Jacques Dutronc le dégagé des engagements

JACQUES DUTRONC PAINT

En 1967 lors d’un débat à l’Assemblée nationale, Georges Pompidou alors premier ministre lâchera : « Comme le dit Jacques Dutronc, il y a un cactus ». Bien bel honneur d’un lettré rentré en politique par hasard vis-à-vis de cet artiste dont le capital sympathie perdure plus de cinquante ans après ses débuts.  Dutronc, c’est le chanteur qui fit de la politique sans en faire, en marge des grands courants contestataires de son époque. Hédoniste, je-m’en-foutiste, cynique, sardonique, taquin, facétieux, fuyant les honneurs (il refusera trois fois la médaille des Arts et des Lettres), il est unique dans le paysage de la chanson française. Il a livré au patrimoine plusieurs titres qui n’ont pas pris une ride et dont l’esprit anarchisant n’a pas vieilli avec le temps. Place à l’homme au Barreau de chaise !

Né durant le Paris de l’Occupation d’un père ingénieur des Mines et d’une mère au foyer, Jacques Dutronc est le leur deuxième et dernier enfant. Attiré par les animaux (une prédilection pour les souris et les chats) et peu concerné par l’école, déjà on devine que le petit bonhomme est quelque peu en marge. La famille place la religion au-dessus des questions politiques, il est vrai qu’on y compte quelques hommes d’église ; malgré l’éducation catholique qui lui est donnée, Dieu et lui feront deux. Sa scolarité est chaotique, contrairement à son frère aîné, il préfère flâner dans la capitale, se faire des copains et écouter de la musique. Son premier contact avec la musique lui vient certainement de son père, musicien amateur et qui avec humour accompagne des groupes le week-end au piano par passion et pour boucler les fins de mois. Cancre mais doté d’un bon coup de crayon, ses parents l’inscrivent à l’Ecole professionnelle du dessin industriel (EPDI), il n’ira pas jusqu’au bout du cursus mais s’y fera de belles amitiés masculines. Il commence à intégrer les petits groupes amateurs qui fleurissaient à l’époque, sérieusement influencés par la musique yankee commençant à inonder les ondes. Traînant avec sa petite bande de la trinité, il y croise quelques futures légende la chanson française comme un certain Jean-Philippe Smet ou encore Claude Moine… toute une époque ! Il perfectionne sa maîtrise de la guitare et qu’il apprend en autodidacte, il est plutôt éclectique dans ses choix musicaux, Brel côtoyant le jazz, et le rock de l’époque. Déjà on sent que le petit Jacques ne donnera pas dans le mimétisme nord-américain, un côté franchouillard et parigot le singularisant de ses camarades. D’ailleurs, les rêves de gloire ce n’est pas pour lui, le désir de prendre du bon temps et de profiter de la vie le préoccupant avant tout. L’esprit de sérieux, pas pour lui… Le dilettantisme marqué par un brin de fainéantise aux accents anarchistes pointant déjà…

Avec son premier vrai groupe, Les Cyclones, il passe une audition. Le quatuor signe fin 1961 chez Vogue, maison de disque alors dirigée par Jacques Wolfsohn. Le talent de guitariste de Jacques n’est pas passé inaperçu, il est vrai qu’il dispose de certaines prédispositions… Tout comme la drague, le jeune-homme commençant sérieusement à s’intéresser à la gente féminine. Le groupe effectue ses premières tournées dans des conditions très artisanales, sillonnant la France des trente glorieuses remplie d’une jeunesse désirant s’amurer coûte que coûte, l’argent de poche n’étant pas un problème à l’époque.  Le service militaire mettra un terme à l’aventure du groupe qui tombera dans les oubliettes, les jeunes musiciens étant appelés sous les drapeaux. Il effectue son service militaire en Allemagne, tout comme Elvis, fera un peu de bagne pour des fausses permissions et insubordination. C’est durant cette période qu’il commencera à lever le coude. Après dix-huit mois il retrouve la vie civile et peut s’en aller retourner ses quartiers où la musique, les copains et les filles prédominent. Il est embauché en 1964 comme guitariste dans l’orchestre d’’Eddy Mitchell (cela sonne mieux que Claude Moine) et commence à composer pour les autres ; une de ses compositions donnera par la suite le fameux Le Temps de l’amour de Françoise Hardy…  Bon mélodiste, il gagne sa vie en écrivant pour les jeunes artistes (souvent sans lendemain) et ne pense pas un seul instant à faire carrière comme chanteur.

