William Burroughs ou la littérature sous addiction

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Burroughs est considéré comme une des trois grandes figures tutélaires de la Beat Generation aux côtés de Ginsberg et Kerouac. Cependant, son univers très personnel le distingue des écrivains associés à ce mouvement. Romans hallucinés voire hallucinatoire où rôdent la drogue, l’homosexualité, la perversion et où il associe parfois l’anticipation tant sociale que technologique. Sa renommée atteignant son point d’orgue durant les années 80 une fois les mouvements beatnik et hippie essoufflés. Il est considéré comme un des écrivains majeurs et des plus influents du siècle dernier. Chaotique et autodestructeur, Burroughs dérange toujours, incarnation qu’il est de la face sombre qui nous habite et de l’impasse de notre société.

William Seward Burroughs, plus connu son nom de plume William S. Burroughs, nait le 5 février 1914 à Saint-Louis dans le Missouri. Issu d’une famille bourgeoise, il est le petit-fils de l’inventeur de la première machine comptable et fondateur de la « Burroughs Adding Machine Company », Burroughs n’est pas issu de la plèbe, son élégance et son flegme, issus de son éducation, trancheront toujours avec le reste de ses acolytes. Tout jeune, il se sent déjà en marge et s’évade par la lecture de romanciers comme Oscar Wilde, André Gide et Charles Baudelaire pour ne citer qu’eux ; il est en proie à des cauchemars et se fait remarquer par un comportement des plus étranges, s’introduisant chez ses voisins ou tirant à la carabine sur les volailles. Il étudie la médecine à Vienne, il ne deviendra pas chirurgien mais l’enseignement qu’il reçut est une des clefs pour comprendre son univers et ses textes cliniciens et son attrait pour les modifications corporelles, les drogues (légales ou non), la chimie et son influence sur le cortex. Obsédé, tout comme K.Dick,  par les conspirations, il tente d’intégrer  les services secrets américains où un des de ses oncles officie. On lui décèle des tendances perverses et un fond dépressif. Rappelé par la littérature, Il entre à Harvard et en ressort en 1936 diplômé d’une licence de littérature anglaise. Réformé, il échappe à la guerre et commence à errer sans vocation précise en effectuant des boulots improbables comme détective privé ou exterminateur de nuisibles. En 1937 il se marie une première fois, ce premier mariage est un échec mais ne finit pas dans un bain de sang, il faudra attendre le suivant…

A New-York, la route du gentleman junky va croiser celle des futures stars de la Beat Generation… petit cercle composé d’aspirants écrivains, d’artistes, de petits truands illuminés et de toxicomanes se constituant un réseau dont la vocation étant de fonder une créativité sans dogmes et en marge de la culture dominante de l’époque. Dynamitant l’Amérique et son puritanisme, ils expérimentent la sexualité libre et usent des drogues avec pour musique de bande son le jazz. Il fera partie des trois écrivains statufiés de ce mouvement et qui symbolisent via trois livres la richesse et la diversité de la Beat Generation :  Howl du juif Ginsberg (1956), Sur la route du catholique Kerouac (1957) et Le festin nu (1959) du protestant Burroughs auront une influence majeure sur la littérature de l’après-guerre. Leur influence mystique, esthétique et politique va cependant dépasser le simple cadre littéraire et participera au démantèlement de l’hypocrisie régnant sur les Etats-Unis, ils seront parmi les premiers à aborder ouvertement des sujets jusqu’alors mis sous le tapis et tenter une anomie.

