Le body art, une pratique artistique plus que millénaire…

BODY ART PAINT

Le boy art, ou art corporel, est un mode d’expression interdisciplinaire ayant pour origine l’avant-garde de la seconde moitié du XXème siècle. Aujourd’hui, après près d’un demi-siècle de création, on réalise que ce mouvement n’a eu de cesse d’explorer les limites du corps en le mettant à l’épreuve, repoussant les frontières de ce que peut endurer un être humain en termes physiques et biologiques. En y regardant de près, les correspondances avec les rituels et divers rites remontant aux premiers âges de l’Humanité fourmillent ; que ces correspondances proviennent des religions antérieures aux trois religions monothéistes ou issues de diverses croyances et mythes (pour certains encore en activité de nos jours), les exemples fourmillent…

Après ce préalable théorique et heuristique, sera effectué dans un premier temps un bref panorama du body art, de sa naissance à ses formes les plus récentes, et dans un second temps seront analysées quelques créations ou artistes célèbres dont les actions peuvent être mises en perspective avec le religieux ou des rites ancestraux dans ses formes les plus diverses tant elles semblent y trouver leur réminiscence…

I Fondements et acmé du body art

A se détourner du fétichisme de la marchandise et désirer faire table rase du passé, vint le temps où les artistes se tournèrent vers eux-mêmes, c’est à dire leur corps. Celui-ci devenant un champ d’expérimentations, d’exploration, et un sujet de travail à part entière. Après le charnier à ciel ouvert que fut la seconde guerre mondiale, quelques années après surgirent les prémisses du body art ainsi que les premières formes de performances. Par l’apport du happening, via Allan Kaprow considéré comme le père de l’happening et le mouvement fluxus, le body art trouvera deux assises qui lui permettront de prendre son envol. La libération des mœurs traversant le monde occidental aidant, le body art est alors en phase avec son époque et la génération issue du « baby boom ».  Du fait de ce segment de l’histoire extrêmement politisé et utopique à la fois, l’engagement politique est très fort. Des artistes comme Joseph Beys mêlant sans détour aucun le politique et l’artistique. Chris Burden critiquant la société de l’époque en se mettant physiquement en danger, n’hésitant pas à jouer et tenter avec les extrêmes afin de critiquer notre société tout autant que les orientations politiques de la classe politique de l’époque où rodait le spectre de la guerre froide. Toujours plus fort, toujours plus sanguinolent, il ne cessera d’aller crescendo dans la douleur et dans la prise de risque. Gina Pane elle aussi n’hésitera pas à donner de son sang pour donner du relief à son travail, se mutilant et martyrisant sa chair ; l’automutilation devenant alors acte de création. Tout comme ORLAN avec ses opérations chirurgicales filmées, Stelarc lui aussi s’intéressera de près au corps et surtout à son évolution du fait des progrès technologiques et scientifiques, ces derniers ayant une incidence directe sur la conception que nous nous faisons de notre enveloppe. N‘oublions pas les actionnistes viennois avec des figures légendaires comme Wolf Vostell, Herman Nitsch via la peinture action (Aktionstheater) ou encore Brus souvent considéré comme une des plus grandes figures tutélaires du body art. Toujours plus loin dans le tutoiement des extrêmes, rappelons que Rudolph Schwartzkogler trouva la mort à trop vouloir créer avec elle. Bien évidemment, du grand public ces noms ne résonnent que peu. En revanche, la figure très médiatique de la performance qu’est Marina Abramovic a atteint dernièrement une aura qui récompense une vie vouée à la création et à l’abandon de son corps tout entier donné en offrande à ses performances qui faillirent plus d’une fois avoir sa peau. Le body art accompagné de la performance est donc une expression importante de l’art contemporain de l’après-guerre. Ce mode d’expression mettant au centre du processus artistique l’enveloppe charnelle. Il interrogea son rapport au plaisir mais aussi et surtout à la douleur, à sa capacité de résistance ainsi qu’à ses modifications possibles du fait des avancées chirurgicales et biotechnologiques en cours.

