Jacques Tati : la sociologie cinématographique

JACQUES TATI PAINT 300

Son cinéma burlesque a accompagné en quelques films l’évolution de la France d’après-guerre. Contemplateur de ses contemporains dès son plus jeune âge, Jacques Tati a annoncé dans ses films les grandes mutations qu’allait subir le pays, non sans nous avertir des conséquences négatives de certaines d’entre elles. En revisitant son œuvre, on réalise que bon nombre des marqueurs de notre société contemporaine furent anticipés par le réalisateur…

Jacques Tati, de son vrai nom Jacques Tatischeff, nait le 9 octobre 1907. Très tôt, son âme d’artiste et contemplatrice de ses contemporains l’emporte. Il devient mime et se fait un nom dans le music-hall. Il est aussi occasionnellement acteur Il réalise de 1932 à 1947 six courts-métrages où il transpose sur écran ses saynètes et autres numéros d’imitation. Autodidacte, il n’en devient pas néanmoins homme-orchestre : prenant la casquette de réalisateur, scénariste, acteur et producteur lorsqu’il fonde sa première maison de production avec Fred Orain : Cady-Films.

Son premier long métrage Jour de fête signa d’emblée l’univers du réalisateur. Dans cette France rurale de l’après-guerre, il traite des problématiques de l’être face à une modernité qu’il subit plus qu’il ne désire, et qu’il tente de faire sienne par mimétisme. A travers le cométique et un sens poétique qu’il désignait par « comique démocratique », Tati s’empare du quotidien de quelque individus d’un village caractéristique de la France de l’époque. On y découvre déjà l’utilisation personnelle qu’il faut de la musique. Le visuel et l’audio devant opérer en totale osmose. Par audio, il ne faut bien évidemment pas se borner à la musique mais l’utilisation de sons et de bruits ayant pour vocation d’amplifier un effet comique. Loin d’être passéiste ou nostalgique, on y découvre déjà l’attrait du réalisateur pour les questions de son temps. S’appuyant comme toujours sur un scénario très bien ficelé, contrairement à la légende qui disait le contraire, dans sa première réalisation on y découvre une France qui porte encore les stigmates de la dernière guerre mondiale et qui peine à sortir du marasme économique. Les agriculteurs représentent encore un tiers de la population française. Elle est encore solidement ancrée dans la ruralité. A cette époque, la fête du village est un événement qui rassemblent tous les habitats quelle que soit leur classe d’âge. Les premiers effets de l’invasion culturelle américaine commencent à se faire sentir, des accords commerciaux signés entre la France et les Etats-Unis en contrepartie de l’aide financière qu’ils apportent vont durablement pénétrer la société française dans les années à venir. Tati le pressent… Cette invasion culturelle va se faire en premier lieu par le cinéma et la musique, les produits de consommation importés du pays de l’Oncle Sam ne tarderont pas. L’américanisation des esprits tricolores est en marche. L’influence sur l’économie et le rapport au travail par le biais de la productivité suivra, ces bouleversements charriant avec eux une forme de déshumanisation.

Dans la lignée de Jour de Fête, Les Vacances de Monsieur Hulot est le reflet du regain de santé de l’économie française et de cette modernité qui commence à prendre place en France. Outre l’électroménager qui commence à s’inviter dans les ménages français, le décor du pays change, l’urbanisation est en marche, les voitures, les réseaux routiers modifient le paysage du pays. De plus, la société française a de plus en plus de temps libre et découvre les loisirs et son industrie, les départs en vacances sont l’occasion de grands déplacements volontaires de population qui ne sont pas sans rappeler une forme de transhumance. La quiétude et l’espace sont désormais des denrées rares, la société de consommation commence à battre son plein. Les petits groupes font place aux masses épigones, fantoches, et aux files d’attente… Les premiers signes distinctifs entre classes sociales de cette nouvelle industrie des loisirs se voit par les activités pratiquées. Toutes n’étant pas à la portée de la première bourse venue et réservée à une élite. Dans le film, les produits américains ont été adoptés par les français ; le chewing-gum, le coca-cola, les cigarettes américaines font désormais partie du quotidien des français. « Le soft power » est à l’action. Les changements de mœurs et les nouvelles habitudes de consommation ont bien été détectées par le réalisateur, et il sait que ce n’est que le début… La matière à ses prochains films ne manquera pas.

