Le Street Art : l’urbanité réinventée

SPRAY 300

Né dans la rue, le Street Art est un mouvement artistique accessible tant pour les artistes qui s’y adonnent que le public. Encore regardé de haut par les historiens d’art, il fait toutefois désormais partie à part entière de la création artistique contemporaine et habille notre paysage urbain. A sa naissance marginal, fleuretant avec l’illégalité, et en marge des lieux d’exposition conventionnels, il a su investir les galeries, en injectant du sang neuf et suscitant l’intérêt d’un public toujours croissant, ainsi que le marché de l’art qui l’a récupéré.  Passé, présent et futur de cette forme d’expression qui puise son essence dans une culture qui ne date pas d’hier…

En marge de l’art dit « officiel », considéré comme un « art bâtard », il suscite à ses débuts de réelles polémiques. Durant les années 1970, une jeune génération commence à populariser ce qui fut un temps appelé le « post graffiti » dans le métro de la Babylone contemporaine. Quelques rares galeries et collectionneurs au nez fin font l’acquisition d’œuvres fixées sur des toiles mais c’est toujours dans la rue qu’il bouillonne et voit de jeunes artistes lui donner ses lettres de noblesse. Le terme de « street art » nait alors. Une scène artistique composée d’étudiants en art et de marginaux sans réelle formation ou ambition artistique participent à sa mutation dans l’espace public. Il associe plus qu’une forme d’art puisque toute une culture y est associée, cela va de la tenue vestimentaire à la musique, en passant par un vocabulaire et un mode de vie underground. Il est donné à voir aux habitants de la cité et marque son empreinte en modifiant son paysage bétonné. Le laboratoire de ces jeunes artistes n’est plus l’atelier mais les murs publics. Les artistes bien qu’œuvrant le plus souvent dans l’illégalité se signent, la signature étant pour eux une revendication individuelle voire narcissique et une marque dans un monde où le capitalisme règne en maître. S’extraire de l’anonymat et des masses dans lesquelles nous sommes engluées étant le souhait des writers new-yorkais. L’auteur de ces créations officiant dans l’illégalité, son acte relevant à la fois du vandalisme et de l’acte politique dans le sens où il œuvre dans l’illégalité et qu’il rappelle le geste d’opposants politiques inscrivant dans ses slogans en opposition avec le pouvoir dominant. Cette forme d’expression n’étant ni contrôlée par l’Etat ni par des institutions, les politiques légifèrent même afin de punir ce qui est alors (et toujours) considéré comme du vandalisme. Souiller l’espace public étant réprimé, il est vrai que le meilleur côtoie le pire et que la frontière entre vandalisme et art est inframince. Plus tard, afin de se mettre dans la poche une jeunesse en mal de représentation politique, les pouvoirs viendront auréoler cette forme d’expression et certains artistes afin de les stipendier à des fins électoralistes. Le meilleur des artistes du street art étant devenu subversif non par l’acte en lui-même mais par le message porté par les œuvres inscrites sur les murs parfois propagandistes et se voulant la matérialisation de revendications le « l’homme d’en bas », l’homo politicus a tout intérêt à récupérer le mouvement, l’institutionnaliser… Il est d’ailleurs intéressant de constater que depuis plus d’une décennie les questions politiques se font désormais rares au profit de la créativité depuis que des street artistes ont fait fortune…

