Kraftwerk : rencontre entre musique électronique et œuvre totale

KRAFTWERK300

Kraftwerk est plus qu’un groupe, leurs expérimentations tant sonores que visuelles sont le reflet des grandes mutations technologiques qui ont accompagné la vie des humanoïdes ces dernières décennies. Cette entité musicale a consacré ses membres, ou plutôt ses hommes-machines, comme les investigateurs de la musique électronique. Influencé par des mouvements artistiques comme le futurisme italien, le constructivisme, l’expressionnisme allemand tout autant que le Bauhaus, Kraftwerk a créé un langage pionnier entre technologie et musique. Des ruines d’une Allemagne de l’Ouest hantée par la dernière guerre,  ces allemands ont inventé notre futur, édifiant un mythe…

Tout a débuté à Düsseldorf, ville où l’influence anglaise et par conséquent sa musique contaminera la jeunesse allemande. Une jeunesse marquée de près ou de loin par les fantômes de la guerre et du régime nazi, désireuse de tourner la page sur les horreurs commises durant la seconde guerre mondiale. Parmi tous les jeunes groupes allemandes plagiant les groupes britishs, deux jeunes allemands vont se rencontrer durant l’année 1968. Le premier s’appelle Ralf Hütter, il joue dans des groupes de rhytm’n’blues ; le second s’appelle Florian Schneider, étudiant à l’académie des Arts de Remscheid. Ils s’associent et créent Organisation. Ils se produisent dans des clubs et lors de vernissages. En octobre 1969, sortis de nulle part ou presque ils participent au Festival international Pop & Blues d’Essen. A l’affiche, on y retrouve des groupes ou artistes consacrés comme Deep Purple, Muddy Watters ou encore Fleetwood Mac. En milieu d’année 1970 sort dans les bacs leur premier album : Tone Float. On est encore très loin de la musique de Kraftwerk, nous sommes encore à la préhistoire de la musique électronique. L’improvisation est de rigueur, on navigue entre jazz, rock psychédélique et progressif. L’influence anglo-saxonne est prédominante, la singularité des deux comparses n’est pas encore au rendez-vous. L’album parvient à être distribué en dehors de leur Allemagne natale mais n’impressionne pas vraiment.

L’année 1970 voit la disparition d’Organisation, désormais le duo prenant pour nom Kraftwerk. L’album éponyme qui va sortir en novembre 1970 amorce un tournant radical dans l’approche qu’ont de la musique les deux acolytes. Ils ne cherchent plus à imiter les groupes anglo-saxons et brandissent fièrement leur culture allemande. Kraftwerk fait référence à aux industrie de leur région et la puissance de la production, soit : les prémisses de la musique électronique et industrielle. Alors que la technologie appliquée à la musique n’en est encore qu’à ses balbutiements, la paire est fascinée par les nouvelles possibilités qu’elle offre. Les musiciens à la formation classique se transforment petit à petit en ingénieurs… Le groupe luttant à chaque concert avec les entrelacements de câbles divers et de boîte qui fourmillent sur scène pour produire la musique qui naît de leur cortex et de leurs expérimentations sonores. L’ère de la machine est amorcée, ils ne reviendront pas en arrière. Le groupe devient alors un trio avec Klaus Dinger. Avec des groupes allemands comme Cluster, ils symbolisent l’underground teuton de l’époque. Kraftwerk devient un vrai phénomène dans son pays. Les musiciens occasionnels venant étoffer la formation vont et viennent. Qu’importe, la paire Hütter-Schneider continue sa route et l’édification du mythe.

En septembre 1971 Hütter et Schneider s’attèlent à la composition de Kraftwerk 2. Ils se produisent pour la première fois en février 1973 hors d’Allemagne, et ces sera en France via un festival organisé à Boulogne-Billancourt par le tout puissant magazine culturel de l’époque : Actuel. L’idylle avec la France ne se démentira jamais. Réalisé en moins d’une semaine, paraît la même année le second album du groupe. Les instruments acoustiques font leur apparition, des musiciens sont réquisitionnés pour parachever l’album. La voix humaine fait pour la première fois son apparition dans l’univers du groupe. Certains morceaux comme « Kling Klang » ou encore « Wellenlange » dépassent les dix minutes. Les variations rythmiques, les bidouillages et les mélodies caractéristiques des albums à venir pointent le bout de leur nez. Pour faciliter la commercialisation de Kraftwerk, on leur accole l’étiquette de Progressiv-sound.