II Emprunts et correspondances entre rites, rituels, croyance, mythes et body art

Rites grecs :

Cela n’échappe à personne que l’Europe tire son nom d’un mythe antique. On ne peut mentionner les multiples manifestations de la présence grecque dans la culture européenne tant elles sont innombrables. Cette influence couvrant tous les domaines de la civilisation, de la littérature, des arts à certains concepts politiques et bien sûr philosophiques…  Cultes et rites grecs, aujourd’hui considérés comme païens, s’adonnant aux sacrifices d’animaux. Hermann Nietzsche est une passerelle entre notre siècle et cette civilisation disparue (sans réellement l’être) lorsqu’il fait ressurgir du passé des cérémoniaux faisant ainsi écho à cette Grèce fantasmée via des actions artistiques célébrant le corps et ayant recours à des sacrifices d’animaux dont les entrailles sont mélangées avec des fruits déversés sur les participants. Orgie de sang, de carcasses, de tripes, comme à la grande époque helléniste !

Rites chrétiens :

L’identité spirituelle de l’Europe plonge ses racines dans les soubassements de trois grandes villes : Athènes, Rome et Jérusalem. Ces trois capitales de l’Antiquité incarnant les fondements de la philosophie, du droit et de la religion du « vieux continent ».  Héritage judéo-chrétien, via Rome et Jérusalem, la figure du Christ n’a cessé d’inspirer les artistes et a donné parmi les plus grandes œuvres de l’art européen. Malgré la fin d’un art chrétien en tant que tel du fait du scientisme, de l’athéisme et l’anticléricalisme montant du XXème siècle, la figure centrale du christianisme n’a pas disparu de l’imaginaire créatif des artistes. Son influence, bien que parfois sujette à la détestation, planant toujours au-dessus de la création artistique contemporaine. Tout naturellement, « l’imagerie christique » a donc été maintes fois évoquée, travaillée et détournée par le body art. Exemple célèbre parmi d’autres, celui de Michel Journiac à travers Messe pour un corps, performance durant laquelle il fit distribuer des tranches de boudin issues de son propre sang faisant office d’eucharistie… Michel Journiac, travesti en prêtre, donnant l’office au sein de la galerie Daniel Templon. L’artiste eut recours aux rites chrétiens via la célébration liturgique. Dans la messe catholique, le pain et le vin devenant le corps et le sang du Christ. Le corps, symbolisé par l’eucharistie, n’étant cette fois-ci plus celui de Jésus mais celui de Journiac dont les fidèles se nourrirent !

Rites vaudous :   

Si l’on s’éloigne de notre continent pour s’aventurer en Afrique ou dans les Caraïbes, on pénètre alors sur les terres de la religion vaudou…  Religion aux relents de chamanisme et d’animisme, comprenant un large éventail d’esprits et de divinités inférieures ainsi que la fameuse poupée vaudou (instrument magique de torture) qui a fait le tour du monde tout autant que les films de zombies qui s’en inspirent ! Les sorciers, appelés « bokos » en Haïti, prétendant pouvoir tirer de leur tombe les morts pour en faire des esclaves. Bien qu’il soit associé à la magie noire par les Européens, bien au contraire le vaudou a pour fonction de protéger ses adeptes de la sorcellerie. Grâce à l’apport du cinéma et de l’introduction du vaudou aux Etats-Unis par le biais de la Louisiane, le vaudou et son univers sont connus de par le monde. Günter Brus, un des fondateurs de l’Actionnisme viennois, lorsqu’il s’adonnera aux maquillages, aura recours aux grimages utilisés dans les rites vaudous… Visages peints en blanc où toute humanité semble s’être évadée et dont certains traits sont comme balafrés par une encre noire ; le blanc étant la couleur du trépas lorsque toute vie a quitté un corps et le noir celui de mort.

