Jim Harrison ou le Michigan dans le sang

JIM HARRISSON PAINT

Jim Harrison fut de ces auteurs qui faisaient revivre l’Ouest mythique et sauvage, un des derniers issu d’une longue tradition de romanciers américains où l’exaltation de la nature filtrait chacun de ses romans. Personnage gargantuesque qui maniait autant l’alcool, la carabine, la canne à pêche que la plume, son œuvre composée de romans, de novellas et de poèmes est un antidote aux stérilisations et vivisections de l’âme que nous impose notre époque. « Big Jim » comme on le surnommait, était d’une rare sensibilité et d’une culture qui dépassait largement le cadre de son pays natal, puisant notamment en France le vin nourricier qui irrigua ses écrits… 

D’ascendance suédoise, Jim Harrison nait le 11 décembre 1937 dans le Michigan rural encore marqué par la grande Dépression, fruit de la rencontre entre Olivia Walgren et Winfield Sprague Harrison. Ses premiers pas il les fit dans la ferme de ses grands-parents. Cette enfance et ce lieu marqueront à tout jamais l’écrivain qui conservera un rapport mystique avec la terre et la nature. Il apprit des deux côtés de sa famille avec ses autres frères et sœurs la notion de labeur et ne fut épargné en rien des duretés de l’existence dont son préservés les enfants nés avec une cuillère en argent. Entre cinq et douze ans, même si l’argent ne coule pas à flots, il connut une enfance dorée à Reed City, suivant son père dans ses pérégrinations et l’exposant à l’expérience réelle de la vie avant qu’il ne rencontre par la suite le livre. Lors d’une querelle avec une enfant, un tesson de bouteille lui fit perdre la vision de l’œil gauche. Son œil fut sauvé malgré tout mais lui donnant un regard sartrien qu’il conservera jusqu’à la fin de ses jours… La ressemblance avec le philosophe s’arrêtant là. Cette invalidité lui permettra d’échapper à la guerre du Vietnam, l’opération qu’il tentera pour y remédier se soldera par un échec cuisant.

A l’âge de douze ans, la famille quitte Reed City pour Haslett, Jim vit mal l’urbanité et trouve refuge dans la bibliothèque de la ville. Au contact de la religion chrétienne, il est habité par une foi ardente doloriste qui le quittera lorsqu’il sera confronté aux pulsions charnelles naissantes. La littérature et la poésie vont peu à peu prendre le pas sur les textes saints et lui donner la bougeotte, désirant se rendre sur les lieux évoqués par certains de ses auteurs fétiches. Traversé par de profondes dépressions dues à une conscience rare pour son âge, il trouve des réponses temporaires dans la lecture. Vers l’âge de seize ans, il entamera sa première vague de voyages en partant à l’aventure en auto-stop et découvre New-York. Alors qu’il n’est encore que lycéen, son âme baigne alors dans les œuvres de Keats, Walt Whitman, Faulkner, pour ne citer qu’eux… Il délaisse alors totalement la peinture au profit de l’écriture même si pour l’heure il fait « ses classes » en tant que poète… A l’âge de seize ans il se sait happé par l’écriture et annonce à son père qu’il veut devenir écrivain, il lui achètera une machine à écrire qu’il conservera jusqu’à la fin.

 Il entame alors sans trop de conviction des études universitaires qu’il écourte un temps pour vagabonder à New-York ainsi qu’à Boston alors que la Beat Generation bat son plein. Il s’encanaille, fume ses premiers joints et commence à lever le coude. Le jeune homme des forêts se confronte alors à ces villes si éloignées de la nature verdoyante de son enfance. A la liste de ses héros, viennent désormais s’ajouter Dostoïevski, Dylan Thomas et James Joyce. Il vivote et se résout finalement à reprendre ses études universitaires qu’il ponctue de militantisme politique. A l’âge de vingt et un ans il se marie peu de temps après avec celle qui l’accompagnera durant toute sa vie, Linda a deux ans de moins que lui et leur mariage est quelque peu dicté par le fait qu’elle attend leur première fille. Cette femme sera pour lui un garde-fou, elle sera sa complice d’infortune dans les périodes de disette et la voix de la raison lorsque le succès viendra. Jim continue finalement ses études, achevant ses études de lettres et poursuivant un troisième cycle qu’il plaquera finalement peu de temps après. Expulsé du bâtiment universitaire réservé aux couples, ils s’installent chez les parents de Linda. Le couple survit des petits boulots que trouve Jim, l’écrivain s’étonnant du succès de leur union au regard de la situation.

