L’Arte Povera : art, spiritualité et guérilla

branche bois arte POVERA

Opposé au fétichisme de la marchandise, ce mouvement né dans les années soixante en Italie a plus que jamais sa place dans notre monde contemporain. Renouant avec le côté primitif de la création, il a pour vocation de sacraliser le geste et non l’objet qui en découle. Devançant les problématiques dans laquelle s’enlise notre époque et qui menace les générations à venir, l’Arte Povera est à la fois spiritualiste et politique. Depuis sa première exposition à Gênes en 1967 « Arte Povera in spazio » ne mouvement perdure et ne cesse de prendre une dimension encore plus actuelle au regard des grands périls qu’annonce notre siècle naissant.

ARTE POVERA ?

L’ARTE POVERA ?… Opposé Allez ! deux bouts de ficelle, un parpaing, un sac de charbon et quelques rails de chemin de fer entreposés dans une somptueuse galerie d’art et vous voici le roi de l’arte povera, diront quelques mauvaises langues réfractaires à l’art contemporain. Loin de leur en tenir grief et de juger le propos réducteur, il serait bon de contextualiser l’époque dans laquelle ce mouvement artistique à pris son essor. Nous sommes en 1967 à Gênes dans une exposition présentée par le critique d’art italien Germano Celant. L’Italie, comme tout pays occidental, vit les années 1960 avec un joli sens de la « Dolce vita » et de la frénésie. L’ère de l’hyper industrialisation, des encarts publicitaires, de la culture pop, des hippies, de la pilule, de la minijupe, des premiers mouvements contestataires produisent un terreau propice aux revendications artistiques. Cette « pauvreté », surtout due aux matériaux employés (chiffons, plâtre, bois, acier, la terre, le tissu, les végétaux, etc…), et mise en valeur dans les œuvres de l’époque n’est qu’une forme de détachement, de défiance au regard des acquis culturels synonymes de consommation effrénée. Une revendication que Germano Celan centralise à travers sa fameuse exposition d’où émergent les têtes pionnières de ce mouvement : Alighiero Boetti, Luciano Fabro, Giuseppe Penone, Michelangelo Pistoletto ou encore Jannis Kounellis, décédé il y a quelques semaines. Faut-il y déceler une dimension politique ou spirituelle dans ce mouvement artistique propre à l’Italie ? En partie, oui. Une forme de radicalisme et de marginalité liée aux soubresauts des grandes manifestations qui secouent le pays. Les vagissements des Brigades Rouges et de Prima Linea commencent à se faire entendre. Et puis, il y a ce concept très « Power Flower » de l’époque : le retour à Mère Nature. L’artiste communiant avec les éléments, image d’Epinal galvaudée depuis. L’arte povera s’est vite dilué, quelques années à peine, dans les egos de chacun.

Harry Kampianne

Un art contestataire

L’Arte Povera, terme donné par le critique d’art Germao Celant qui en écrivit son manifeste, est un courant majeur de l’art contemporain du siècle dernier et dont l’esprit, même s’il a subi des mutations, perdure encore aujourd’hui. Né en Italie, dans un contexte politique et social mouvementé, nul doute que le climat de l’époque issu des ruines de l’Empire romain contribua à le façonner. Hérité d’un esprit chrétien qui coule dans les veines des italiens, même s’ils sont athées ou communistes, la pauvreté a toujours été élevée dans le monde catholique contrairement au monde anglo-saxon. La notion de dépouillement étant en opposition avec la société de consommation érigée en maître aux Etats-Unis. En cela, ce mouvement étant en totale rupture avec d’autres courants artistiques comme le pop art. La question d’un art bourgeois, d’une industrie de la culture, d’un marché de l’art tout puissant réservé à une élite et donc coupée du peuple, étant posée. Cette révolution artistique devant venir de la base, de la plèbe, car contrairement à la bourgeoisie dont la finalité implicite est de maintenir sa position dominante, le peuple ayant le désir d’une élévation qui la mènerait à l’abolition des classes. Difficile donc de comprendre que l’Arte Povera ne fut pas influencé par les mouvements politiques italiens à dominante marxiste et plus largement communiste. La distinction d’art riche et d’art pauvre étant posée, les œuvres issues de ce mouvement et de ses plus grands dignitaires se devant d’être réalisées avec des matériaux accessibles au plus grand nombre. La contrainte matérielle devant être bannie afin de permettre une création libérée de toute contingence financière.  Pour se faire, aller puiser dans ce que le monde a à offrir à tout être humain s’avéra primordial, d’où des matériaux provenant de la nature. Car la nature ne connaît pas de classe sociale, ne voyant en un homme qu’un simple homme, dépouillé de tout apparat ou de condition sociale. Lutter contre le fétichisme de la marchandise et la divination financière de l’objet étant un des socles du mouvement. Le végétal, le minéral, le biologique permettant de réaliser des créations qui échappent aux matières nobles soit-disantes nécessaires à la création ; utiliser des matières dites « pauvres », parfois périssables et privilégier l’installation étant un acte de rébellion contre les institutions. Quant à la main de l’artiste et son geste créateur, la pensée (et non le cogito) et l’intention, ils sont érigés en maître. Nous sommes loin du crâne de diamants de Damien Hirst dont la valeur a été en grande partie fixée par le prix du minéral utilisé pour le créer.