Le troisième long-métrage de Tati, Mon oncle, sort en 1958. Le Générale De Gaulle préside désormais le pays. La France a continué sa mutation économique et l’économie française rayonne, la classe moyenne fait son apparition, de grands chantiers et travaux nécessaires à la modernisation du pays sont en marche. La population rurale protagoniste du premier film de Tati est désormais minoritaire. Un nouveau monde au détriment d’un ancien est en train de naître, la France connaît un basculement sans précédent du fait de l’industrialisation et de la modernisation. Les habitudes et le mode de vie des français en sont considérablement bouleversée. L’Homme qui a si longtemps coexisté avec la nature va devoir appendre à le faire avec l’urbanisation. Le modèle familial lui-même est en train d’être modifié, la baisse de la natalité est en marche, l’enfant unique remplacera dans les années à venir les familles nombreuses. La société de consommation incite les individus à arborer es signes distinctifs d’appartenance à un statut social donné, le modèle anglo-saxon irrigue les esprits tant au niveau du monde du travail que dans l’enseignement scolaire. Tati nous met déjà en garde contre le pouvoir d’aliénation et de crétinisation de la télévision. Tati dans ce film devine par intuition nombre de troubles propres à notre société contemporaine, notamment le côté factice des relations entre individus.

Dans PlayTime, Tati nous décrit un monde déshumanisé qui n’est autre que notre monde moderne et qui trois décennies auparavant aurait pu être pris pour de la science-fiction.  La société est devenue une fourmilière tant au niveau social qu’entre termes d’habitat. La singularité est réduite à néant, l’architecture a absorbé les hommes, c’est le règne de l’anonymat…   Le monde est en voie d’uniformisation, les Etats-Unis et sa toute puissante culture a envahi le monde avec pour conséquence un appauvrissement de la diversité mondiale. C’est aussi le règne de l’automobile, le dernier film de Tati, Trafic, lui est même consacré. La vie citadine et les aléas qui en découlent, comme la circulation routière font désormais partie du quotidien des français. L’ « American way of life » a désormais accompli son œuvre, peu de choses distinguent désormais un américain moyen d’un français moyen si ce n’est la langue. Et encore, de nombreux emprunts à l’américain ont pénétré la langue de Molière, il est même désormais de bon ton d’en inclure dans ses conversations. Playtime, qui sort en 1967, s’il parvient à conquérir les cinéphiles sera un échec commercial, trop avantgardiste pour le grand public peut-être déjà transformé en bovidés… La vérité dérangeante. Il se remettra difficilement financièrement de cet échec et précipitera la faillite de sa société de production Specta. Il décède quelques années plus tard, en 1982, alors qu’il préparait le scénario d’un nouveau film au titre heuristique évocateur : Confusion.

Jacques Tati a comme peu de cinéastes saisi les enjeux de son époque et anticipé le monde qui allait être le nôtre le rapprochant d’un Philippe Murray ou d’Alfred Sauvy dont il était l’ami. Quand on lui demandait pourquoi il n’avait fait que cinq films, avec sérieux il répondait qu’il n’avait pas jugé nécessaire d’en faire plus, ne désirant pas se répéter. Copié autant que dénigré, parfois les deux simultanément, ses films qui à première vue sont à ranger dans le rayon « comique » ont autant de profondeur que ceux de Buster Keaton ou Charlie Chaplin. Ils méritent d’être analysés car porteurs de messages, Jacques Tati fut en effet à sa manière un sociologue. Certains virent en lui un réactionnaire, hostile au progrès, mal aimé d’une certaine presse française, à son décès il fut beaucoup plus célébré à l’étranger qu’en son propre pays. Le réalisateur ayant reçu un nombre considérable de prix. Pourtant, la France est intimement liée à son œuvre, il la chroniqua à sa manière et constitua un témoignage cinématographique qui nous permet avec nostalgie de réaliser le bouleversement radical que connut notre pays durant les trois décennies qui suivirent la fin de la seconde guerre mondiale. Toute personne étudiant cette séquence historique se doit de voir ses films pour ressentir artistiquement les bouleversements irréversibles historiques, sociologiques, architecturaux et géographiques que connut notre pays en si peu de temps.

Romain Grieco

 

 

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