Alors que le mouvement se constitue des réseaux, des sous-réseaux, des familles et des sous-familles, une réelle diversité est née. Lieu d’action et d’exposition, la rue donne à voir un grand éventail de recherches et de créations artistiques. Sont données à voir au passant des œuvres effectuées par des sprayeurs ou des graffitistes ; par la suite, et à mesure que des étudiants en art s’intéressent au mouvement, des œuvres plus académiques, le très respecté mouvement Fluxus faisant sien le Street Art. A mesure qu’il pénètre les lieux classiques d’exposition et que certaines stars dont la cote explose comme par exemple Keith Haring ou Basquiat (tous deux plus ou moins accolés au mouvement) font les beaux jours de l ‘art contemporain, le mouvement s’institutionnalise et gagne de nouveaux adeptes dont la formation permet une démultiplication des styles et  une maturation prenant ses sources aussi dans l’académisme. Des squats on passe aux galeries les plus prestigieuses… pour enfin finir dans des musées et les commandes d’Etat. La trajectoire du Street art suit en cela des mouvements comme le Pop art ou Fluxus. Du dédain à la reconnaissance il n’y a qu’un pas… Le prix des œuvres rattachées au mouvement Street Art explose, de quelques milliers de dollars grand maximum on passe à des montants à six chiffres. Le marché de l’art et une partie de la critique (parfois stipendiée par les grands collectionneurs et le marché de l’art) contribuant à cette reconnaissance. Le mur fait place à des œuvres dont le support peut permettre le fétichisme de la marchandise et l’appropriation. L’appellation « Street Art » permettant cette reconnaissance en le débarrassant de termes péjoratifs comme « graffiti ». Certains précurseurs et chantres du mouvement résistent à l’appel des dollars, d’autre jouent un double jeu tandis que certains succombent au billet vert en perdant au passage une partie de leur intégrité. Mondialisation oblige, le mouvement fait bien évidemment des émules dans le monde entier, des pays industrialisés à ceux en voie de développement économique, il suscite bien des vocations dont la motivation n’est pas toujours désintéressée. Le mouvement a bien évidemment des mentors, des chefs de file, mais n’est pas homogène. On pense bien évidemment à Bansky dont l’identité demeure encore à ce jour un mystère et qui jouit d’un véritable culte. Dans sillage, d’autres artistes jouant eux-aussi la carte de l’anonymat, usant de subterfuges dignes de V (V pour Vendetta) afin de façonner une légende qui sur certains points est une forme de marketing en soi, le franchisage d’une marque déposée étant calqué sur le monde de l’industrie. Notre époque et les nouveaux médias, à l’image de Daft Punk, permettant désormais de jouir de la célébrité sans s’exposer individuellement, la médiatisation d’un artiste ou d’artistes regroupés en un collectif étant désormais répandue.

Chose certaine, rare sont ceux qui il y a trente ans comprirent que cette forme d’expression anarchique et en marge de l’histoire de l’art rencontrerait le marché de l’art. Aidé par la publicité et de grandes marques désirant rajeunir leur image ou capter une jeune clientèle désireuse de se singulariser, le Street Art contribue à la bonne santé du business. La guérilla urbaine faisant étant une aubaine pour les marchands qui comme pour n’importe quel artiste proposent des catalogues destinés aux collectionneurs les plus fortunés. Accrédité par des livres d’historiens d’art et des revues qui lui sont dédié, le mouvement est on ne peut plus accrédité de nos jours. Le potentiel économique de cette nouvelle scène artistique étant de plus croissant, une certaine forme d’écrémage s’est opéré, la transgression faisant place à l’institutionnalisation. Une véritable industrie s’est mise en place avec des faussaires et des opportunistes dont les préoccupations sont très éloignées des revendications et du style de vie qui anima les premiers street artistes. Il est vrai, cependant, qu’il a énormément gagné en qualité, le graffiti n’étant quasiment plus représenté au profit de créations (comme le poster) sachant gagner un plus large spectre d’admirateurs. Si à ses débuts les œuvres étaient éphémères, le mouvement ne l’est plus, il a désormais plus de trois décennies, est rentré « dans le cadre » et figure désormais dans les livres d’histoire de l’art et le corps enseignant des écoles d’art qu’on le veuille ou non. De plus, il a su imprégner des univers connexes comme celui de la mode, de la musique, du design et du stylisme. Il comporte son idiome et a renouvelé le vocabulaire artistique. Badges, stickers, cutouts (images détournées), rooftops (pièces réalisées sur des endroits difficilement accessibles), tags, sont autant de mots qui ont donné du sang neuf au vocabulaire du critique d’art. Il est cependant important de noter que ces termes sont en anglais, d’où une nouvelle fois une victoire du soft power américain sur le monde…

Romain Grieco

 

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