Yves Klein, chevalier du monochrome

KLEIN 300

Malgré une vie brève, Klein a marqué son époque. Cet homme « nouveau » que réclamait un monde « nouveau » était à la recherche de « quelque chose qui n’est jamais né et n’est jamais mort ». Bien que classé dans l’art moderne, on reste pantois devant l’avant-gardisme de son œuvre. Son univers cosmogonique n’a pas pris une ride, il est bien plus contemporain que celui d’artistes se revendiquant comme tels. Prince du monochrome, être mystique et alchimiste, il est devenu une valeur absolue dans l’histoire de l’art. Lui qui voulait aller au-delà de l’art écrira « je veux mourir et on doit pouvoir dire de moi : il est mort, donc il vit ». Il est de ces créateurs à la recherche d’un art contemplatif et universel dont la vie perdure une fois quittés ce monde…  

Yves Klein nait le 28 avril 1928 à Nice, ville où le bleu qu’il soit du ciel ou de la mer est omniprésent. La peinture étant une affaire familiale, son père est peintre paysagiste et sa mère l’un des premiers peintres informels. Comme il le dira, il « but le goût de peindre au sein maternel ». Dès son plus jeune âge, Klein a une attirance particulière pour la couleur ; considérant les lignes et la perspective comme des emprisonnements, il n’est que réceptif au dessin. Il est l’homme des étendues, des pensées et du regard à perte de vue, voilà pourquoi ses yeux son happé par le ciel mystique. En 1946 il termine ses études et commence réellement son parcours de peintre. En 1947, avec son ami poète Claude pascal il découvre le jazz et le judo. Il pratiquera cet art martial avec autant de dévotion que l’art pictural puisqu’il atteindra le 4ème dan, sa peinture se nourrira du judo en lui donnant une sensibilité au corps que n’aurait pas renié tout sensei. Une fois terminé son service militaire en Allemagne où il se mêlera à l’avant-garde germanique de l’après-guerre il poursuit « ses classes » en étant apprenti chez Robert Savage, doreur de son métier ; il acquerra à son contact une réelle maîtrise des techniques picturales. En 1948, féru de spiritualité, il s’initie à l’enseignement des rose-croix, ordre hermétiste chrétien fondé en Allemagne au XVIIème siècle dont l’enseignement va avoir une influence notable sur son univers en y apportant une approche mystique et alchimiste.  Après des voyages au Japon et en Europe, c’est durant l’année 1954 que la monochromie s’impose chez lui comme fondement de sa peinture à venir ; il perfectionne la composition de ses pigments tels un chimiste, les nuances obtenues étant pour lui plus que des effets mais des êtres à part entière. Son concept et ses théories fondées sur l’immatérialité et que l’idée sont plus importantes que l’œuvre d’art elle-même rencontrent dédain, rejet, suspicion et au mieux incompréhension. Il passe pour un hérétique et subit les foudres des formalistes…

L’année 1955, au « Club des Solitaires », est celle de sa première exposition de tableaux. Elle ne rencontre aucun succès et est royalement ignorée. Un an plus tard, il s’hasarde à exposer Expression de l’Univers de la Couleur Mine Orange, un tableau monochrome, au Palais des Beaux-Arts de Paris. Il y fait la rencontre du critique d’art Pierre Restany, opère immédiatement entre les deux hommes une compréhension et un respect mutuels. Ce dernier va traduire l’univers pictural de Klein lors de l’exposition « Yves : Propositions monochromes » à la galerie parisienne de Colette Allendy. Il recueille l’intérêt de l’avant-garde pour son choix d’une couleur unique, on le surnomme dans certains milieux « Yves le monochrome ». Klein, galvanisé, sûr de son destin et de sa démarche, se surnomme alors « le peintre de l’avenir ». Il plonge alors tête baissée dans sa « période bleue » qu’il autoproclame ainsi. Le bleu céleste et infini de son enfance s’impose alors, collaborant avec le chimiste Edouard Adam afin de parvenir à la couleur sans nuances permettant de marier le ciel et la terre. Il dira sur ce choix « Cette couleur a sur l’œil un effet étrange et presque indicible. Elle est l’énergie faite couleur… Nous regardons le bleu, non pas parce qu’il s’impose, mais parce qu’il nous entraîne. » Afin de conserver cette notion d’élévation et d’apesanteur, les tableaux sont essentiellement présentés dans un format en hauteur. En 1957 il fait la rencontre de Lucio Fontana dont l’amitié demeurera jusqu’au dernier jour de sa vie. Il expose à Londres, Milan et à Düsseldorf, sa renommée grandit et son aura aussi. Il expose simultanément dans deux lieux à Paris, accompagnée d’un texte du poète Pierre Restany, doté d’un certain sens du marketing avant l’heure il crée une carte d’invitation affranchie avec le Timbre bleu. C’est l’occasion pour lui de donner à voir aux passants qui se hasardent Place Saint-Germain-des-Prés sa sculpture composée de mille et un ballons bleus : Sculpture aérospatiale. Il s’adonne aussi à une autre facette de son œuvre en exposant des objets du quotidien plongés dans ce bleu qu’il a créé, moyen pour lui de refaçonner le monde selon sa vision métaphysique et cosmologique.

