Jeff Koons… Art, cynisme, société de consommation et entrepreneuriat

JEFF KOONS PAINT

Considéré par certains comme un artiste néo-pop protéiforme puisqu’il passe, lui et ses « ouvriers » allègrement de la sculpture à la peinture, de la photographie à l’installation, Jeff Koons est de ces créateurs emblématiques de notre époque qui font autant parler d’eux pour leurs œuvres que pour leurs frasques et les millions qu’ils génèrent… Grand générateur de polémiques, il déchaine les passions, ne laisse pas indifférent et a retenu les leçons des grands faiseurs de dollars comme Andy Warhol à qui on le compare souvent (comme ersatz). S’il trouve des critiques pour le défendre, nul doute que ses détracteurs sont légion de par le monde. De là à le brûler sur un bucher afin de purifier l’art contemporain gangréné par un marché de l’art de plus en plus rongé par la spéculation au détriment des œuvres, il n’y a qu’un pas… Cet article n’a pas vocation à le défendre, voire le réhabiliter, et encore moins l’estoquer mais juste établir un constat où chacun pourra conforter son opinion, la moduler voire la modifier. Notre époque ayant peut-être les artistes (stars) qu’elle mérite !

Né en 1952 (Pennsylvanie), Koons grandit dans un milieux ou objets d’art issus du design et art dans sa définition la plus pure cohabitaient, l’enfant est dès son plus jeune âge en prise avec une contradiction artistique que certains lui reprochent, son père ayant son propre magasin de meubles, sa relation à l’esthétique se fit très tôt au contact des objets du quotidien avec lesquels il cohabitait. Dès l’âge de sept ans il commence son apprentissage théorique en apprenant le dessin et la peinture, dix ans plus tard il fréquente l’Ecole des Beaux-Arts du Maryland Institute et confirme sa vocation pour poursuivre ses études à l’Institut des Beaux-Art de Chicago où l’influence duchampienne est très présente. A défaut de rencontrer l’inventeur des ready-mades, sa rencontre avec Dali le bouleversera, de ce dernier il retiendra entre autres l’art de la publicité… Dualité de l’homme, du personnage ou tout simplement contradictions personnelles, il laisse un temps au placard ses ambitions artistiques et de gloire pour devenir trader à New-York, cette Babylone contemporaine où l’argent et le vis coulent à flot. Tout en continuant à servir les dieux du Capitalisme, il ouvre une galerie-atelier à Soho et jette les bases de son travail à venir, tel un chef d’entreprise il emploie une trentaine de d’artisans où (adepte du fordisme) il confie à chacun d’eux une tâche particulière.

 Koons expose pour la première fois dans la vitrine du musée d’art contemporain de New-York avec une série d’objets issus de sa série « The New ».  Ayant bien appris de Duchamp et de ses ready-mades, il propose aux spectateurs des aspirateurs introduits dans des caisses de plexiglass et éclairés comme le seraient des œuvres d’art à part entière, leur rendant (selon ses dires) leur virginité. Déjà on sent son désir de donner le statut d’œuvres d’art à des objets du quotidien en n’hésitant pas à parodier Marcel Duchamp en poussant plus loin l’humour, à la différence près qu’il bénéficie de l’accréditation de ce dernier qui dut se battre durant plusieurs décennies pour faire accepter sa vision prophétique sardonique. Il confirme sa vision de l’art et les chemins qu’il souhaite emprunter, réalisant  en créant « Inflatable Rabbit » (moulage d’un lapin gonflable réalisé en inox), les séries « Luxury and Degradation » (trains miniatures remplis de whisky où il traite des addictions et de l’influence de la publicité sur les masses) ou encore « Statuary » où avec ses sculptures il démontre son sens de l’humour et du cynisme en parodiant notre société et ses idoles passées ou présentes (passant ainsi de Louis XIV à Bob Hope). Nourrissant son travail de sources philosophiques, bien souvent dissimulées, il réalisera en 1985 la série « Equilibrium », suspendant des ballons de basket partiellement submergés dans des aquariums, mettant aussi en relation certains aspects de la philosophie de Kierkegaard ou Sartre pour ne citer qu’eux. Pas encore une star mais voyant sa cote flamber à vitesse grand V, le marché de l’art et le jeune artiste entament leur idylle. Les temps changent et avec eux leur paradigme, c’est ce qu’il illustre à merveille lors d’une exposition de sculptures en Allemagne en exposant une statue de Kiepenkerl dans le centre-ville de Münster (Allemagne) et en le parodiant. Lors de l’installation de la sculpture, cette dernière sera endommagée et modifiera son approche de la création du fait d’un perfectionnisme recherché dont il prit alors conscience.