Un événement qui le hantera jusqu’à la fin de ses jours vient alors frapper à la porte du malheur… Il perd sa sœur Judith ainsi que son père dans un accident de voiture, un chauffard ivre les rayant des vivants en les percutant de plein fouet. Après une période de dépression et de remise en question, aidé par son frère aîné il s’installe à Boston avec Linda et leur fille. Il trouve un emploi dans une librairie fréquentée par des poètes jouissant du prestige de la publication, il est dans son élément mais le salaire ne suffit pas à faire tourner la marmite. Il décroche alors bon gré mal gré un poste de vendeur pour un grossiste en livres. Il sillonne alors les routes, ses tournée commerciales l’amenant dans des lieux faisant résonnance avec certaines de ses lectures. Il en profite alors pour écrire sérieusement et enfin donner vie à la poésie qui sommeille en lui. Tandis que les problèmes matériels semblent de l’histoire ancienne, sans y croire réellement il envoie une dizaine de ses poèmes à une éditrice rencontrée furtivement à New-York. Elle accroche, lui demande un manuscrit complet, il s’exécute et finalement lui obtient un contrat de publication. Il commence alors à se faire un nom dans le monde confiné de la poésie américaine, certains de ses poèmes étant acceptés par The Nation et Poetry.  Appelé par la plume, il démissionnera finalement de son poste de vendeur de livres itinérant, le couple s’installe alors à Kingsley et tire de nouveau le diable par la queue. Jim ne rechigne pas à effectuer des métiers manuels particulièrement éprouvants, n’oubliant pas les leçons tirées de son enfance et issues de cette Amérique rurale qu’il connait bien. Malgré l’extrême pauvreté avec laquelle il se débat, celui que les fermiers tout aussi pauvres que lui surnomment affectueusement « Shakespeare » trouve un certain réconfort avec la publication tant attendue de son premier recueil de poèmes : Plain Song.

Alors que le couple s’enfonce de plus en plus dans la misère, la Northern Michigan University lui propose d’écrire une thèse sur ce premier recueil, cette thèse lui permettant d’obtenir une mention lui garantissant un emploi au sein même de l’université. Au final, il décrochera la mention mais ce sera par le plus grand des hasards pour devenir l’assistant du président du département d’anglais de la prestigieuse State University of New York à Long Island. Durant ses années d’activité, Jim Harrison y côtoiera de grands noms des lettres américaines, découvre l’envers du décor du monde universitaires et s’y fera connaître même s’il détonne de par ses manières jugées rustres et son franc parler. Il jouit de voir ses critiques littéraires publiées dans le supplément littéraire du New York Times. La misère semble enfin derrière eux, le couple Harrison emménage dans une maison où payer la note de fioul n’est plus une hantise… A sa plus grande surprise, et alors qu’il n’avait rien demandé, il se verra deux années de suite bénéficier d’une bourse lui permettant de prendre un congé sabbatique.  Il en profite pour retrouver le Michigan de son enfance et les bonheurs de la vie rurale, il en profite pour fonder une revue littéraire de courte vie et se remettre sérieusement à l’écriture. Son deuxième recueil de poème Locations reçoit un bon accueil critique. Encouragé par ses amis et s’essaie alors à l’écriture d’un premier roman : Wolf. Le roman faisant appel à son enfance et sa quête identitaire est accepté et publié chez Simon & Schuster. Jim Harrison âgé de trente ans et poète devient alors romancier, le livre remporte un petit succès de librairie, sa carrière en sera irrémédiablement modifiée… Le couple en profite pour acheter une ferme et faire un deuxième enfant, Anna leur seconde fille. Durant la décennie à venir, il va continuer à publier, joignant les deux bouts avec des articles pour le Sports Illustrated et faisant la fête avec ses amis dès qu’une bonne nouvelle se présente. Publications (Un bon jour pour mourir, Nord-Michigan…), pêches, chasse, bitures, voyages, son univers a trouvé son rythme de croisière.

