Romain Gary… L’aventure devant soi

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Dès son plus jeune âge, alors que les cartes de la vie n’étaient en rien en sa faveur, Romain Gary crut en son destin et sa bonne étoile. Le petit juif russe émigré façonna sa vie d’homme comme on écrit un roman et devint le seul écrivain à obtenir à deux reprises le Goncourt, se jouant des cercles littéraires parisiens et les dupant avec son tour de magie légendaire. Retour sur cet homme qui comme Hemingway mena son existence et sa mort sans laisser personne d’autre que lui en décider… 

Roman Gary, de son vrai nom Roman Kacew, nait le 8 mai 1914 à Moscou. L’identité réelle de son père restera toujours un mystère, au mieux supposition, vraisemblablement un acteur répondant au nom d’Ivan Mosjoukine, mais rien n’est moins sûr… Après un périple en Pologne, il arrive à Nice avec sa mère en 1927. Son physique incandescent de mystère plait déjà aux filles. Il ne connait pas son père, sa mère et lui ont quitté la Pologne sans le sous pour gagner la France, ce pays mythifié et dont il n’endossera la nationalité qu’en juillet 1935. Bien que juifs, la religion et Dieu sont inexistants chez ce couple ; déracinés, ils ne sont d’aucune communauté et cultivent leur singularité. Sa mère nourrit pour lui les plus grandes ambitions, elle le galvanise et lui donnera l’énergie revancharde qui manque à ceux nés avec une cuillère en argent. Déjà au lycée, bien que le français ne soit pas sa langue maternelle, ses qualités littéraires se devinent. Encouragé par sa mère, il commence dès l’adolescence à noircir des pages. De ses origines juives lituaniennes, il ne restera rien linguistiquement, sauf une forme d’humour transmise par les siècles et qui s’accroîtra avec l’âge. Une fois obtenu son baccalauréat, il opte pour des études de droit et étudie à la Faculté de Droit d’Aix. Il étudie autant qu’il courre les filles, il ne se mêle que peu aux autres étudiants… Il regarde ailleurs, plus loin : Paris, la ville où son destin pourra s’accomplir. Une fois inscrit à la Faculté de Droit de Paris, il multiplie les petits boulots afin de pallier au manque d’argent. Son premier succès d’écrivain arrivera avec l’hebdomadaire Gringoire où l’une des nouvelles qu’il a envoyée sera publiée. Il est encore Roman Kacew, il faudra attendre encore quelques années pour que Romain Gary naisse. Cette publication lui rapporte quatre fois ce que lui envoie sa chère mère pour qu’il puisse survivre dans la capitale… Un avant-goût du succès à venir. Une fois diplômé, en 1938 il effectue sa P.M.S. (Préparation Militaire Supérieure) la guerre va vite le mettre à l’ouvrage. Mobilisé en avril 1940 il est prêt à en découdre avec les allemands et défendre le pays qu’il aime tant. La débâcle est sans appel… L’armée française n’a même pas fait illusion face à l’armée nazi. Vient alors l’heure du choix, ce choix crucial qui modifiera à jamais son existence et que tant d’autres ne firent pas : quitter la France pour la défendre. Il s’envole avec d’autres à bord d’un Potez 63 afin de rallier l’Angleterre où un certain colonel De Gaulle (il va prendre le titre de Général par la suite) a refusé de capituler et organise la résistance.

