John Coltrane ou la spiritualité au bout du saxophone

COLTRANE 300

Coltrane est considéré par la majorité des musicologues comme le musicien qui a su dans les années soixante transcender le jazz, novateur spirituel il n’eut de cesse de se renouveler.  Il mena avec une détermination religieuse son accomplissement musical et spirituel, faisant le lien entre la musique et le divin, son mysticisme syncrétique lui permettra après avoir touché le fond de tutoyer les cieux. Sa personnalité et son œuvre font de lui un des musiciens majeurs de la seconde moitié du siècle dernier. Plus de cinquante ans après sa mort son influence et son héritage continuent à engendrer des émules…

John William Coltrane nait le 23 septembre 1926, à Hamlet en Caroline du nord. Dans cette partie rurale des Etats-Unis où la ségrégation sévit, il est comme le reste de sa communauté pétrie de religion. issu d’une famille modeste, la musique coule dans ses veines, ses deux parents pratiquent la musique en amateur ; son père, tailleur de son métier, joue du violon et de la clarinette, quant à sa mère elle s’adonne au piano pour l’église méthodiste du quartier. La religion, dès son plus jeune âge, est omniprésente. Son grand-père était pasteur et sa famille est très pieuse, le dimanche est le jour du seigneur. Son premier contact avec la musique se fait à l’église, le gospel de ses jeunes années ne le quittera jamais et battra toujours dans un coin de son cœur ; nombre de ses morceaux sont inspirés du blues et des vieux negro-spiriutals. A l’âge de treize ans il apprend la clarinette, lorsqu’il découvre Lester Young et Johnny Hodges il se met au saxophone alto et joue dans l’orchestre de sa paroisse. A dix-sept ans il part à Philadelphie, il travaille dans une raffinerie de sucre pour payer ses études au conservatoire et intégrer une formation théorique. Deux ans plus tard il est appelé sous les drapeaux, il ne connaîtra pas l’épreuve du feu et jouera dans l’orchestre de la marine américaine, le « Melody Masters ». A la fin de la guerre, à peine âgé de vingt ans il accomplit ses premiers pas de musicien professionnel en accompagnant les stars du rhythm and blues de l’époque. Il découvre alors le bee bop et son prophète Charlie Parker dont il apprend par cœur les solos.

A vingt-trois ans il se fait remarquer par Dizzie Gillespie qui alors dirige le meilleur orchestre de bebop de l’après-guerre ; Gillespie l’engage, décelant le talent du jeune-homme. Début des années cinquante il approfondit ses connaissances en jouant avec trois maîtres du saxophone alto : Eddie Vinson, Earl Bostic et Johnny Hodges membre de l’orchestre de Duke Ellington. Il abandonne alors le saxophone alto pour le ténor à l’instar de Sonny Rollins. Ce dernier sera longtemps considéré comme son rival ; outre l’aspect musical, ils présentent d’autres similitudes, entre autres l’attrait pour la philosophie et la spiritualité. En 1955, Miles Davis fait appel à lui et l’intègre à son quintette. Davis a le nez fin, il ne s’y trompe pas, Coltrane et lui vont repousser les frontières du jazz et développer une complémentarité qui révolutionne le jazz de l’époque. Miles est très économe de mots, lunatique, pas vraiment du genre avenant, colérique mais ne le bride pas, il lui offre une liberté artistique totale. L’association est fructueuse mais malheureusement Miles Davis le congédie avec perte et fracas (il lui assène un coup de poing en guise de lettre de licenciement) du fait de ses problèmes de drogue et d’alcool persistants. Coltrane est devenu un junky… son jeu s’en ressent. Mais cette même année 1957 est fondamentale, ce qu’il considère comme un éveil spirituel le sauve de ses addictions. L’homme ne sera plus jamais le même, il sera habité jusqu’à la fin de ses jours par la spiritualité.