Le groupe avant-gardiste qui n’est alors que peu connu du grand public va alors sortir de l’ombre via son troisième album aux sonorités industrielles, Autobahn, qui paraît en 1974. La pochette du 33 tours exprime la jouissance de pouvoir se déplacer via une automobile sur les routes mises à disposition par une société tournée dédiée aux loisirs et la consommation comme mode de vie. Est publié dans la foulée le 45 tours « Kohoutek – Kometen-melodie ». Le titre Aubobahn excède les vingt minutes, les boîtes à rythmes sont omniprésentes, un texte lapidaire et répétitif accompagne le titre ; une version écourtée sort en single afin de conquérir le marché ricain. Aidé par le succès du single (plus d’un million de ventes) qui va atteindre les sommets dans le monde entier, les ventes de l’album vont s’élever au-delà de toutes attentes. Kraftwerk va du jour au lendemain exploser commercialement. Aux Etats-Unis, le groupe signe avec la major Capital Records. En plus du percussionniste Wolfgang Flür, Karl Bartos vient grossir les rangs… Le quatuor est constitué et restera inchangé durant plus de dix ans. En marge par rapport aux courants musicaux de l’époque, ils se singularisent tant par leur musique que leur tenue vestimentaire aux antipodes des dress codes du rock. Ils parviennent à conquérir le marché américain, notamment grâce à une tournée d’une cinquantaine de concerts au pays de l’Oncle Sam. Ils intriguent, suscitent l’admiration et font office d’extraterrestres tant par leur approche de la musique que leur nationalité… Ils sont allemands, ne le cachent pas, revendiquent leur culture germanique, qu’importe l’étiquette « krautrock » (rock des boches) que véhiculent les anglo-saxons et qu’on accole au quatuor pour désigner les groupes teutons.

Le succès ne leur fait pas tourner la tête, l’entité Kraftwerk ne joue pas la facilité et ne souhaite pas se répéter. Les quatre musiciens, qui ne se définissent pas comme tel, continuent leurs investigations et expérimentations. L’album « Radioactivity » va poursuivre leur quête de renouvellement de la pop music, il est plus sombre que son prédécesseur (à l’image de la pochette) et déconcerte une partie des fans récemment conquis. Sur les douze titres que comprend l’album, huit sont des instrumentaux. Quatre chansons, plus abordables pour l’auditeur moyen et à la structure classique, composent ce quatrième album. « Radioactivity » est un concept album dont la thématique est l’atomique et le radiophonique. La presse a la dent dure, le succès est moindre qu’avec Autobahn, cependant un noyau dur de fans se constitue et assure un socle d’adeptes suffisamment important pour permettre au groupe de ne pas disparaître de la lumière de l’industrie discographique et continuer son évangélisation dans le monde. Des stars de premier plan se prennent d’admiration pour ce groupe ne ressemblant à personne, en particulier Bowie et ceci jusqu’à en influencer sa musique. L’utilisation des synthétiseurs et les ventes qui en découleront auprès des apprentis pop stars devra beaucoup au quatuor germanique. Un basculement est en train de s’opérer dans le monde musical et Kraftwerk en est un des principaux acteurs, dans son sillage une nouvelle génération de créateurs va naître.    

