Jean-Pierre Melville… Au-delà du polar, un maître du septième art

MELVILLE PAINT

L’Homme au Stetson, affublé de lunettes de soleil est une énigme pour nombre de personnes qui le côtoyèrent ; il se façonna de tout pièce un personnage, jusqu’à utiliser un pseudonyme rendant hommage au grand écrivain du même nom, qui masquait l’homme complexe qu’il était. Son obsession était le cinéma américain, obsession qu’il poursuivit comme le capitaine Achab avec sa baleine blanche. Le réalisateur parvint cependant, et ce n’est pas un mince exploit, à faire la jonction entre le cinéma français d’avant-guerre, la nouvelle vague et celui d’Hollywood sur lequel il fantasmait. Alors qu’en France on ne retient bien trop souvent que ses polars, il convient de ne pas oublier que son oeuvre ne peut se limiter à ce genre qui l’a rendu célèbre et populaire ; pour preuve, nombre de cinéastes (et parmi les plus grands) le citent fréquemment comme une influence majeure. 

De son vrai nom Jean-Pierre Grumbach, ce juif alsacien vint au monde le 20 octobre 1917. Autant dire que Melville eut une vocation précoce, happé par le septième art dès le plus jeune âge ses parents lui offrent une Pathé-baby alors qu’il n’a que six ans. Il effectue ses premières captations et ambitionne à l’âge de quinze ans de devenir réalisateur. Spectateur vorace, l’influence du cinéma américain est considérable, toute sa vie il revisitera les grands mythes américains à la sauce tricolore et sur la base de son background culturel et esthétique. Lorsque le bruit des bottes allemandes viennent résonner dans une France vaincue et humiliée par le régime nazi, il s’engage dans la résistance. De cette période de sa vie il en tirera quelques films qui feront appel à sa mémoire et à son expérience dans les Forces Françaises Libres. Dès lors, gaulliste convaincu et assumé, cet amour revendiqué au colonel devenu général lui vaudra bien des inimitiés dans un monde artistique dominé par la pensée de gauche et qui le marginalisera quelque peu à une époque. Alors qu’il fera l’expérience du combat, du sang, des balles, des camarades qui meurent à vos côtés, le cinéma et son rêve ne le quitteront jamais, se promettant à lui-même que s’il en réchappe il vivra sa passion coûte que coûte. Il participe au Débarquement de Provence et sera un des premiers français en uniforme à libérer Lyon. Tout comme Romain Gary, qui prendra lui aussi un pseudonyme venu du pays de l’Oncle Sam, cette période sera fondatrice dans la construction de son personnage.

Une fois la guerre terminée, il s’essaie avec un budget minimaliste à un premier court-métrage, 24 heures dans la vie d’un clown, qui ne marque pas l’histoire du septième art mais qui lui permet d’y mettre un pied. Il faudra attendre l’année 1949 pour que sorte enfin dans le salles françaises son premier long-métrage : Le silence de la mer. Adapté du roman de Vercors, c’est son premier film faisant office d’hommage à la résistance. Il le réalise avec très peu de moyens et sans l’autorisation du CNC avec qui il est brouillé. L’histoire se situe peu après l’armistice de 1940 où une famille française se voit dans l’obligation d’héberger un officier allemand. Fait notable, l’officier allemand, interprété par Howard Vernon, est non caricatural. Féru de culture française qui ne peut franchir le mutisme de la famille française. L’atmosphère oppressante, l’utilisation de la voix-off et de la musique qui comblent les silences glaçants est magnifiée. L’influence du cinéma américain y est totalement absente bien qu’il revendiquera avoir été influence par Orson Welles sur certains plans. Film en dehors du système tourné dans des conditions d’amateur, le réalisateur y effectue un travail sur la mémoire de cette période sombre de l’histoire de France. Il commence à développer un style très singulier, teinté de poésie et d’univers tantôt abstraits tantôt réalistes