En 1944, Burroughs depuis peu héroïnomane vit avec une jeune femme connue dans le milieu Beat, Joan Vollmer, dans un appartement qu’il partage avec Jack Kerouac et sa première femme Edie Parker. Burroughs marche à l »héroïne, Vollmer à la Benzédrine. Il l’épouse en 1946, de leur union naît un an plus tard William S. Burroughs Jr. Ce dernier suivra tristement les pas de son père, deviendra junkie lui-aussi et décédera en 1981. Le 6 septembre 1951 alors qu’il séjourné avec sa femme à Mexico, Burroughs ivre, fasciné depuis toujours par les armes à feu,  tue accidentellement sa femme d’une balle en pleine tête en tentant de rejouer la fameuse scène de Guillaume Tell. Il est arrêté et emprisonné, puis transféré le jour suivant dans une autre prison. À Mexico, l’événement fit la une des journaux mexicains durant plusieurs jours ; l’avocat de Burroughs vint à son secours et après quelques dessous de table parvint à faire sortir le « tueur gringo » de la Prison de Lecumberri en treize jours, une prouesse ! Sa peine d’emprisonnement sera finalement suspendue et il échappera au final à l’incarcération.

burroughs journal

Débutent alors des années de nomadisme où la drogue est sa boussole. Il use de la seringue comme de la machine à écrire. Junky, son premier roman semi-autobiographique paru en 1953 où à l’aide de on double littéraire William Lee  il détaille le quotidien et le mode de vie d’un héroïnomane, est une sévère critique du modèle social américain de l’après-guerre. A travers ses pérégrinations, on entre dans l’univers de la came et de la mutation qu’opère un shoot sur un être humain.  En 1955 il publie Lettres du Yage (seconde publication après Junky) qui relate son expérience mystico-chimique en Amérique du Sud. Burroughs continue ses errances et rôde en Afrique du Nord où il pose ses bagages. Il s’installe à Tanger où il assouvie ses fantasmes littéraires et homosexuels, le terme d’interzone auquel il a recours pour nommer l’espace tangérois est un dérivé du terme officiel de « zone internationale », l’anarchisme qui habite Burroughs dès son plus jeune âge le rendant particulièrement hostile à l’égard de toute forme d’expression relative à une homogénéité culturelle puisqu’étant pour lui une affaire de bureaucrates et de politiciens. En 1956 il se lie d’amitié avec le peintre Brion Gysin qui l’initie au cut-up artistique.  Entre 1954 et 1957, il pose les fondations de ce qui deviendra son roman le plus célèbre : Le Festin nu, dont le titre fut trouvé par Kerouac. William Burroughs confirme sa vocation d’écrivain même si il écrira dans son introduction à Queer,  publié en 1985, que l’évènement pivot de son besoin d’écrire fut la mort accidentelle de sa femme ; cette mort ne lui laissant que « d’autre choix que celui d’écrire et de s’affranchir en écrivant ». En 1964, Gallimard publiera le livre et consacre en France l’écrivain.

L’homme de la frontière sauvage emménage à Paris au mythique Beat Hotel où il s’adonne frénétiquement à l’écriture et aux actions délétères. D’un point de vue stylistique, outre un vocabulaire clinicien très personnel il est un maître du cut-up, technique stylistique mise au point dans une petite chambre d’hôtel rue Gît-le-Cœur à Paris avec Brion Gysin consistant à créer un texte à partir d’autres fragments textes et issus de toute origine, cette dernière pouvant être issue de textes littérature, d’articles de presse voire de catalogues de vente par correspondance !  Une fois les textes découpés de manière régulière puis remontés selon une logique prédéfinie, le cut-up a pour vocation de faire naître l’implicite et pour objectif de briser la cohérence et la logique du discours du langage et de faire subit à la peinture classique la mutation opérée par l’expressionisme abstrait pour la peinture. Grâce à l’aide de Ginsberg et Kerouac, il parvient à faire éditer Le Festin nu par Olympia Press. Le matériel composé restant servira à l’édification d’une trilogie : La Machine molle, Le Ticket qui explosa et Nova express. The Naked Lunch explose le cadre littéraire classique, il traite de l’addiction considérée comme une métaphore de la condition humaine allant de la religion, la politique, la famille à l’amour et de leur conditionnement.