Arrivé à Londres en juillet 1940 il fait partie de ce contingent de militaires refusant la capitulation, il en profite pour devenir l’impétueux Romain Gary. Désormais, c’est ainsi qu’il s’appellera. Alors que la guerre fait rage, il se morfond de ne pas participer aux combats, il n’attend que ça. Il en profite pour coucher les bases de son premier livre. Après des débuts hésitants, il se révèle au combat. Il est envoyé en Afrique, échappe de peu à la mort en vol et sur terre (la typhoïde manquant de peu de le l’emporter) ; il s’illustre en tant que navigateur de bombardier où il participera à plus de soixante vols. Durant ce temps, il reçoit des lettres de sa mère qui lui redonnent espoir et lui rappellent qu’il est promis à un destin… Blessé lors d’un vol avec son pilote, il parvient à sauver la situation et à réussir miraculeusement, ce qui lui vaut un article sur son exploit dans l’Evening Standard. Cet acte lui permettra de publier son premier livre… La guerre terminée, il est décoré de la Croix de la Libération puis en juillet 1945 le sera de la Légion d’honneur des mains de De Gaulle en personne. Sa mère peut être fière de lui, malheureusement il découvre qu’elle est décédée en 1942 ; une partie des lettres qu’il reçut durant la guerre lui ayant été transmises alors qu’elle n’était déjà plus de ce monde. Elle ne peut assister au début de gloire qui va auréoler son fils… Grâce à la médiatisation dont il a fait l’objet, Education européenne est publié en Angleterre avant de l’être dans son propre pays. Grâce aux rencontres qu’il effectue à Londres, il commence à être introduit dans le milieu littéraire, des personnalités de premier plan comme Joseph Kessel ou Raymond Aron faisant même ses louanges. Il a la « patte » des grands écrivains…  Education européenne obtiendra en juin 1945 le Grand Prix des Critiques, le (premier) Goncourt viendra un jour…

Homme à femmes, il va faire une rencontre qui marquera sa vie lorsqu’il croisa la route de Lesley Blanch. De sept ans son aînée cette journaliste londonienne de Vogue à la forte personnalité l’introduit auprès du gratin. Il l’épouse en 1944 sans cérémonie religieuse et dans la plus stricte intimité, une complicité rare va se nouer entre ces deux personnalités au caractère bien trempé. Elle lui pardonnera ses frasques et ses tromperies, l’amour qu’elle lui porte est au-dessus de cela. Il faudra que Gary rencontrera Jean Seberg pour qu’ils se séparent. Du fait de ses relations gaullistes, l’écrivain va se transformer en diplomate. Malgré le fait qu’il soit une petite célébrité à Londres, il obtiendra au final Sofia. Nommé en Bulgarie, il assistera au basculement qui s’opère à l’Est. Il parle russe, est atypique et ne tarde pas là aussi de se faire remarquer. Il est rapatrié début 1948 et devient haut fonctionnaire au Quai d’Orsay. Durant deux années il s’ennuie à mourir, il « s’emmerde » comme il dit. Il faudra l’intervention d’Henri Hoppenot, ambassadeur de France, pour le sortir de ce mouroir. Il va désormais officier dans le pays qui lui a inspiré son patronyme, direction : les Etats-Unis. A l’ONU il représente merveilleusement la France et fait la joie des journalistes, ma presse en raffole. Pour ne pas s’attirer les foudres de sa hiérarchie, il publie un roman qui ne recevra que peu d’écho, l’Homme à la colombe, sous un premier pseudonyme : Sinibaldi. C’est durant cette période que germent les bases de son plus grand roman : Les Racines du ciel. Il se donnera corps et âme à l’écriture du livre. Fin 1956, alors qu’il séjourne en Bolivie, il apprend qu’il a gagné le Goncourt… le premier. Roman idéaliste, il représente tout ce que Gary chérit. Ce prix ne fait pas l’unanimité et est attaqué dans la presse, peu importe… on parle de lui. Il obtient avec ce succès une renommée mondiale.