Un peu plus d’un an plus tard, Melville commet son deuxième long-métrage, Les Enfants terribles. Tiré du roman de Jean Cocteau qui fut admirateur du Silence et la mer, il fit appel au jeune réalisateur. Cocteau, qui assure la voix-off, voulut prendre la main sur le film, ce qui engendra des rapports tendus entre les deux hommes tant pour le scénario que pour le casting ou encore la musique. L’histoire qui nous est donnée à voir est celle de deux adolescents, Paul et Elisabeth vivant chez leur mère qui est à quelques coudées de la camarde. Leur relation prendra des allures de psychodrame par la suite où jalousie, amour non avoué et assouvi s’entremêlent. L’univers qui est donné à voir est esthétiquement onirique et déconcertant pour l’époque, la lumière et des effets de cadrage apparaissant comme avant-gardistes pour l’époque et participent à l’étrangeté théâtralisée du film. Deux ans plus tard, c’est en 1953 que sort sur les écrans Quand tu liras cette lettre. Film de commande tiré d’un scénario de Jean-Pierre Duval, Il met en images un mélodrame pur teinté de viol et de religion sous forme de triangle amoureux entre deux femmes et un homme. C’est l’occasion d’y voir à l’écran une idole du Saint-Germain-des-Prés de l’époque, Juliette Gréco. Le film n’est pas un succès et Melville décide alors de ne plus faire de concessions. C’est alors qu’il effectue un tournant radical, va se distancier de l’image intellectuelle qui lui colle à la peau et s’essayer au film de genre qui le hante depuis son enfance : le polar. En 1955 il fait l’acquisition de ses studios, chose rarissime dans l’histoire du septième art, le Studio rue Jenner dans le 13ème arrondissement de Paris. Désormais, comme un ouvrier ce lieu sera l’usine où il concevra et fabriquera ses films. Il y vivra, écrira et tournera.. Melville peine à trouver les financements pour finir le film issu de cette seconde naissance, ce qui s’explique que le tournage s’étirera sur deux ans. En 1956 sort finalement Bob le Flambeur, adaptation d’un roman d’Auguste Breton. Melville désire montrer le monde des truands tel qu’il le conçoit. C’est son premier essai dans le monde du polar et de genre qu’il ne prend qu’à demi au sérieux, il est à la recherche d’un succès populaire afin de renflouer ses caisses vides. Sous bien des aspects, le film est souvent plus proche de la comédie que du polar melvillien en cours de gestation. Sous fond de musique jazzy, il commence à développer son monde onirique de la nuit et la pègre qu’il connaît bien et nous livre un Paris qu’il filme comme personne, car la nuit fut l’amante de Melville, tant dans sa vie que dans ses films.

Après ce premier essai dans le film de genre, il continue son exploration et livre en 1959 Deux hommes dans Manhattan. C‘est le seul film où il interprète un rôle dans un de ses films par manque de prétendants du fait des échecs de ses derniers films, on y retrouve son obsession des Etats-Unis et son univers, film cathartique qui lui permet de se rendre sur les terres américaines tourné dans les rues new-yorkaises et en partie dans ses studios. Le scénario est minimaliste, un délégué français à l’ONU, un journaliste (Melville lui-même) et un photographe parcourent la Babylone des temps modernes lors d’une enquête. Ce film influencera particulièrement La Nouvelle Vague du fait de sa manière de filmer novatrice pour l’époque. Il s’amuse à détourner les codes du polar américain et nous sert sur un plateau une histoire qui n’est, à bien des égards, qu’un alibi pour Melville qui retrouve le plaisir de filmer lorsqu’il était enfant, extasié de mettre le pied pour la première fois sur le sol américain. Il ne laissait rien au hasard et n’aimait pas le cinéma instinctif, peu surprenant donc qu’il effectue des repérages la nuit des rues désertées de New-York. On y retrouve le côte « cinéma indépendant » qui sera popularisé par de jeunes réalisateurs quelques années plus tard.