C’est par hasard qu’il deviendra une star… Lors de maquettes, il prête sa voix sur un texte de Jacques Lanzmann (fondateur de Lui), l’écrivain s’essayant depuis peu à l’écriture de paroles. Lanzmann, faut-il le rappeler, est un sacré bonhomme… Il a échappé aux milices durant l’occupation et a sérieusement bourlingué, mille métiers mille aventures dans le monde entier… Il sera son parolier le plus célèbre et entretiendra des relations complexes avec lui ; il est vrai que s’il a permis au chanteur de rentrer dans le Panthéon de la chanson et influença son personnage, nombre des succès furent en partie des œuvres à quatre mains, Dutronc peaufinant ou mettant son grain de sel dans les textes. Lanzmann livre à Wolfsohn quelques textes (dont Mini-mini-mini et Et moi, et moi, et moi) qui tranchent avec l’humeur de l’époque très contestataire où la dérision s’est évanouie. Quatre titres sont enregistrés avec jacques à la voix, le 45 tours Et moi, et moi, et moi est pressé, l’aventure peut commencer… Le titre est un carton, la France découvre Jacques Dutronc et son look de jeune-homme de bonne famille… son sourire narquois, son cynisme, son « je-m’en-foutisme » et sa désinvolture le démarquant immédiatement des autres chanteurs tricolores de sa génération. S’ensuivent Les Play-Boys, Et moi, et moi, et moi… raz-de-marée là aussi. 1996 est l’année Dutronc ! Les premiers concerts devant être effectués mais ne disposant que peu de chansons en stock, outre quelques reprises, Jacques s’adonne à des sketchs et joue autant qu’il se jour du public.

La dutroncmania dépasse les frontières, il enregistre et joue à l’étranger pour promouvoir la déferlante. Alors qu’il est devenu une jeune star, ses réponses lapidaires et gorgées d’humour lors d’interview rentrant dans la légende. Rien n’a pourtant réellement changé, il vit encore chez ses parents et y restera encore quelques années. Jacques rentre de l’argent dans les caisses mais son contrat ayant été mal négocié une grande partie va à la maison de disque… De plus, l’argent et lui font deux, les années n’y changeront rien ; ce qui rentre est vide dépensé, voire dilapidé ; il n’est pas du genre à investir et quand il s’y hasardera cela lui réussira guère. Lors d’une soirée, il courtise pour de bon Françoise Hardy et remporte la mise… N’oublions pas qu’à l’époque elle était une égérie du monde de la musique et adulée par des pop stars comme Bowie. Durant l’année 1968 où la France vivra une petite révolution, alors que Dutronc est apolitique et anarchiste à sa manière, très loin des mouvements étudiants imprégnés de maoïste, de marxisme ou se trotskisme, le titre Fais pas ci, Fais pas ça colle à l’actualité, idem pour L’opportuniste.