Un nouveau rôle va s’offrir à lui lorsqu’il est nommé Consul Général de France en Californie. Les Racines du ciel s’étant très bien vendu aux Etats-Unis, on se bat pour interviewer le personnage. Convoité, il fréquente alors le milieu hollywoodien fait de stars, de millionnaires, de malfrats et d’avatars. Il n’en oublie pas l’écriture et s’attelle à La Promesse de l’aube. Il n’en oublie pas malgré les divertissements de défendre De Gaulle lorsque celui-ci est malmené dans le pays de l’Oncle sam. C’est durant une soirée au Consulat de France qu’il va faire la rencontre de Jean Seberg. Leur relation sera clandestine jusqu’au jour où elle décide de quitter son compagnon pour lui et lui demande autant… Lorsqu’elle tombe enceinte, Alexandre Diego Gary naîtra le juillet 1962, la messe est dite pour Lesley. Elle divorce de Gary. Ils resteront très proches mais ne feront plus route commune. C’est à Gary de jouer désormais le mentor avec cette femme de vingt-autre ans plus jeune que lui. Gary s’accorde un congé et regagne Paris en sa compagnie.  Il l’acquisition d’un somptueux appartement au 108 rue du Bac. Avec elle, il renaît. Sa jeunesse le galvanise, lui… hanté par la vieillesse et la décrépitude. Son divorce lui inspirera Lady L. Le personnage central étant largement inspiré de sa première femme à qui il rend les honneurs. C’est un grand succès de librairie ; le général de Gaulle, qui reçoit chaque nouveau roman de Gary dédicacé, ne manquera pas de l’Elysée de le féliciter, ce roman étant son préféré de l’écrivain ! Il vendra les droits à la Metro-Goldwyn Mayer et confèrera le poste d’assistante de production à la principale intéressé : Lesley. Une nouvelle page s’est tournée pour Gary, avec Jean Seberg qu’il épouse en octobre 1963 il côtoie le tout Hollywood. Il vend là encore les droits pour une adaptation cinématographique de son Goncourt. Peu fidèle à son œuvre, il obtiendra que son nom soit retiré de l’affiche tant la 20th Century Fox a dénaturé le roman. Suivant sa femme sur les plateaux et n’hésitant pas à montrer les dents quand des hommes tournent autour de la jeune actrice, il trouve malgré tout le temps d’écrire Pour Sganarelle. Désireux de mettre en scène sa femme, il choisit alors le costume de réalisateur. S’inspirant d’une de ses nouvelles et publiée dans Playboy, il va réaliser son premier film : Les oiseaux vont mourir au Pérou. Le film sera un échec cuisant… il est vrai que la catégorie X qui lui fut accolée n’aida pas !

Le début des années 70 est sous le signe du deuil, De Gaulle décède. Il se rendra à Colombey pour y faire ses adieux à l’homme qui fut un de ses pères spirituels. En tenue de combat, ses tenues de combats épinglées, il dénote parmi l’assistance. Il écrira dans la foulée « Ode to the man who was France ». C’est une partie de lui qui meurt l’ancien président. On critiqua beaucoup Gary dans le monde intellectuel et littéraire pour son appartenance politique… En réalité il n’avait pas réellement de famille politique, n’était pas plus de droite qu’il était de gauche. Il était fidèle à un homme qui redora le blason de la France et à l’Ordre de la Libération dont chaque membre était pour lui un frère d’armes. Il éprouve en effet une réelle détestation pour l’homo politicus, en ce sens même s’il vote par devoir (en 1981 son bulletin ira pour Mitterrand) il est un brin anarchiste. Il connait trop bien les soubassements de la classe politique et la nature humaine pour tomber dans le piège des engagements qui sont soient de façade ou qui désillusionnent les plus purs. Ce n’est pas le cas de Jean qui comme bon nombre de stars américaines s’engage dans les combats qui secouent l’Amérique comme le celui des droits civiques ou la guerre du Vietnam. Cette partie de la vie de Gary lui inspire Chien blanc. Ses relations se détériorent avec elle, le divorce pointe… Pour couronner le tout elle est enceinte d’un autre homme, un militant des black panthers d’après les ragots le père… L’enfant ne vivra pas suite à une fausse couche. Gary fuit alors, voyageant de par le monde pour oublier le naufrage de son mariage et s’isoler incognito. Pour leur enfant, Jean continue à vivre rue du Bac mais cela tient plus de la colocation que de la vie de couple. Elle sombre dans une profonde dépression et pour la tirer des enfers parvient à monter un second film dont elle est la vedette. Malheureusement le tournage de Kill sera éprouvant psychologiquement et le film fera un four…  Les soixante ans approchant, Gary commence à ressentir les effets de cette vieillesse qui l’effraie tant. La vie de noctambule est derrière lui, il se lève tôt, fréquente les cafés de Saint-Germain-des-Prés ; il a ses rituels, son parcours, l’écriture occupe la majeure partie de ses journées. Une extravagance vestimentaire nait alors bizarrement chez lui, les costumes et l’élégance occidentale… On le croirait tout droit sorti d’un western de Sergio Leone avec ses bottes, ses vestes et son cigare au coin du bec. Il publie en 1972 Europa et Les Enchanteurs en 1973. Peu à peu chez Gary le rire et son côté badin commencent à faire place au désarroi, quant à l’enthousiasme d’antan des critiques littéraires, il a été gagné par la lassitude.

