Arthur Cravan le poète aux boules de cuir

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Poète, boxeur, colosse aux mains de pierre, baroudeur, marin, insatiable nomade, déserteur… le poète aux cheveux les plus courts du monde est un mystère et un personnage qui forgea sa vie comme on forge une œuvre.  Disparu en mer comme Corto Maltese à la différence qu’il ne fut pas un personnage de fiction. Il fit cependant, comme Rimbaud et d’autres, de sa vie une fiction…

Né à Lausanne le 22 mai 1887, parlant parfaitement la langue de Molière,  il débarque alors qu’il est âgé de vingt-deux ans à Paris ; la ville étant à l’époque la capitale où tous les grands artistes du monde entier se donnaient rendez-vous. Né Fabian Avenarius Lloyd, il était par jeu de mariage le neveu d’Oscar Wilde, son pseudonyme viendrait d’une relation amoureuse qu’il aurait eu avec une jeune femme native de Cravans… Il avait déjà bien vécu avant d’arriver dans la capitale, se faisant vite remarquer par son verbe fulminant, injuriant à tout va. « Qu’il vienne celui qui se dit semblable à moi que je lui crache à la gueule » qu’il aimait répéter…  Sa carrure hâbleuse et imposante, deux mètres de haut et plus de cent kilos, ne laissant pas indifférente. C’était d’ailleurs un désir pour lui de se démarquer des hommes de lettres fluets, parfois falots et pleutres. Pourtant, malgré un caractère ombrageux et sévèrement burné, une grande féminité gracile résidait en lui, celle-ci contrastant avec ses imposantes mensurations.

Breton encensa sa revue « Maintenant », les critiques artistiques et la liberté de ton de Cravan étant novatrices pour l’époque. Refusant les convenances du monde intellectuel, ses apparitions et conférences étant des happenings mouvementés voire « musclés » avant l’heure. De 1912 à 1915 cinq numéros furent édités, il était l’unique rédacteur, louant les services d’un homme-sandwich pour en faire la publicité. Ce fut l’outil lui permettant de faire parler de lui et de se faire connaître dans le monde artistique. Il distribuait sa revue dans une carriole de marchand des quatre saisons à la sortie des expositions dont il disait parfois grand mal des artistes qui y exposaient, haranguant le sérail culturel parisien. Il ne se priva pas d’égratigner voire estoquer les gloires littéraires de son temps. En guerre avec Apollinaire, il le défia en duel par provocation… Il n’eut jamais lieu, mais tous deux moururent trop jeunes. Il fit d’ailleurs un peu de prison suite à une altercation avec Robert Delaunay, sa femme se prenant un coup dans l’empoignade. Cendras fut épargné par son humour assassin, ce dont il ne se priva pas avec Gide, du fait du respect qu’il éprouvait pour ce grand bourlingueur des lettres. Son carnet d’adresses et ses coupures de presse révélèrent qu’il était obnubilé par sa personne, pour ne pas dire son personnage, et donc la célébrité… Soit : la société du spectacle avant l’heure, Guy Debord citant d’ailleurs fréquemment Cravan comme un de ses maîtres.

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Etre multiple, il aimait les gens en marge car il l’était lui-même. Il se voyait d’ailleurs comme prince et voyou à la fois. Elevant la provocation au rang d’art à part entière. Refusant d’être embrigadé, haïssant les frontières géographiques, idéologiques ou les dogmes artistiques. Scandaleux, passionné par la vie et l’art, sa correspondance avec Mina Loy nous donne des clefs sur sa quête intérieure et artistique.  Soit, entre autres, la recherche de la poésie pure, le « prosopoème » comme il le nomma ; écriture qui partirait de la prose pour finir en poèmes. Cette vision de l’écriture il ne l’appliqua que peu dans ses écrits. Il trouve et ne s’attarde pas, comme dans ses nombreuses errances géographiques… Il inspira les fondateurs du dadaïsme et du surréalisme qui le considérèrent comme un précurseur voire un prophète. Son refus des normes est précurseur du scandale si cher à Dada. Faire parler du lui faisant partie de sa démarche artistique. L’esprit de sérieux fut d’ailleurs ridiculisé par Cravan. Rien n’ayant d’importance… Tout pouvant être ridiculisé, raillé. L’homme et l’œuvre fusionnant, elle est malheureusement fluette… On a beaucoup plus écrit sur lui qu’il n’a écrit, une petite centaine de pages guère plus. Un grand nombre d’artistes s’évertuèrent à en faire un mythe et créer une postérité presque fétichiste pour cet homme il est vrai fascinant et atypique. Mort trop jeune, son œuvre à venir ne put jamais éclore, rattrapé qu’il fut par la camarde bien trop tôt. Fait établi, il peignait ; à ce jour des investigations afin de savoir si c’était lui qui se cachait sous un double nommé Edouard Archinard est toujours d’actualité.

Pour échapper à la boucherie de la Première Guerre Mondiale, muni de faux passeports il erra en Europe. Grand évènement de la vie de Cravan, champion de France amateur il effectua un combat à Barcelone en 1916 contre Jack Johnson. Il fut mis KO au sixième round, certes, mais face au plus grand boxeur de son époque et un des plus grands poids-lourds de tous les temps. Il ne fit en effet pas illusion, combat de piètre qualité, Johnson accepta le combat pour la publicité et l’argent. Reste que c’est le seul combat dans l’Histoire entre un artiste et un boxeur et que le défier relevait déjà de l’exploit… La boxe ayant été pour Cravan une extension mystique de la poésie, une façon de la vivre corporellement, dans sa chair, dans son sang.  

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Anarchiste dans l’âme, il quitta l’Europe pour gagner les Etats-Unis. Sa conférence à New-York lors du Salon des Indépendants, où bien éméché il finit presque nu, déclenchera les émois des bourgeois qui y assistèrent. A New-York il y retrouvera notamment Duchamp dont le double (RRose Sélavy) s’inspire de Cravan. Il lui subtilisa Mina Loy lors d’un dîner chez les époux Arensberg, jeune artiste considérée à l’époque comme « l’avant-garde de l’avant garde ». Peintre, auteur dramatique, poète, il fut subjugué par cette femme à la personnalité intimidante. Il dira qu’elle est la seule à qui j’ai pu parler, elle dira qu’il est la seule personne qui lui ait donné l’impression de fréquenter un dieu. Il quitte les Etats-Unis pour éviter là encore la conscription. Mina le retrouve et se marient à Mexico, repère des anarchistes et des déserteurs de l’époque. Ils vivent dans des conditions misérables. Quand le Mexique se rallie à l’Allemagne il pense à un suicide commun pour lui et sa bien-aimée. Ils fuient en Argentine avec pour tout bagage leur ventre vide et un enfant à naître… Mina ne pouvant rallier la capitale par bateau du fait de son état ils se séparent, elle voyagera par le train et lui par la mer. Il disparaît en novembre 1918 lors d’une tempête dans l’Isthme de Tehuantepec à l’âge de trente et un ans… Son corps ne fut jamais retrouvé. « La vie ne vaut pas la peine d’être vécue mais je vaux la peine de vivre » qu’il écrivit, à croire que la vie décida qu’il n’était pas nécessaire qu’il s’attarde un peu plus ici-bas… Le temps fera de lui un être mythifié, mais comment distinguer la légende de la réalité ? Même ceux qui le côtoyèrent se contredisent dans leurs archives le concernant…

Romain Grieco

PS : Merci à Claude Nougaro pour sa chanson « Quatre boules de cuir » qui a inspiré le titre de cet article

 

 

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