Après sa sortie, son Festin nu est poursuivi pour obscénité par l’État du Massachusetts puis de nombreux autres. En 1966, la Cour Suprême du Massachusetts statue et déclare finalement le livre « non obscène », ce qui permettra à d’autres écrivains comme Henry Miller de voire publiés des livres longtemps frappés du marteau de la Justice américaine. Rentré par la grande porte en littérature il publie des textes dans des magazines underground contribuant à en faire une personnalité tutélaire. Alors qu’il continuer à publier (Nova express, Les garçons sauvages, Les Cités de la nuit écarlate, Interzone…) des romans comme La machine molle l’installent dans le statut de prophète de la contre-culture et père spirituel du mouvement punk, il tente aussi d’enseigner la littérature pour finalement arriver à la conclusion qu’elle ne peut l’être. Son univers collant de plus en plus avec les années 80 et 90 alors que ceux de Ginsberg et de Kerouac commencent à daécliner, il attire des grands noms de la culture Pop. Enfermé dans son « bunker » new-yorkais, Il compte parmi ses admirateurs des artistes, des stars et toute une légion de jeunes créateurs (écrivains, cinéastes et musiciens) qui le déifient… Warhol, Jean-Michel Basquiat, Iggy Pop, Lou Reed, Patti Smith, Kurt Cobain, Roger Waters ou encore Sonic Youth pour ne citer qu’eux. Andy  Il sort aussi du statut d’écrivain confidentiel, maudit et underground ; en 1983, Burroughs est élu membre de l’American Academy of Arts and Letters et est décoré en 1984 de l’ordre de Chevalier des Arts et des Lettres. Il fait des incursions au cinéma, notamment dans le film Drugstore Cowboy de Gus Van Sant et verra en 1992 Le Festin Nu adapté au cinéma par Gus Van Sant. Il effectue aussi à des enregistrements de ses textes, ce qui lui permet d’accroître son aura dans le monde musical.

Durant les quinze dernières années de sa vie il se consacre aussi à la peinture et aux arts visuels. Il est vrai qu’outre l’écriture, il s’essaya dès les années 60 à d’autres pratiques artistiques comme avec Brion Gysin où ils produisirent à quatre mains un nombre considérable de collages ; en 1978 ils réalisèrent d’ailleurs l’ouvrage The Third Mind, utilisant le cut-up pour élaborer une série de courtes histoires. Cette collaboration désirant créer un pont entre le collage plastique et le cut-up littéraire. En 1982, lorsqu’il prend ses distances avec la célébrité et s’installe au Kansas et poursuit ses expérimentations plastiques… Peintures au tir de carabine (intitulées Gunshot), pochoirs, collages et dessins. Ses combine paintings trouvant racine dans ses techniques d’écriture. Il  ne manque pas de laudateurs et parvint à obtenir une reconnaissance pour ses travaux et exposera de son vivant dans de nombreuses galeries et musées d’avant-garde.

Sous méthadone jusqu’à son dernier souffle, après une vie chaotique et son idylle avec cet « être parasite qui est en chacun de nous et qui agit contre ses intérêts », il décède finalement le 3 août 1997 à l’âge improbable de quatre-vingt trois ans… Une performance au regard de ses excès passés. Bien que le personnage occulta un temps l’œuvre, il est incontestable que l’homme au visage diaphane a fortement influencé des générations d’écrivains par l’univers transgressif qu’il a donné à lire et aussi par son écriture expérimentale, parfois difficile d’accès mais donnant du sang neuf à la littérature par son style non linéaire. A l’instar d’écrivains visionnaires comme Philip K.Dick ou J.G.Ballard, l’homme avait bien décelé les enjeux, les impasses et la sournoiserie de notre société contemporaine. Bien loin des utopies douceâtres des années soixante, ses antennes diagnostiquèrent tel un clinicien les maux de notre époque aliénante, luttant à l’aide de sa machine à écrire contre l’ingénierie sociale et les endoctrinements.

Romain Grieco

 

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