Pro-Européens avant l’heure, conscients des enjeux d’une Europe unifiée loin des spectres des nationalismes mais fière de sa diversité, Kraftwerk va en 1977 avec Trans-Europe Express exalter sa culture européenne.  Le groupe commence à élaborer la Menschemachine avec l’utilisation d’automates qui feront figure d’alter-égo pour chacun des membres du quatuor. Des machines vont prendre place sur scène et les remplacer comme des doubles.  Trans-Europe Express est un album concept composé de sept titres dédiés à la thématique ferroviaire et dont la pochette du 45 tours « Trans-Europe express » reprend la photo d’un Z-Bahn, train à grande vitesse et futuriste élaboré dans l’Allemagne des années trente. Une vingtaine de musiciens complémentaires sont crédités ainsi que trois ingénieurs du son différents. Pour la promotion de l’album, Kraftwerk n’a pas lésiné sur les moyens, pour promouvoir l’album en France trois wagons d’un Trans-Euro-Express sont réquisitionnés pour la presse tricolore. L’album devient un pivot des nouveaux genres musicaux en cours de gestation comme le punk ou le disco ; des groupes comme Joy Division ou Ultravox, pour ne citer qu’eux, puisant dans l’univers créé par le quatuor germanique. Le succès est aussi bien commercial que critique, le groupe réussit à plaire autant à l’avant-garde que le grand public. Un an plus tard sort l’album The Man-machine qui synthétise la maturité musicale de Kraftwerk. Pour le mixage, le groupe fait appel à Leanard Jackson ayant contribué au son de funkadelic, à lui-seul l’album synthétise les musiques électroniques de l’époque est annonciateur de ceux à venir. Les batteries électroniques n’ont jamais aussi bien sonné et été omniprésentes. Les morceaux oscillent entre légèreté et ambiance plus sombre. Deux 45 tous sortent : « The Robots/Spacelab » et « The Model/ Neon Lights ». Bien avant Daft Punk, ils ont recours à des robots, les mannequins de fortune faisant office de doublures. La tournée censée promouvoir l’album est au final réduite à quelques concerts, les contraintes techniques de l’époque ne permettant de matérialiser ce que le quatuor conceptualise. Leur Menschemachine est en sommeil temporaire pour cause d’amélioration technique. Pour ces hommes de l’ombre, dont on ne sait que peu de chose, cachés derrière l’entité Kraftwerk et maîtrisant de bout en bout la communication du groupe, trois années seront nécessaires pour parvenir à leur fin…

Changement de décennie, nous sommes en 1981, parait Computer World. Les avancées technologiques permettent au groupe de réaliser leurs fantasmes sur scène, chaque membre est désormais doté d’une console, derrière chacun des quatre hommes se dresse un écran géant réalisé sur commande par Sony. Groupe collaboratif aimant absorber les artistes techniciens qui pénètrent dans cet « antre de la machine », plus de quatre-vingt artistes sont mentionnés dans la réalisation de l’album. Kraftwerf s’inspire de l’univers orwellien pour mettre en garde l’auditeur des périls d’un contrôle de l’information et des périls de l’informatisation, le tout avant l’envie frivole de se faire dandiner l’auditeur. La tournée qui va accompagner Computer World sillonne le monde entier, des Etats-Unis à l’Inde personne ne pourra y échapper. La scénographie est millimétrée et le public partie prenante de chacune des prestations. Les ventes sont au rendez-vous, le signe « The Model » est numéro un dans les charts anglais et relance les ventes des albums précédents.  Deux ans plus tard, le groupe surprend tout le monde avec le single Tour de France qui sort durant juillet 1983 durant l’épreuve sportive ; le titre ayant de quoi étonner mais témoigne de la passion de ses membres pour le cyclisme. Plus humain, acoustique que Computer World.  Trois ans plus tard, ils sortent Electric Café. Le travail des sons travaillés jusqu’à la corde à l’aide de samplers témoigne de la volonté du groupe de ne pas faire du sur place et de continuer à innover. Cependant, l’architecture des morceaux est peu novatrice et déçoit les fans désireux de nouveautés. Leur réputation n’est cependant pas écornée, Kraftwerk s’offrant même le luxe de refuser de collaborer avec la star de la pop.. Michael Jackson en personne !  Entre 1986 et 1991 aucun album ne sortira, de plus Wolgang Flür et Karl Bartos quittent le groupe… lassés qu’ils sont des expérimentations sans fin de Ralf Hütter et Florian Schneider et de voir refusés leurs propositions par le duo fondateur. Ce n’est qu’en 1991 que la paire fondatrice fait son retour dans les bacs… mais avec un best of : The Mix. Comme son nom l’indique, et c’était mal connaître les quatre hommes de penser qu’ils se seraient contentés d’une simple compilation, l’album propose dans ce Greatest Hits de redécouvrir certains de leurs titres les plus populaires remixés et remastérisés.  Intègre à part entière dans le groupe Fernando Abrantes, un germano-portugais. Une tournée accompagne The Mix, le jeu de scène des membres est toujours aussi minimaliste mais les avancées technologiques permettent au groupe de peaufiner leur scénographie futuriste et de compacter au maximum les outils pour parvenir à leurs visions sonores. Durant le concert « Stop Sellafield » en soutien à Greenpeace et son action visant à fermer le site nucléaire de Sellafield, ils jouent aux côtés de Public Ennemy, Big Audio Dynamite et… U2.  Les années quatre-vingts dix passent, les apparitions scéniques se font rare… toujours pas d’album en vue, cependant la réputation de Kraftwerk demeure…