Dutronc, tout comme Gainsbourg, devient avec le temps possédé par son personnage. Début des années 70 il est populaire comme jamais, des chansons comme Les Play-boys, ou Il est cinq heures ont fait de lui une vraie star. Il délaisse le rock des débuts pour s’aventurer dans des styles qui ne lui réussiront pas toujours. Le personnage fantasque et paillard fait aussi oublier quelques petites perles, pleines de poésie et de sensibilité… Ce n’est pas ce que veut le public, il est prisonnier de l’image qu’il a créée. Il a connu les honneurs de l’Olympia mais pour aller au bout de sa logique investira une petite salle, La Tête de l’Art, où on frôle le grand n’importe quoi… Mais un n’importe quoi qui tient de la performance ! Ses concerts en forme de dîner spectacle balaient « d’un revers de micro » les conventions du tour de chant. Sketches, improvisation, interaction sans filet avec le public, gags… Les personnes qui assistèrent à cette série de concerts s’en rappellent encore… On sent que la fin de la route est proche et qu’il veut passer à autre chose, la routine l’ennuie, il a besoin de passer à autre chose. Celui qui est devenu chanteur par hasard va devenir acteur. Sa première apparition au cinéma va se faire durant l’année 1973 via le long métrage Antoine et Sébastien réalisé par son ami (et ex de Françoise Hardy). Les films vont alors se succéder, Dutronc gagnant la reconnaissance du métier, ou du moins y étant toléré… L’Important c’est d’aimer réalisé par Andrzej Zulawski confirme ses talents d’acteur, il démontre qu’il peut aussi tenir un rôle dramatique. La chanson devient alors de plus en plus secondaire, il quitte enfin le cocon familial pour une maison de ville sur trois niveaux en plein XIVème arrondissement où il vit avec Hardy. Il continue à tourner à un rythme effréné, une dizaine de films (pas tous inoubliables) dans des registres très variés. Il tourne même avec Godard dans Sauve qui peut (la vie).

A l’exception d’un duo avec Hardy en 1978, il se fera plus que discret question musique durant la seconde moitié des années soixante-dix ; pourtant il est une source d’influence pour nombre de jeunes chanteurs. Il faudra que Wolfsohn crée un département variété chez Gaumont Musique et le taquine pour qu’il revienne à la chanson. Nouvelle décennie, paraît en novembre 1980 Guerre et pets. Dutronc est de retour, Lanzmann et Gainsbourg (qui a écrit les paroles de plus de la moitié des chansons du disque) se partagent les musiques de Dutronc. C’est un retour gagnant musicalement, on y retrouve quelques-uns des titres les plus appréciés du public comme L’Hymne à l’amour (moi l’nœud) et J’ai déjà donné. Malheureusement, les ventes seront tièdes, Dutronc chanteur fait désormais moyennement recette. De plus, le diable se cachant dans les détails, la signature avec Gaumont l’oblige à livrer trois albums. Il expédie comme on expédierait un pet C’est pas du bronze un an plus tard, c’est un échec commercial… L’album est bâclé, les tensions entre Dutronc et Lanzmann n’ont rien arrangé. Pour se sortir de la contrainte d’un troisième album studio dont l’idée ne l’enchante guère il propose un deal à sa maison de disque, un 45 tour qui sera un succès plutôt qu’un album voué à être de nouveau un four. Dutronc ne s’est pas moqué des cravatés de Gaumont : Merde in France (Cacapoum) est un vrai carton. Sans rapport aucun, il se marie en mars 1981 ; il l’épouse à Monticello dans la plus grande discrétion pour des raisons de « paperasseries ».  L’idylle avec l’île de beauté va commencer… Alors que tout chanteur aurait capitalisé sur le succès de Merde in France (Caca poum), il ne fait rien comme les autres et retourne au cinéma. Il faut attendre 1987 pour qu’il reprenne le rôle de chanteur, il signe avec CBS et pour la première fois est crédité de la quasi-totalité des textes. L’album CQFD est un échec, on retiendra malgré tout Qui se soucie de nous co-écrit avec Daho. Malgré la promotion, l’aide des médias, les ventes ne décollent pas. Déçu, il s’en retourne au plus vite au cinéma. Mes nuits sont plus belles que vos jours réalisé par Zulawski redore son blason. S’ensuit un film qui va le consacrer en tant qu’acteur…  Le film Van Gogh réalisé par Pialat et qui s’attache aux dernières semaines de vie du « suicidé de la société » est une réelle réussite. L’interprétation de Dutronc, tout en justesse, est admirable. Amaigri par une cure sans alcool entreprise deux ans auparavant (il cessera la boisson durant quelques années) qui lui a fait perdre les kilos superflus, son visage anguleux épouse à merveille les traits émaciés du peintre. Il emportera le César du meilleur acteur 1992, la profession l’acclame… Il sourit.