Agé de trente ans et se sentant pousser des ailes, cet Icare de l’art désormais libéré des contraintes de l’espace poursuit ses investigations et s’affranchit des restrictions liées à l’espace. Lors du vernissage de l’exposition qu’on appellera « Le vide » à la Galerie Iris Clert son projet d’éclairer l’obélisque de la Place de la Concorde fut annulé au dernier moment après un refus de dernière minute de la préfecture de police. Il crée cependant l’évènement avec cette exposition où la galerie fut mise à nue et ne fut donné à voir que les murs repeints en bleu. Encore plus loin dans le bleu, il alla jusqu’à faire servir aux visiteurs (qui ne pouvaient rentrer que par petits groupes) un cocktail décolorant leur urine de cette couleur.  Dans le livre d’or à disposition des visiteurs, Albert Camus écriera « Avec le vide, les pleins pouvoirs ». Pour clôturer l’exposition une grande fête dans la grande tradition du Montparnasse d’entant fut donnée à La Coupole. Klein fit un discours où il annonça après « L’époque bleue » l’avènement de sa « période pneumatique ». Le pneuma libérateur façon Klein et son insertion dans le monde réel venait de naître…

Nouveau tournent dans la trajectoire de Klein, le pinceau va peu à peu disparaître au profit des éponges naturelles, les utilisant après les avoir enduites de bleu comme support dans ses toiles elles apportent un relief qu’auparavant il ne pouvait créer. On y retrouve ici les réminiscences des fonds marins organiques son enfance niçoise. Durant deux années, de 1957 à 1959, il va être occupé à collaborer à la construction d’un nouvel opéra de la ville de Gelsenkirchen. Sous la direction de l’architecte Werner Ruhnau et une poignée d’autres artistes sélectionnés, dont Jean Tinguely, il apportera sa touche singulière, notamment via le Foyer du théâtre avec des reliefs monumentaux. Il collabore en novembre 1958 avec Tinguely du fait de leur amitié fraternelle pour une exposition chez Iris Clert intitulée « Vitesse pure et stabilité monochrome ». Tinguely confectionnait des objets ou des machines que Klein « monochromait » par la suite. Début 1959, lors du vernissage d’une exposition personnelle de son compère à Düsseldorf, son discours annonçait sa thèse d’une évolution de l’art qui quelques semaines plus tard se matérialisa avec le projet d’« un centre mondial de la sensibilité ». L’idée de modifier le rapport de l’Homme à la planète et d’y créer un nouvel éden étant son obsession. Il s’intéresse alors de plus en plus à la science, à l’architecture et est marqué par le témoignage de Youri Gagarine ayant décrit la Terre comme une planète bleue…   Lors de l’inauguration du théâtre en décembre 1959, Klein est consacré et célébré à sa juste valeur.