Ce mouvement est donc militant et révolutionnaire en soi puisqu’il tenta de déstabiliser les valeurs du marché, modifier l’ordre établi et changer une pensée dominante influençant le monde occidental tout entier. Une certaine spiritualité ramenant le créateur et le spectateur à l’essentiel et donc à l’émerveillement des sens étant une des finalités. L’âme humaine n’ayant pas de prix, et encore moins de cote… en cela, l’Arte Povera est universaliste, il s’adresse à tout être humain, quelle que soit sa condition, le continent où il évolue ou encore sa culture de base. La déculturation et l’unification d’une seule humanité libérée de toute frontière étant le point d’orgue de cette pratique. L’Humanité étant complexe et faite d’opposés, ce n’est donc pas un hasard si les contraires se retrouvent souvent dans les créations de ce mouvement qui est humaniste dans le bon sens du terme… L’art devant pénétrer l’existence, créer pour créer ou à des finalités uniquement esthétiques étant une déviance pour les fondateurs du mouvement ; revenir vers l’essence même de l’art étant une obligation, le discours devant s’effacer devant l’émotion et l’intention. Revenir à l’art premier pour revenir à l’Homme en quelque sorte…

Mouvement artistique unifié mais aux propositions diverses

Si les artistes issus de l’Arte Povera rejettent l’appellation de « mouvement » et préfèrent le terme « attitude », il y a bien un dénominateur commun à l’ensemble des grands artistes issus de ce mouvement, il regorge de créateurs qui à partir de leur sensibilité personnelle ont su donner à l’Arte Povera une grande diversité de propositions. Leur conception de ce que doit être un « art pauvre » étant très personnelle. Etre amalgamé ou régi par une seule identité n’étant pas le propre des artistes du mouvement ; cependant, ce qui fait office d’unification est la même posture, la même intention. Une attitude combattante fondée sur le refus des institutions et d’une société aliénée par la consommation les réunissant. L’objet réalisé étant en soi secondaire, l’art et le militantisme faisant un. Celant n’hésitant pas à comparer les artistes du mouvement comme des guérilleros combattant grâce à des armes légères.

Le plus célèbre d’entre tous est assurément Giuseppe Penone. né dans le Piémont et issu d’une famille d’agriculteurs, dès son plus jeune âge il faut au contact de la nature. Comme il le dit lui-même, la décision de travailler avec des éléments naturels est la conséquence logique d’une pensée qui rejetait la société de consommation et qui recherchait des relations d’affinité avec la matière. Dernier arrivé dans le mouvement, il adhère à l’Arte Povera du fait d’une sensibilité avec les autres artistes, rejetant la mass culture américaine, les institutions culturelles et le marché de l’art. Il se sent d’ailleurs peut-être même plus proche du « théâtre pauvre » de Jerzy Grotowski. Toute son œuvre est une tentative d’unification du corps humain et de la nature. N’oublions pas Yannis Kounellis (décédé en 2017), né en Grèce mais ayant fait ses études en Italie dont les installations et les performances heurtèrent le public et les critiques par leur refus de toute concession. Piero Gilardi dont les préoccupations écologiques devanceront les problématiques propres à notre société en ce début de siècle. Luciano Fabro (décédé en 2007) influencé par les futuristes. Pier Paolo Calzolari qui fut un des premiers à impliquer le spectateur dans ses œuvres. Alighiero Boetti (décédé en 1994) dont l’œuvre interrogea tant le statut de l’artiste que le devenir de notre société toute dévouée à l’industrialisation et à la consommation. Giovanni Anselmo, co-fondateur de l’Arte Povera, interrogeant la place de l’Homme dans le cosmos via ses expérimentations plastiques et sur le langage.

L’Arte Povera… Aujourd’hui, plus que jamais

En ce siècle naissant qui pourrait être le dernier si l’Homme ne modifie pas radicalement son rapport au monde, aux autres et à la nature, l’Arte Povera est on ne peut plus d’actualité. A l’heure où la technologie a envahi notre quotidien, où l’Homme s’est coupé de la nature et que son désir de l’asservir pour maintenir un mode de vie annonce des catastrophes écologiques sans précédent, l’Arte Povera est un manifeste à postériori contre ce suicide programmé. De idéaux utopiques de la première heure, il est désormais aussi ancré dans une conscience qui interroge tout à chacun sur le devenir de notre monde où l’obsolescence programmée et le consumérisme a envahi notre quotidien. Heureux les pauvres qui ne contribuent pas à l’effondrement de notre monde, mais malheureux d’en subir les déflagrations…

Romain Grieco

 

 

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