Allez comprendre, alors qu’il triomphe au cinéma, l’homme ayant l’art du contre-pied, il se décide à remonter sur scène… Fin 1992, l’homme au cigare endosse son perfecto et part à la conquête du Casino de Paris. Durant un mois il fait de la salle sa résidence secondaire.  Aux journalistes qui réclament des interviews, ils les convoquent sur scène ; l’entracte donne lieu aux aphorismes dont il a le secret. L’album live qui s’en suivra sera un triomphe, la jeune génération découvre le bonhomme qui par sa personnalité fascine. Tous les médias se l’arrachent, tout le monde veut sa part de Dutronc, de la tête au tronc (sic). Le succès l’amène à déjeuner avec François Mitterrand, il voulait s’y rendre dans le plus simple appareil… il se tiendra bien et fera bonne figure devant le Président. Huit ans après CQFD, fin 1995 sort l’album Brèves rencontres. Plusieurs paroliers contribuent à l’album dont jean Fauque et la superbe Linda Lê. La préface du livret CD est signée par un futur Prix Nobel : Patrick Modiano. Malheureusement l’album est en demi-teinte, le succès n’est pas au rendez-vous, une nouvelle fois Jacques en profite pour prendre la poudre d’escampette dans le milieu du cinoche. Il tourne dans plusieurs films aux réussites diverses (Le Maître des Eléphants, Place Vendôme, Merci pour le chocolat, Embrassez qui vous voudrez…). En mai 2003 il est de retour dans le rôle de chanteur avec l’album Madame L’existence. La presse communique beaucoup sur la paire (sic) Lanzmann-Dutronc. Il se plie au jeu de la promotion et ne se ménage pas, bien qu’encensé par la critique l’album ne sera pas un succès commercial, il est vrai qu’il ne donne pas dans la facilité et n’a pas de titre racoleur pouvant donner lieu à des tubes. Comme d’habitude, il retourne au cinoche et rejoue l’acteur… En   juin 2006 Jacques Lanzmann décède, Dutronc ne fait pas de déclaration mais pour tous ses admirateurs savent que c’est une part de la légende qui meure avec lui… Les années s’écoulent, Dutronc continue sa route dans le septième art (Ma place au soleil, UV, Le Deuxième Souffle…), à défaut d’un nouvel album sort une version augmentée de Pensées et répliques en 2007. Après des ennuis de santé, en 2010 il revient finalement à la scène et comme pour le Casino de Paris sans nouvel album à promouvoir, il joue à guichet fermé à travers toute la France. Fin 2014 il s’associe à ses copains d’enfance, plus connus sous les noms de Johnny Halliday et Eddy Mitchell pour une série de concerts. La tournée des Vieilles Canailles fera un vrai carton au point que l’expérience est renouvelée pour 2017.

Jacques Dutronc dont la carrière a désormais plus de cinquante ans a mené sa barque comme il l’entendait, commit des erreurs en termes de carrière… mais c’est ce qui fait aussi sa longévité. Pour qui tend l’oreille, derrière l’apparente légèreté de ses chansons  on y trouve un chanteur qui sans se prendre au sérieux et appartenir au clan des artistes engagés (souvent de façade) a chanté sa détestation de l’esprit bourgeois et intellectuel « de salon », son amour de la France dite « populaire », son dédain envers la classe politique. Il est admiré par plusieurs générations qui voient en lui l’archétype même de l’anticonformiste et de polémiste. De sa Corse d’adoption où il se la coule douce, il savoure les plaisirs simples de l’existence en compagnie de sa ribambelle de chats. Bien que septuagénaire, il n’a rien perdu avec l’âge de sa verve et de sa sève. Il conserve sa marginalité anarchiste, n’est pas Charlie, ne courbe pas l’échine devant les censeurs de la pensée et continue malgré son palpitant qui fait des siennes à fumer… des havanes, bien évidemment !

Romain Grieco

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