N’étant pas à un pseudonyme de plus, il décide en 1973 de créer un écrivain de toute pièce. Un romancier « neuf », débarrassé de son passé parfois encombrant dans un monde intellectuel où le terrorisme intellectuel n’épargne pas entre autres Romain Gary, un romancier vierge de tous préjugés qui lui permettra de se renouveler et de sortir de l’homme public qu’il s’est créé dont il est prisonnier. Le premier roman écrit pour Emile Ajar sera Gros-Câlin. Le roman passe les épreuves des comités de sélection de Gallimard et est au final publié au Mercure de France. Gary se frotte les mains par avance de sa supercherie qui va l’occuper les dernières années de sa vie. Ce premier roman publié va connaître des critiques élogieuses, d’autant plus que Gary en profite pour renouveler son style, cependant dans les salles de rédaction on hume qu’un écrivain de renom se cache derrière Ajar. Pour mieux détourner l’attention, il publie Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable qui contraste avec la bonhomie de Gros-Câlin. Gary transpose son mal-être lié à la cette sénescence qui le torture dans ce roman où l’impuissance et la vieillesse triomphante en est le fil conducteur. Pour que la supercherie continue à fonctionner il fait alors appel à un petit-cousin prénommé Paul Pavlowitch qu’il va diriger comme on dirige un acteur et qui va incarner le rôle d’Ajar à merveille auprès des médias en révélant que c’est lui Ajar, au point d’être consumé par le personnage. Avec le second roman signé Ajar, le célébrissime La vie devant soi le canular va même dépasser ses espérances. Ce sera en 1975 le Goncourt… Soit le deuxième pour Gary ! Quand l’année suivante Gary publie Clair de femme, les critiques écriront qu’il copie son petit-neveu… Lorsque le dernier livre d’Ajar est publié, Pseudo, Pavlowitch est de nouveau encensé par le monde littéraire et est consacré comme une des grandes plumes de la nouvelle génération. Le canular est devenu un piège qui s’est refermé sur Gary et Pavlowitch, la plaisanterie devient un enfer pour les deux protagonistes de l’affaire.

Après la mort de Malraux en novembre 1976 qui affectera beaucoup Gary, trois ans plus tard c’est celle de Jean Seberg qui vient frapper à sa porte et parachève la dépression qui el tourment depuis plusieurs années. Retrouvée morte dans une voiture, elle se serait suicidée… Gary est à bout. On lui propose au début des années quatre-vingt d’entrer à l’Académie Française et remplacer le fauteuil d’un autre frère d’arme disparu : Joseph Kessel. Il refuse. Son roman publié l’année précédente, L’Angoisse du roi Salomon, gorgé d’humour laisse présager malgré tout les tourments lancinants de son auteur. Peu avant de quitter notre monde ici-bas, sort son dernier livre, Les Cerfs-Volants, un roman plein de candeur et d’espoir où il renoue avec l’innocence de ses premières années. Puis, surprenant une dernière fois, le 2 décembre 1980 il se suicide, comme Hemingway avant lui… A l’aide d’un Smith & Wesson il se tire une balle dans la bouche, ayant pris le soin de recouvrir sa tête d’un peignoir de bain rouge. Il laisse une lettre pour son fils et sa dernière compagne Leïla Chellabi. Il a droit à des obsèques aux Invalides où les Compagnons de la Libération sont venus avec déférence lui rendre un dernier hommage. Le 3 Juillet 1981, revenant sur la promesse qu’il lui avait faite, Paul Pavlowitch fait connaître la réelle identité d’Ajar et publie L’Homme que l’on croyait. Vu des cieux, nulle doute que Romain Gary s’est bien amusé… Ainsi s’achève le roman de Gary.

Romain Grieco

 

 

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