Alors que les années soixante-dix touchent à leur fin, il va alors comme d’autres écrivains avant lui faire la connaissance d’Hollywood. Alors que personne ne croit aux novellas qui composent Légendes d’Automne, Jack Nicholson qu’il a rencontré un an auparavant le finance pour lui offrir le temps nécessaire à pour parachever en toute quiétude son projet. Le livre est un succès. Le monde du cinéma s’intéresse à lui…Deux des trois nouvelle du livre sera portées à l’écran, en premier lieu Une Vengeance et Légendes d’Automne par la suite. Il découvre alors le monde impitoyable et terriblement cynique de l’industrie hollywoodienne. Dans la Mecque du cinéma il gagne plus avec l’écriture de scénarios qu’avec ses publications et sympathise avec des monstres sacrés du septième art comme Sean Connery, John Huston, Harrison Ford ou encore Warren Beatty, sans compter son amitié fidèle avec Jack Nicholson. C’est le jackpot ! Il se ressource dans son chalet où il renoue avec la nature sauvage loin des mondanités, de la luxure, des compromissions et des pitreries d’Hollywood. Il gagne désormais suffisamment d’argent pour bénéficier du réel luxe nécessaire à tout écrivain : le temps. Il devient alors « l’autre » et accouche de centaines de personnages souvent aux antipodes de ce qu’il est et qui témoignent de son talent de romancier, donnant une voix à ceux qui en sont dépourvus dans notre société contemporaine. Il quittera finalement le monde du cinéma, dégoûté par son absurdité et le dédain qu’ont les producteurs pour l’écriture. Sans trop l’expliquer, il rencontre un succès qui ne se démentira jamais dans ce pays qu’il chérit tant… La France. Il en profite lors de ses voyages pour consolider des amitiés et profiter des trésors culinaires et culturels du pays. Si le succès dans son pays est d’estime, les critiques saluent des livres comme Dalva, La Femme aux lucioles ou encore Julip.

Les vingt dernières années de la vie de Jim Harrison seront consacrées à ses passions dont le fil conducteur sera toujours l’écriture, chaque publication étant un rituel pour ses fervents lecteurs. Ses livres racontant le désenchantement de cette Amérique faite de personnages « en marge »…  Il continuera à lever le coude, quoi que de manière plus modérée, jusqu’à la fin de ses jours, le bon vin étant une des grandes joies de son existence ; trainant sa dégaine dans des clubs de strip-tease avec l’émerveillement d’un enfant, subjugué comme au premier jour par le corps féminin ; s’adonnant à la chasse et à la pêche « nobles », activités dont il fut imprégné dès son plus jeune âge, trouvant dans la solitude la quiétude ;  relisant les classiques qui ont construit et fortifié son être avec en tête Rimbaud et Dostoïevski, trouvant dans le chamanisme et la spiritualité l’apesanteur tant recherché ; s’adonnant à ses longues virées en voiture préservées de l’hypocrisie de notre société contemporaine, y trouvant ce sentiment de liberté vital, ce ballon d’oxygène que lui procurait la nature, honorant les indiens d’Amérique et leur culture.. Peu de temps après la disparition de sa compagne, Jim Harrison s’éteint le 26 mars 2016 en Arizona, emportant avec lui les personnages qu’il créa et qui résonnent encore dans chacun de ses plus fidèles lecteurs, « Chien Brun » et tous les personnages dont il enfanta se trouvant alors orphelins de ce père dont le visage reflétait la vie… Une bonne vie, simple, sans ironie. Une vie libre, syncrétique, aventureuse, refusant les dictats et les perfidies de notre époque.

Romain Grieco

 

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