contraire ! Ces incursions par le politique dans le domaine culturel ne remontant effectivement pas d’hier, mais où il y avait résistance il y a désormais aphasie puisque l’on a réussi à nous faire croire que l’art est un havre de résistance… Il l’est, mais rarement par ceux qui trustent les grands lieux d’exposition. On en viendrait presque à être conciliant avec ces riches collectionneurs spéculant sur l’art comme on spécule sur des actions en bourse tant une fois démasquée « l’arnaque à l’esprit »  on ne peut que s’insurger contre cet endoctrinement des masses malgré elles victimes… Dictature insidieuse de la pensée par l’art, donc… Triste constat ! Les Etats investissant donc dans la création contemporaine non pas pour promouvoir la création (et souvent contemporaine) mais à des fins peu avouables et qui expliquent ce désamour d’une partie du public pour l’art contemporain car mal représenté… Ceux censés le représenter étant pour beaucoup des dévots du marché (dont la qualité du travail artistique est aléatoire) ou de serviles salariés d’institutions (censées présenter l’excellence de celui-ci) où là aussi il y a beaucoup à dire (et pas que du bien) en termes de création… Ceux qui vendent leur âme n’étant pas le fleuron de la création contemporaine !

Un désengagement de l’Etat est-il donc à souhaiter ? Non, car il permet à nombre d’artistes de valeur de continuer à créer sans (trop) se soucier des réalités financières du « monde réel », mais on ne peut ignorer qu’une part de ces subventions ne vont pas aux meilleurs ou à ceux qui le mériteraient et qui pour des raisons étrangères à la question artistique en sont privés. Fait caucase, certains artistes pourtant consacrés n’ont que peu d’acheteurs, leur principal créancier étant l’Etat et ses commandes. Ce qui démontre d’autant plus le fossé qui se creuse parfois entre les Institutions et le public déconcerté par des créateurs qui n’ont comme intérêt que le discours autour de leur travail, discours qui va dans le sens du vent… C’est-à-dire une idéologie que les politiques s’emploient à faire accepter par le peuple. Pouvoir médiatique et pouvoir artistique s’alliant pour servir ceux qui les nourrissent… L’art contemporain, tel qu’il est promu et mis sous tutelle aujourd’hui, porte donc bien en lui une dimension politique ; qu’il soit ouvertement propagandiste ou engagé, il imprègne la Cité et ceux qui y résident. Est-ce le dessein de l’art contemporain de porter en lui des idées ? Oui, dans le fait que la réflexion est omniprésente dans ses formes les plus archétypales. Est-ce le dessein de l’art contemporain de porter en lui des idéologies ? Oui car les idées en sont pétries, mais la question se situe sur le degré idéologique et la racine de celles-ci… Le distinguo et les ramifications entre engagement, propos, réflexion et acte politique étant parfois difficilement dissociable. Assiste-t-on à l’avènement d’un art politique camouflé ? Dans une certaine mesure au regard des liaisons très fortes entre représentants d’un gouvernement et créateurs. De l’interventionnisme social à la propagande d’Etat infiltrée il n’y a qu’un pas… Nombreux sont ceux qui contre les honneurs et/ou des subsides l’ont franchi. L’activisme politique a sa raison d’être mais encore faut-il déceler s’il a vocation à servir le peuple, le gouvernement et les idées qu’il entend promouvoir. Les plus malins empruntant une posture contestataire alors qu’ils ne sont que les jouets conscients ou non d’un système qu’ils entendent faussement ou non contester, s’insérer sur l’échiquier social directement ou non a toujours été prisé par les artistes mais à chacun de choisir s’il veut être un spectateur passif (voire un idiot utile) ou un regardeur critique à même de conserver son esprit critique malgré les bonnes intentions avancées qu’elles soient d’ordre sociale ou artistique, et ceci d’autant plus à une époque où la notion d’esthétique tend à disparaître ou muter.

Ne pas s’étonner, donc, que les artistes réellement contestataires soient peu médiatisés dans le monde occidental ou qu’ils soient réprimés dans les contrées sous le joug des dictatures. D’art contestataire on peu alors parler d’art révolutionnaire où le créateur risque parfois « sa peau » en accouchant d’oeuvres qui parasitent ou discréditent le Pouvoir en place. On se surprend alors à prendre en considération une théorie étrangère à l’art : l’éthique. Une éthique reprenant une des vocations primaires et premières de la création : élever le spectateur. Mais cette fois-ci non pas pour toucher du doigt le divin mais la conscience et son élévation à l’heure où le « prêt à penser » sont de mise et utilisés par les médias consensuels ou au service des décideurs désirant façonner notre esprit critique. Issu de la Philosophie des Lumières, pourrait-on envisager un art hérité de cette période ? Un art qui quel que soit le mode d’expression (peinture, vidéo, installation, sculpture, performance…) serait destiné à réveiller l’esprit critique du spectateur ?

Romain Grieco

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