En 1960, il réalisa une performance dont le témoignage photographique est désormais iconique : Le saut dans le vide.  Créant un journal à numéro unique pour l’occasion, il se fit l’écho de cette performance avec pour thème « Le théâtre du vide » ; dans une petite rue de Fontenay-aux -Roses, la photo immortalisée par Harry Shunk nous rappelle combien Yves Klein et son rêve d’apesanteur chercheront à s’élever de ce monde et combien il chercha à se projeter dans cet aventure d’un art nouveau, son influence ne cessera de croître après sa mort jusqu’à influencer des mouvements propres à la « performance » ou le Body Art. En perpétuelle recherche et mutation, comme un John Coltrane qui ne cessa de se réinventer durant sa courte vie, il va continuer à surprendre, ne considérant pas l’art comme une rente où tant d’artistes après avoir trouvé un concept ou une marque de fabrique ne cesse de s’auto-plagier. La même année, il va enfin faire découvrir au grand jour ce sur quoi il travaille depuis quelques années avec son cercle d’intimes… Ses fameuses Anthropométries, le nom venant de Pierre Restany. La première représentation des Anthropométries de l’époque bleue se déroule à la Galerie Internationale d’Art Contemporain du comte d’Arquian le 9 mars 1960. Via une mise en scène où les spectateurs sont triés sur le volet, sensible aux rites il va célébrer une messe artistique habitée par la télékinésie qui restera dans les annales. Son but : fixer la vie par la trace de la vie elle-même via les empreintes. Un orchestre jouera durant la performance, Klein s’amusant à jouer le rôle d’homme d’orchestre. Des trois modèles féminins et de leur chair naîtront des œuvres sublimant la chair et les mythes qu’elle recèle. Une centaine d’œuvres naîtront dans la foulée, soulevant des questions fondamentales sur la place de l’Homme dans ce monde., un Homme débarrassé des poids spirituels et matériels entravent son évolution et son union avec l’univers. Faisant école, des groupes influencés par Klein se constituent.

Alchimiste de l’art, il ne pouvait ignorer le feu et l’or. Peut-être l’influence de Bachelard et sûrement du fait de l’enseignement ésotérique auquel il fut initié. Après les couleurs, une couleur, le vide, les traces, il va parachever son œuvre tel un alchimiste à la recherche de la pire philosophale. Afin de réintroduire l’or mystique en tant que valeur financière dans un marché de l’art désormais gangréné par le fétichisme financiarisé de la marchandise, il va créer des œuvres agrémentées de fines feuilles d’or. La plus célèbre est l’Ex-voto dédiée à Sainte Rita, redécouverte miraculeusement en 1980 dans un monastère italien lors de travaux bien après son pèlerinage et de son offrande censée lui garantir le succès de l’une de ses expositions. Une grande exposition lui est consacrée à Krefeld au Museum Haus Lang : « Monochromes de feu », y sera présentée pour la première fois une colonne et un mur de feu. A la fin de l’exposition il réalisera une série de peintures-feu Klein embrasant l’âme des spectateurs en ritualisant l’art comme rarement avant lui. Il renouvelle ses expériences avec le concours du Centre d’Essais du Gaz de France, peignant désormais non pas avec des empreintes corporelles mais à l’aide d’un lance-flammes. Changement de paradigme, son succès et sa renommée ne cessant de grandir, vivant désormais de son art et non plus des cours de judo qu’il dispensait, il part alors à la conquête des Etats-Unis. Malheureusement l’accueil est moins brûlant que ses dernières créations. New-York reste de marbre, Los-Angeles un peu moins… Peut-être du fait du climat. Curieusement, c’est durant son séjour américain que le thème de la mort commence à l’habiter, sans se douter qu’elle ne sera plus un thème sous peu. Alors qu’elle va bientôt frapper, il se marie le 21 janvier 1962 à l’église Saint-Nicolas-des-Champs, la cérémonie de mariage avec sa femme Rotraut Uecker, la cérémonie ritualisée qui s’en suivra étant une œuvre d’art à part entière.  Alors que sa femme est enceinte, la camarde va frapper. Comme s’il l’avait pressentie, il la ritualise dans l’œuvre Ci-git l’espace. Alors qu’il investigue de nouveaux champs de réflexion, créant ses premiers « portraits relief », achetant des cartes géophysiques pour réaliser des plâtres, durant le Festival de Cannes il est victime de deux infarctus. Le troisième lui est fatal…

Romain Grieco

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