Thelonius Monk le rattrape au vol et le rapatrie dans son orchestre, à une condition… rester clean et se vouer corps et âme à sa musique. Là aussi, le pianiste lui laisse toute liberté ; en concert il n’est pas rare qu’il s’éclipse de scène durant les solos de Coltrane, ne regagnant son piano que lorsque qu’ils sont achevés. Au contact de Monk, l’improvisation et l’expérience des limites sont au rendez-vous, il travaille sans relâche à se forger une identité musicale et pénétrer des dimensions que lui seul entrevoit… Il renoue avec Miles Davis avec qui il participe à l’enregistrement de deux chefs-d’œuvre Kind of Blue et Milestones. Il décide enfin en 1959 de s’envoler de ses propres ailes et crée son propre quartet. La formation comprend de jeunes musiciens désireux eux-aussi d’expérimenter, : McToy Tyner est au piano, Jimmy Garrison assure la contrebasse et Elvin Jones la batterie. pour un pas de géant, c’est un pas de géant, le quatuor pose les fondations de leur collaboration ; ils seront ses compagnons de route durant six années, ils seront ses acolytes et l’aideront à réaliser sa mythologie musicale. Bien que leader, il est d’une rare humilité. Le doute le taraude à chaque fin de composition, il ne lâche pas son instrument, travaille sans relâche, expérimente, découvre, innove, balise des routes jamais empruntées avant lui… Entre eux, une alliance va naître ; leurs âmes sont reliées et un lien presque télépathique proche de la transe et de la transcendance va se nouer. Sur scène ils ne cessent d’improviser ; impavides, ils prennent  tous les risques pour donner à chaque concert une version différente de celle interprétée la veille. Une nouvelle forme de langage nait entre eux. Le public qui assiste à leurs concerts vivent une véritable expérience quasi- transcendantale. En 1961, Eric Dolphy qui a collaboré avec un des pionniers du free jazz, Ornette Coleman, intègrera pour une courte période le groupe. Avec Dolphy, Coltrane s’embarque alors pour un voyage musical qui révolutionne la pratique du saxo ténor et alto, les conventions du jazz volent en éclats. Durant la première période du quartet, les albums comme Giants steps, My Favovite things, Olé (qui fait écho au Sketches of Spain de Miles Davis) ou Crescent sont aujourd’hui considérés comme des classiques de l’Histoire du jazz que tout amateur se doit de posséder. Coltrane multiplie les collaborations discographiques avec d’autres jazzmen comme avec le chanteur Johnny Hartmann ou Duke Ellington. Le disque qui naîtra de cette rencontre avec sera une réussite artistique totale, le vieux maître et le jeune mystique créant en symbiose des morceaux qui marqueront le jazz. La fin d’année 1964 est dédiée à l’enregistrement de l’album le plus connu de Coltrane et qui symbolise l’apothéose du maître : Love Supreme. Cet album est le plus vendu de sa carrière, il est une déclaration d’amour à l’univers et à son créateur ; pour l’occasion Coltrane écrit un poème mystique qui accompagne les titres de l’album et qui permettent de prendre la pleine mesure de la création du jazzman.

 Perfectionniste insatiable et se sentant étriqué dans ce quartet, il le dissout et s’engage vers une voie spirituelle dont sa musique est l’extension. Des dissensions musicales secouent le quartet. Coltrane vire de plus en plus vers un free jazz avant-gardiste inclassable, volontairement transgressif, dépassant largement les frontières du jazz. Comme son titre l’indique, l’album Transition paru en 1965 se veut un tournent et prédestine ce que seront les albums à venir. Il déclare lors d’une interview « Je cherche quelque chose qui n’a pas encore été joué, je ne sais pas ce que c’est… » Il écoute de plus en plus de musique orientale, africaine et indienne même si le blues de son enfance rôde. Un sentiment religieux l’habite dans chacune des notes, il étudie avec passion l’Islam de sa première femme Naïma, ainsi que l’animisme et les religions d’Extrême-Orient. Le blues de son enfance s’entrelaçant avec la musique dite savante et les musiques non occidentales à l’époque marginalisées qu’il a savamment su intégrer. Il voue une véritable admiration pour Ravi Shankar qui symbolise la musique d’Inde du nord, jusqu’à appeler un de ses fils Ravi. La musique qu’il crée devient un cheminement spirituel, un pèlerinage qu’il effectue à chaque nouvelle composition et interprétation. Certains disent alors de lui qu’il est un « théosophe du jazz », les titres des albums de ses dernières années symbolisant à eux-seuls cette appellation (Living Space, First Meditations, Interstellar Space, Stellar Religions…). De son quartet originel seul Jimmy Garrison continue l’aventure avec lui. Les groupes qu’il va constituer vont voir passer de jeunes musiciens, comme Archie Sheep Pharoah Sanders ou Rashied Ali, qu’il va aider à son tour libérer de toute contrainte musicale. Sa seconde femme Alice, avec qui il aura trois enfants, l’accompagne au piano.  Mais la course contre la montre a commencé, il se sait atteint d’un cancer. Le temps presse, il enregistre suffisamment de titres ses trois dernières années de vie pour une vingtaine d’albums. Le monde du jazz peine à suivre, les laudateurs d’hier font place aux critiques les plus sévères, qu’importe… Coltrane n’appartient plus à aucune chapelle, il a embrassé toutes les musiques pour créer la sienne. Certaines appelleraient ça de la world music aujourd’hui… Le 7 mai 1967 il foule pour la dernière fois la scène, la fin du chemin approche. Il meut à quarante ans, le 17 juillet 1967. Il ne s’en étonne guère, la lecture de son thème astral lui aurait prédit qu’il ne ferait pas de vieux os…  Il quitte ce monde bien trop tôt mais en paix, rempli d’amour, de mansuétude et d’espoir pour l’Humanité. Par sa musique il avait déclaré souhaiter être une force bénéfique pour son prochain… Ecouter sa musique c’est recevoir une parcelle de Dieu.

Romain Grieco

 

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