Barbara, la Dame brune

BARBARA FINAL PAINT 2

Alors que l’industrie musicale française peine à se renouveler et qu’elle opère un nivellement par le bas, bien que de jeunes artistes talentueux ne manquent pas il semble désormais aujourd’hui bien difficile d’émerger avec une production de qualité. Qu’il est loin l’âge d’or de la chanson française ! Parmi tous les grands noms qui résonnent encore, il y a bien sûr la charismatique Barbara. L’écouter aujourd’hui aux côtés d’un Brassens, Ferrat, Brel ou Ferré pour ne citer qu’eux, c’est prendre conscience qu’il fut un temps où la chanson made in France était un art non formaté, ambitieux, singulier, qui ne se pliait au dictat du marché et ne se bornait pas à plagier les modes venues bien souvent du monde anglo-saxon. Depuis la disparition de Barbara, on lui rend souvent hommage, on reprend ses chansons, on la cite, on secoue le mythe, on fait de l’argent avec, on essaie de lui trouver des épigones de fortune… 

Celle que l’on nommera tout simplement Barbara est née le 9 juin 1930, non loin du square des Batignolles. De ses premières années, on ne sait que peu de choses, de Monique Serf. Déjà enfant, il faut croire que son instrument l’accompagnait déjà puisqu’elle pianotait sur un clavier imaginaire et poussait et chantonnait déjà. Lorsque la guerre éclate, son père est mobilisé et la famille ne cesse d’errer de villes en villes. Lorsque celui rentre après la débâcle, la famille fuira les persécutions et évitera de peu la mort qui l’attendait dans les camps allemands. Son père, Jacques, qui marquera sa vie se trouvant doté d’un instinct de survie digne d’un ovipare, réussira malgré les rafles et les dénonciations à sauver sa famille de la mort qui l’attendait dans ces nuits de brouillard où des trains emmenaient à l’abattoir juifs et non juifs. Lorsque les horreurs de la seconde guerre mondiale prirent fin et que la France fut libérée du joug allemand après la chute du régime nazi, la jeune fille marquée par ses années de terreur eut à affronter le comportement cannibale de « l’Aigle noir » à qui elle devait la vie, lui dérobant son innocence. Il y a mieux comme enfance… Adolescente, celle qui se démarque déjà par son physique singulier et sa taille qui lui fait regarder de haut l’existence n’est que peu éprise des études et fugue régulièrement. Le noir devient sa couleur fétiche et exalte les blessures qui sommeillent en elle. Malgré une opération qui lui laissera un petit doigt atrophié, elle ne désespère pas de jouer du piano en professionnelle et parvient à s’inscrire aux cours de chants dispensés par une certaine Madame Dusséqué. En 1947 elle est admise au conservatoire, l’année suivante parvient à ses faire enrôler comme « mannequin-choriste » au Théâtre Mogador, une nouvelle vie commence alors même que son père disparaît pour ne plus donner de nouvelles durant les dix années à venir. Leur réconciliation manquée et la mort qui s’en suivit sera à l’origine de l’une de ses plus belles chansons : « Nantes ». Avec le départ du père, l’argent vient à manquer, la jeune femme de dix-huit ans fait alors ses valises pour respirer à pleins poumons la vie, vagabonde un temps pour débarquer finalement à Bruxelles.

Elle connaîtra durant cet épisode de son existence la faim, l’errance, de nouveau la fuite lorsqu’elle quitte sans crier gare les hôtels où elle loge sans pouvoir s’acquitter de sa chambre… A Charleroi, elle retrouvera un temps une nouvelle famille composée de jeunes artistes, de marginaux, vivant pour beaucoup à la cloche de bois, leur point de chute est La Mansarde où ces bonnes âmes remplies de mansuétude lui offrent le canapé en guise de lit ; elle auditionne ici et là dans des endroits miteux, se mêle à la faune et aux oiseaux de nuit et regagne finalement Paris qui lui manque. Hébergée par une tante elle vit de petits boulots, faisant la plonge à La Fontaine des Quatre-Saisons où elle observe de loin des stars montantes officier. Sa santé fragile se détériore et tombe malade, sa rencontre avec un des premiers hommes de sa vie, Jeff, lui fera reprendre sa vie de bohème. Elle fait alors ses premières armes dans une salle minuscule, Le Cheval blanc, apprenant son métier dans des conditions qui forgent son caractère. Elle n’interprète pour l’heure que des reprises, pour l’heure ses compositions ne sont encore qu’un vague projet. Puis, ce sera au bar Chez Adrienne qu’elle poursuit sa formation. Elle tire le diable par la queue mais vie sa vie comme elle l’entend… Elle se marie en octobre 1953, retourner séjourner en Belgique avec son marie, essaie de percer dans le métier, persévère mais sans grand succès… Puis son acharnement paye, elle est acceptée à L’Ecluse. C’est dans ce petit cabaret parisien que Barbara va naître. Elle en profite pour divorcer, et façonner son allure singulière qui la démarquera de toutes les autres chanteuses de sa génération. Le personnage qui couvait en elle est en voie d’éclosion, comme tant d’autres grands noms de la chanson française (Brel, Béart, Gainsbourg…) qui officient eux aussi dans des cabarets enfumés de la capitale, elle fait ses armes et ses gammes.