En 1961, on le retrouve pour un film magnifique, Léon Morin prêtre. Très influence par Bresson (on y voit des similitudes avec Journal d’un curé de campagne), Belmondo y incarne un de ses plus beaux rôles. Le film est adapté du roman de Béatrice Beck qui obtint le Prix Goncourt en 1952. On y découvre une fois de plus le Melville pétri de littérature. La aussi, l’action se situe sous l’Occupation. Le film tourne autour de la relation qui va se nouer avec le jeune abbé et la communiste Barny dont le mari juif a disparu. Le film fait écho à la judaïté contrariée de Melville, accusé parfois de relents d’antisémitisme alors qu’il était juif lui-même, et narre le cheminement spirituel de cette femme dont les convictions vacillent au contacts de la foi chrétienne portée par Morin. Melville et développe son style tels que les travellings et des mouvements de caméra qui contribueront à sa « patte ». C’est un des rares films personnels du cinéaste où une femme tient une place importante. Ce film contraste avec l’image populaire du réalisateur qui perdure encore aujourd’hui avec des dialogues emprunts de spiritualité et de philosophie qu’il magnifie avec sa caméra. Il est acclamé et surprend en retournant au polar que désormais il prend au sérieux et à qui il souhaite donner ses titres de noblesses. Ce sera un coup de maître car il réussit à se démarquer des clichés américains et y affirme sa singularité qui fera école. En 1962 sort sur les écrans Le Doulos. Avec un casting très alléchant (seconde collaboration avec Belmondo, Serge Reggiani, Jean Desailly, Michel Piccoli…), il déploie des personnages non manichéens. Ce polar non ordinaire avec une mise en scène très théâtralisée (un plan séquence de plus de 9 minutes) est l’archétype des du système melvilien. Le mot « doulos » qui signifie indic en argot, met en scène flics et truands dans des histoires d’hommes où il se plaît à questionner les vertus et vices de l’âme humaine via un monde de la nuit fantasmé. Les flics et les gangsters parlant une langue melvilienne bien éloignée du monde réel. Il haïra toujours les dialogues argotiques, ce qui explique que ces derniers aient détoné avec le milieu truand de l’époque. Le film est annonciateur du Samouraï, du Cercle rouge et du Deuxième Souffle. Un an plus tard il livre L’aîné des Ferchaux. Film moyennement réussi en grande parti du fait du tournage chaotique. En effet, Melville réputé pour « torturer » et malmener certains acteurs qu’il avait pris pour têtes de turcs mit en rage Belmondo qui lui décochera une droite, défendant Charles Vanel qui se faisait humilier quotidiennement par le réalisateur. Le film diffusé ne fut donc jamais réellement terminé suite à cette dispute d’où l’usage de doublures par moment et de la voix off. Cette adaptation d’un roman de Simenon ne fut donc pas la rencontre au sommet tant attendue entre les deux hommes.

En 1966 il adapte un roman de José Giovani et livre Le deuxième souffle. Là aussi les relations furent très tendues. qui n’appréciait pas Melville et le surnommait « La hyène ». Une fois de plus le tournage fut homérique avec un casting remanié à la dernière minute suite à des différents entre Melville et Reggiani. Comme pour L’aîné des Fourchaux, Simone Signoret prendra la défense de son collègue et quittent tous deux le film tous deux durant le tournage. On y trouve un Lino Ventura en pleine ascension qui fait des merveilles tant par son physique que par son charisme omniprésent à la pellicule. Là encore, l’histoire est classique, malfrats sortant de prisons, règlements de compte, trahisons, compromissions, revanche… L’intérêt du film se trouve dans le traitement qu’en fait Melville. Alors que la Nouvelle Vague bat son plein, Melville sort en 1966 un vrai chef-d’oeuvre qui influencera un grand nombre de jeunes réalisateurs qui verront ce film cultissime… Le Samouraï  relance la carrière de Delon, l’osmose est cette fois-ci parfaite entre l’acteur et le réalisateur. Les dialogues sont rares, le silence y règne. C’est son premier film en couleur, ce qui l’oblige à se réinventer visuellement, optant pour des chromatisme délavé afin de restituer l’atmosphère du noir et blanc. Il confirme sa patte unique avec un cinéma épuré, stylisé, jouant avec les espaces, les étirements, le silence, réinventant Paris pour créer son univers personnel qui semble coupé de la réalité. L’histoire de ce tueur à gage relâché par manque de preuves qui se retrouve avoir un contrat sur sa tête assoit la respectabilité du réalisateur, impose à tout jamais son style et les personnages singuliers qu’il affectionne.