Si on commence à parler de lui dans les milieux autorisés et que son nom circule auprès des amateurs d’art, c’est avec un tout autre coup d’éclat qu’il va faire parler de lui auprès du « grand public ». En effet, il épouse en 1991 la Cicciolina, farouche pornostar italienne d’origine hongroise reconvertie depuis peu dans la politique. Ils divorceront un an plus tard et de leur union naîtra un enfant, Ludwig, alors qu’ils étaient déjà séparés. Mariage de passion ou à des fin publicitaires, chose certaine leur rencontre fut productive pour tous deux. Elle deviendra un temps sa muse pour la série « Made in Heaven » où l’artiste n’hésitera pas à exposer aux yeux du monde et sous toutes ses coutures sa compagne, créant ainsi une nouvelle controverse autour de son travail. Sur les rapports qu’entretiennent l’art et la sexualité, il dira « La sexualité, c’est l’objet principal de l’art. Il s’agit de la préservation de l’espèce. La procréation est une priorité. Mais cela revêt un aspect spirituel pour moi. » Toujours persuadé que la démesure sera le fruit de son succès, il l’applique au sens propre comme au sens figuré en réalisant en 1992 la sculpture « Puppy » (désormais exposée au musée de Guggenheim) de plus de douze mètres ou encore avec « Split-Rocker », œuvre monumentale composée de près de 100 000 fleurs. La spéculation sur son travail allant bon train, il commence à affoler les salles de ventes comme par exemple avec la sculpture « Pink Panther » qui s’arrache pour près de 2 millions de dollars chez Christie’s. Ce n’est qu’un début puisqu’il dépassera allègrement ce montant le 15 mai 2001 lorsque l’armateur norvégien Astrup Fearnley déboursa 5,6 millions de dollars cette fois-ci chez Sotheby’s pour la sculpture « Michael Jackson and Bubbles » représentant la star de la pop avec son chimpanzé.

Monarque autoproclamé du marché de l’art et n’hésitant plus à se mettre en scène, il semble normal que l’homme investisse le Château de Versailles de Louis XIV à qui il avait déjà à sa manière rendu hommage par le passé. En 2008 pour y exposer ses œuvres censées créer des interactions avec le lieu. Cette exposition sera source de nombre de débats et de scandales (une de plus) pour les puristes y voyant un outrage caractérisé. Il dira sur cette exposition et sur le roi Soleil : « Louis XIV, c’est le symbole de ce que, lorsque vous mettez l’art dans les mains d’un monarque, il devient un reflet de son ego, et devient décoratif. De même quand on met l’art dans les mains des masses, qui peuvent être symbolisées par un comédien américain : l’art devient le reflet de l’ego de la masse, et il devient aussi décoratif ». Chose certaine, de par le monde on parlera de cette exposition, la virulence des propos à l’endroit de Koons étant proportionnels au choc endémique que ressentiront les « puristes » scandalisés par la prétention, l’égocentrisme et le travail hâbleur de Koons jugés peu appropriés dans ce lieu qui représente la quintessence de l’art et de la perfection pour certains… Sacrilège !

Koons ami des puissants infatués, des faiseurs d’opinion, soutenu par un « fan club » de richissimes collectionneurs, ne rejette pas le star system et le luxe, bien au contraire, n’hésitant pas à collaborer avec Lady gaga ou Louis Vuitton. Obnubilé par sa personne et son esprit de compétition qu’il nourrit dès son plus jeune âge où il était en compétition avec sa sœur, ses collaborations ne cessant de faire monter sa cote, comme s’il en avait besoin… Il est, faut-il le rappeler, l’artiste vivant le plus cher au monde, son « Balloon dog » ayant été adjugé à près de 44 millions d’euros en 2013. Employant plus de cent personnes (il aurait licencié la moitié de son effectif il y a peu), vendant ses produits dérivés à la plèbe, tout le monde (ou presque) peut acquérir du Koons… et personne ne peut échapper à ses griffes ! Parfois accusé de contrefaçon (une de ses œuvres sera retirée de la rétrospective qui lui fut consacrée à Beaubourg), cela ne l’empêche pas d’être exposé dans les plus grands musées, fondations et galeries du monde entier, outre son côté bankable qu’on le veuille ou non Jeff Koons fait partie des grands noms de l’art contemporain pour de bonnes et mauvaises raisons, invitant le spectateur à un travail d’introspection et de réflexion sur notre société et notre époque. Lorsqu’on lui demande qui sont ses maîtres, outre Warhol il cite Dali, Duchamp et Picasso…  Si en termes de chiffres il les a égalés voire surpassés, son œuvre (jugée par des spécialiste factice, dénuée de sens, vulgaire, kitch, dénuée d’âme et de concept, distractive, faussement subversive) qui brasse de manière grandiloquente plusieurs milliers d’années de création restera-t-elle gravée dans l’histoire de l’art comme celle de ses maîtres ? Il y travaille, ne cessant intelligemment de remettre en cause le statut d’une œuvre d’art, la vocation de la création (Koons pensant que l’œuvre d’art n’a pas vocation à véhiculer un message) et même sa définition. Chose certaine, cette « machine » à générer du cash s’est imposée autant qu’elle est imposée par le marché de l’art triomphant et dictant sa loi aux institutions. Archétype du fétichisme de la marchandise qui gouverne l’Occident, il a su exploiter, réinventer et détourner les obsessions dictées par les codes publicitaires qui ont envoûtés notre espace mental. A chacun de nous de nous d’appréhender l’œuvre koonsienne, sa crédibilité et ses fondamentaux, puis enfin de la juger sur des critères objectifs qui depuis Duchamp sont de toute façon en partie obsolètes… 

Romain Grieco

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