Des quelques chansons qui composaient son répertoire, petit à petit elle devient l’artiste phare du cabaret et gagne sa déférence, elle a désormais son rituel d’avant-scène et commence à apprendre à envouter son auditoire. La bohème de l’époque et les artistes en herbe se pressent dans le petit lieu pour l’écouter ; jusqu’en 1964, elle sera fidèle à L’Ecluse qui deviendra son antre. On la remarque à la fin des années soixante et l’occasion s’offre à elle d’enregistrer. L’année 1960 lui permet de gagner le Grand Prix de l’académie Charles-Cros avec son album Barbara chante Brassens, l’année suivante elle sort un nouvel album (toujours avec des reprises) avec le 33 tours Barbara chante Brel. Alors qu’elle a trente ans, un pied dans le métier, elle rencontre un des grands hommes de sa vie, Hubert, qui lui inspirera la chanson « Dis, quand reviendras-tu ? ». Comme toujours avec Barbara, elle quitte les hommes qu’elle a aimé sans demander son reste… En 1963, elle partage le même studio que Piaf durant des enregistrements… L’une est à la fin de sa carrière et sera bientôt cueillie par la camarde tandis que la seconde la débute. Le disque à la rose rouge, emblème de Barbara qu’elle partagera par la suite avec un futur président, sort en 1964 ; pour le promouvoir elle fait la première partie de Brassens à Bobino. Cette même année, elle se produira à Gottingen où elle bénéficie d’une petite renommée du fait de sa chanson éponyme. Les liens avec le public de cette partie de l’Allemagne qui il y a quelques années aurait pu mettre à terme à sa vie ne se démentira jamais. En 1965, elle se produit de nouveau à Bobino, mais cette fois-ci c’est elle la vedette… L’accueil du public est triomphal, on se bat pour assister aux tours de chants de la « Dame en noir ». Dans la foulée, elle continue à tisser un lien avec ce public qu’elle aime tant et qui le lui rend bien en partant en tournée ; de son enfance elle a conservé le goût de l’errance et ne se plie qu’avec obligation au luxe de son nouveau rang de vedette… Même si elle prend goût à la célébrité, voyager en roulette lui irait très bien ! Sa renommée dépasse les frontières de la France, elle se produit fin 1967 à Turin… ce sera un triomphe, son entourage lui cachant pour ne pas lui gâcher son spectacle qu’il y a quelques heures à peine sa sœur Esther vient de décéder subitement.

Alors qu’elle conserve en elle ce côté nomade hérité de ses jeunes années et de sa bohème, elle s’installe avec Hubert à Rémusat ; elle commence à prendre goût à un « chez soi », elle trouve les conditions et le silence nécessaires pour composer. Barbara y demeurera sept années avant de refaire ses valises lorsqu’elle rencontrera un autre homme. C’est dans cette maison que trouva domicile le fameux rocking-chair qui figure dans l’une de ses plus célèbres photos. Alors que l’argent ne manque plus, elle qui a longtemps vécu sans le sou dilapide tout et comme pour une enfant, d’un commun accord, elle conviendra que les chéquiers ou les cartes de crédit de sont pas faits pour elle… Une somme versée hebdomadairement pour éviter les drames sera la solution ! Alors que sa notoriété est à son firmament, elle a les honneurs de l’Olympia, dit adieu à L’Ecluse où elle ne rejouera plus et alors que sa renommée n’est plus à faire se lance dans une aventure cinématographique avec son ami et collègue de la chanson… Jacques Brel. Franz qui sortit dans les salles en 1971 n’eut que peu de succès malgré l’intensité du film mais peu importe, il aura le mérite de réunir au cinéma deux monstres sacrés de la chanson française. Elle se lance aussi dans le théâtre avec une pièce écrite par Rémo Forlani : Madame. Il écrit les textes et elle la musique, elle prend plaisir à se déguiser et à interpréter une vieille tenancière. Le succès ne sera pas au rendez-vous, les prestations parfois approximatives, la presse sera très dure… Pour oublier, elle publie en 1972 deux albums qui lui permettent de retrouver son public et les articles de presse élogieux : La Fleur d’amour paru en 1972 et Amours incestueuses commercialisé l’année suivante.