Scarification :

La scarification est aussi ancienne que l’Humanité et consiste à effectuer des incisions assez profondes afin que les lésions formées (retravaillées ou non par la suite) puissent permettre d’identifier l’appartenance à un peuple où le niveau hiérarchique dans un groupe donné. Dans certaines régions du monde, cependant, elles ont une fonction uniquement esthétique. En Afrique, cette pratique est encore en cours ; l’occidentalisation des esprits ou encore les deux grandes religions monothéistes que sont l’islam ou le christianisme n’étant pas parvenus à y mettre un terme. La scarification, tout comme le tatouage ou le piercing, est désormais pratiquée en occident mais reste très marginales et vidée de son sens premier. Le body art s’appropriera cette pratique comme avec Gina Pane. Il est important de préciser que Gina Pane n’utilisera pas l’automutilation de manière bassement sensationnaliste ; préparées avec minutie, les blessures que l’artiste s’infligera dans ses actions ne témoignant pas d’un sentiment de détresse mais plutôt d’un sentiment d’ordre activiste. Par exemple, dans l’action Autoportrait(s) de 1973, l’artiste se blessera aux lèvres pour par la suite se couper la peau au pourtour des ongles. Dans un autre registre, jouant avec les extrêmes, la douleur et le plaisir, son action Azione Sentimentale elle utilise aussi bien l’image romantique de la rose que ses épines afin de se les planter dans le bras, dessinant une sorte de tige sur le bras puis incisant alors la paume de sa main à l’aide d’une de lame de rasoir afin d’évoquer les pétales.

Modifications corporelles :

Comme son nom l’indique, la modification corporelle désigne une modification artificielle du corps, celle-ci peut être éphémère ou irréversible. Comme nous l’avons vu, notre civilisation occidentalise après avoir démocratisé le tatouage emprunte à des civilisations très éloignées de la nôtre des pratiques extrêmes, notons que la chirurgie esthétique, adoptée ô combien par le corpus médical, elle aussi contribue à la modification corporelle via entre autres l’usage d’implants. La modification corporelle est pourtant une pratique multi millénaire. Nous avons de par le monde des exemples de modifications qui prouvent la césure entre l’homme et l’animal et un intérêt anthropologique certain… Par exemple le collier-spirale, processus répandu chez le peuple Padaung de Birmanie consistant dès le plus jeune âge à ajouter des anneaux afin qu’à maturité des femmes se retrouvent avec un coup de girafe. N’oublions pas les déformations crâniennes très répandues auprès des populations andines, mais aussi les mutilations dentaires, pratiquées en Afrique et en Amérique du sud, et bien sûr la scarification et la mise d’implants à des fins esthétiques. Le body art à travers ORLAN élèvera à son paroxysme certaines de ces pratiques, ses interventions chirurgicales devenant des œuvres d’art à part entière. N’oublions pas non plus Stelarc qui via Ear on arm (une greffe de peau simulant, sur le bras une oreille) modifia lui aussi son corps en ayant recours à la main de l’homme qui de plus en plus d’égaler celle de Dieu. Du fait des progrès chirurgicaux et biotechnologiques, les modifications corporelles ont de l’avenir et ne connaissent que de moins en moins l’entrave des limites…

L’histoire de l’humanité et de l’art n’étant qu’un immense détournement, pastiche ou réappropriation du passé, ces correspondances sont donc on ne peut plus logiques. Le body art, par le biais du corps, se faisant la caisse de résonance d’une époque et de ses transformations. Alors que le champ politique et sociétal avaient pris le dessus sur le religieux, car plus larges et correspondant mieux à ce début de siècle où les transgressions civilisationnelles sont au centre de notre société en perte de repères, de sens et d’idéal commun, les « body arters » avaient quelque peu laissé de côté le religieux. Cependant, du fait du regain d’intérêt pour la question religieuse et spirituelle (ou considérée comme telle) ainsi que de l’instrumentalisation des religions à des fins géopolitiques dont les déflagrations se répandent aux quatre extrémités de la planète, le body art ne devrait pas s’arrêter là… Il ne reste plus qu’aux figures de proue du mondialisme à inventer de nouvelles religions (globalisantes) et de nouveaux rites afin que le body art puisse y trouver nouvelles matières à création !

Romain Grieco

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