Alors qu’il est désormais reconnu comme un cinéaste majeur par ses pairs, en 1969 il livre sa vision de l’Occupation à la gloire de la résistance gaulliste avec L’armée des ombres. Il effectue une reconstitution historique via son expérience personnelle. Adaptation d’un roman de Kessel. Film de la maturité, la critique de gauche le massacre, le film est un échec commercial et restera confiné dans les salles françaises. Il faudra plus de 40 ans pour que le film soit accessible aux Etats-Unis. Considéré comme un homme de « droite », il devient encore plus marginalisé dans le monde du cinéma. On y trouve l’influence d’un écrivain qu’affectionnait particulièrement Melville, Céline, à travers ce long périple nocturne sous une France occupée où rien n’est tout blanc ou tout noir, l’ambivalence étant de mise dans les périodes troublées de l’Histoire. Ce sera un échec commercial, essentiellement du fait de ses positions idéologiques et politiques, Melville en sera affecté et décide de se refaire avec un film de genre moins sujet aux polémiques. En 1970 avec Le Cercle rouge il revient donc au film de genre rempli de sens cachés, déroutant. Casting d’exception (Demon, Montand, Bourvil, Volonte…), il s’écharpe avec Gian Maria Volonte qui ne partage pas ses opinions politiques notoirement connues. Bourvil y interprète le rôle initialement prévu pour Ventura qui se désistera par détestation irréconciliable avec le réalisateur. Il inverse la donne et met cette fois-ci du réalisme dans son cinéma de genre. On retrouve Melville dans un film criminel où une nouvelle fois policiers, truands et nature humaine s’affrontent. Il sort des paysages classiques du polar en nous offrant des scènes en extérieur où les forêts et les campagnes fantomatiques dénotent avec l’urbanité chère au polar. L’année 1972 sera celle du dernier film porté sur les écrans par le cinéaste : Un flic. Ce dernier film de Melville avec encore Alain Delon (qui lui restera toujours fidèle) en guise de premier rôle en plus d’être un échec commercial est sévèrement attaqué par la critique, il est vrai que le film est décevant. Abattu par cet échec, il peine à s’en remettre et décédera le 2 août 1973 d’une rupture de l’anévrisme alors qu’il dînait avec son ami Philippe Labro.

Que reste-t-il aujourd’hui de Melville réalisateur ? Certains ne voient en lui qu’un cinéaste français de genre tandis que d’autres crient au génie… Il est vrai qu’il n’a pas réalisé que des polars mais en est devenu un maître du septième art. Cinéaste qui a beaucoup apporté au cinéma français avec Becker, Bresson, René Clément et peut-être le plus grand cinéaste de genre, le polar francisé bien que sa filmographie est éclectique. Il est reconnu comme un maître au Japon et aux Etats-Unis, de grands réalisateurs le reconnaissent comme une influence majeure tels que Tarantino, Scorcese ou encore John Woo. A la fois élitiste et populaire, il y a donc deux Melville, à une certaine époque on le surnomma « Père de la Nouvelle Vague » bien qu’il se se sentait étranger au mouvement, une de ses apparitions en tant qu’acteur n’est d’ailleurs pas négligeable puisqu’il y joue dans A bout de souffle de Godard. Sa filmographie a marqué certaines des plus belles pages du cinéma français avec au casting certaines des plus grandes stars françaises de l’époque. Partait du réel pour créer une cosmogonie cinématographique qui est unique, usant d’une esthétique très personnelle, glacée, ascétique avec un traitement du temps unique qui fera école, adepte du silence et d’une lenteur séquencée Avec son univers, tel un illusionniste il réinvente le réel, il le disait lui-même, « Je ne fais pas du réalisme, je ne fais que du faux, toujours ». Affabulateur, mégalomane construisant sa légende au service de son œuvre, il n’était pas aimé du métier. Malicieux lors des tournages afin d’obtenir le résultat souhaité comme par exemple augmenter sans avertir Lino Ventura la vitesse du train qu’il devait prendre en cours de route, l’acteur lui en voudra toujours. Raconteur d’histoire qui n’est pas effrayé par la frontière entre la réalité et la fiction quitte à fleureter avec le ridicule. Au soir de sa vie il ambitionnait d’être écrivain et d’arrêter le cinéma, effrayé par la déchéance du réalisateur qui vieillit mal… La mort ne lui en laissa pas le temps.

Romain Grieco

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s