Sentant qu’il était peut-être temps de poser ses bagages, lorsque son entourage lui trouve une maison à Précy, elle rencontre enfin la maison de ses rêves, celles faits de solitude et du recueillement nécessaire pour écrire loin du monde des hommes. Elle emménage au printemps 1973 et y demeurera jusqu’à son dernier souffle, soit plus de vingt années. Quelques hommes la partageront avec elle, mais ce seront le plus souvent ses musiciens et ses chansons qui la partageront. Elle trouve enfin son « chez soi », le lieu propice à la création et à son univers.  La vieille grange qu’elle aménagera et qu’elle appellera Le Théâtre fait office de lieu de répétition. De sa liaison avec François Wertheimer, elle accouchera de l’album La louve. Bien qu’elle avait annoncé quelques années plus tôt à l’Olympia, à l’instar de Brel, qu’elle ne se reproduirait plus sur scène, elle revient début 1974 pour sa plus belle histoire d’amour, c’est-à-dire son public et se produit de nouveau sur scène au Théâtre des Variétés. Puis se sera Bobino, les retrouvailles avec son public est triomphal. Les tournées qui s’ensuivent sont triomphales… Il faudra attendre 1981 pour qu’elle rompe de nouveau le silence et enregistre un nouvel album, Seule, et renoue avec son public. Pour son grand retour, elle choisit un lieu où elle donnera certaines de ses plus belles prestations… L’Hippodrome de Paris situé à la Porte de Pantin. Ses désirs de foraine, de cirque, de nomade, de gitane de la chanson française vont enfin se réaliser ! Deux roulottes sont situées non loin du lieu où elle emménage afin de ne faire qu’un avec la scène, les concerts qui s’y donneront sont filmés et un film en découlera, il sera diffusé fin 1982 sur TF1 (on croit rêver aujourd’hui) et donnera à voir à ceux qui ne furent pas présents une prestation qui suinte de toutes parts la maîtrise et la magie qui régna à Pantin durant ses nuits où le public communia avec la chanteuse.

Sans être particulièrement politisée, elle fut un des soutiens de Mitterrand et lui dédiera même une chanson « Regarde ». L’homme plus que son programme l’inspire et lui donne envie de croire en la politique. Elle n’est cependant pas une militante ni un porte-drapeau, ils ont cependant comme emblème la rose en commun. Lorsqu’elle va croiser la route de ce jeune acteur français qu’est Gérard Depardieu, elle trouve celui qui va incarner avec elle ce projet qu’elle a en tête depuis plusieurs années : Lily Passion. Une réelle amitié va naître entre ces deux monstres sacrés, l’acteur fidèle à la chanteuse s’investira sans compter dans ce fantasme artistique pour enfin la rejoindre sur scène début 1986 au Zénith de Paris. Comme Lily, Barbara est une chanson qui a perdu sa voix mais l’émotion et le charisme sont intacts. La comédie musicale dont elle a enfanté est un succès ; après des années de doute, de remise en cause, de répétitions, de modifications, d’incidents de parcours, elle donne sur scène vie à ce personnage qui est son double et qui porte en elle ses peurs tout autant que ses failles. L’année suivante elle revient pour des récitals au Châtelet et des tournées hors de France. Utilisant sa notoriété pour des causes qui lui remue l’âme, elle chante dans des prisons, des hôpitaux et prend fait et cause pour la lutte contre le SIDA. En 1988 elle consent à être décorée de la Légion d’Honneur des mains de ce président pour qui elle a un profond respect et qu’elle aide dans sa campagne sans baratin avec quelques chansons interprétées lors de meetings. En 1991 et 1993, elle prend de nouveau rendez-vous avec son public à Mogador et au Théâtre du Châtelet ainsi que de petites tournées mais si sa santé commence à alarmer parmi ses proches. Les premières prestations sont alors annulées, sa santé est fragile, la voix n’en est que plus touchante….

Avant de s’éteindre, elle reçoit les honneurs du métier et se consacre à la rédaction (inachevée) de ses Mémoires.  Son dernier album, tout simplement titré Barbara, sort après près de seize ans de silence discographique sort en automne 1996. Pour ce dernier album, elle ne joue pas la facilité et s’entoure de jeunes musiciens lui permettant de se renouveler. Le succès commercial est au rendez-vous et la presse chante ses louanges. La vie estimant qu’elle avait peut-être terminé son voyage, elle nous quitte subitement un an plus tard à l’âge de soixante-sept ans, alimentant des rumeurs, son corps demeurant pour l’éternité dans le caveau familial non loin de sa grand-mère Granny qu’elle chérissait tant. Depuis, sa longue silhouette gracile et sa voix aussi fragile qu’une brindille planent à jamais sur le patrimoine de de la chanson française aux côtés des grandes et grands qui ont gravé son histoire…

Romain Grieco

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