Alors que le nouveau millénaire approche, ils renouent avec le monde des arts en créant le thème sonore officiel pour l’expo 2000 à Hanovre dont le slogan caractérise bien le siècle à venir : l’homme, la nature et la technologie. Un signe sort et est décliné via quatre mixages différents. En 2003, ils renouent avec le cyclisme et réactivent le projet qui avait été amorcé avec le single Tour de France. L’album hypnotique Tour de France Soundtracks qui sort le 5 août 2003 est scindé en deux parties. La première construite en cinq chansons retraçant un parcours (un prologue, trois étapes et une course contre la montre) ; la seconde composée de six titres ponctués de mots minimalistes liés à la « machinerie humaine » : « Elektro Kardiogramm », « Carbo-hydrat-protein », etc… La critique est assassine, on reproche à Kraftwerk de plagier ceux qui jadis se sont inspirés du groupe. Quatre ans plus tard, Timbaland aura recours à certains samples de cet album pour deux titres composés pour Dr.Dre et Missy Elliott.

En 2004, Kraftwerk reprend la route pour une tournée mondiale, un live (double CD) sortira en 2005 intitulé Minim Maximum et tentera de capter l’univers live lors de ses performances. Bien évidemment, sans l’apport visuel, ce n’est qu’une expérience partielle qui est donnée aux fans… voilà pourquoi un DVD magnifiquement filmé accompagnera la sortie du live afin de donner à voir l’univers du groupe lors de ses prestations scéniques. On prend alors la pleine mesure du chemin accompli depuis leurs expériences artisanales des années soixante. Jeux de lumière, prouesses technologiques, scénographie, animations… Tout y est. Le 7 janvier 2009 est confirmé via un message laconique que Florian Schneider quitte le groupe. L’un des deux membres fondateurs du mythe s’en va s’en faire de vague… Lors des rares apparitions scéniques Kraftwerk est toujours un quatuor même si du groupe d’origine ne demeure que Ralf Hütter. On réalise alors que la notion d’homme-robot prend alors tout son sens… Les personnalités s’effaçant derrière cette musique hors-norme qui semble vivre par elle-même et dont l’appareil humain n’est qu’un maillon de la chaîne. Sort la même année The Catalogue, un coffret composé de huit albums remasterisés ; les albums antérieurs à Autobahn ont été écartés jugés comme le dira Schneider comme « de l’histoire, de l’archéologie ». La fin de la route approche… nous sommes en 2011 et Kraftwerk fait un retour sur scène en octobre 2011 pour trois concerts à Munich et qui affichent tous complet. La 3D est de rigueur, nouveau changement de paradigme… En avril 2012 le groupe allemand revient avec encore un nouveau line-up sur le sol américain pour une série de huit concerts au Museum of Modern Art de New-York. Kraftwerk est devenu une institution est désormais une œuvre muséale. A ce jour, aucun nouvel album en vue, Hütter a reçu un Life time Achievement Award pour services rendus. Des projets faits de prouesses technologiques sont en cours, toujours en cours de concrétisation. En attendant et quoi qu’il arrive, le mythe est désormais impérissable…

Romain Grieco

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s