Cy Twombly ou le geste sublimé

CY TWOMBLY 300

La simplicité est parfois le but de toute une vie pour un artiste. De nombreuses figures tutélaires de l’art se sont employées à trouver ou retrouver l’innocence, la pulsion primitive, la sensation sans cogito… L’art de Cy Twombly œuvra dans ce sens, se préoccupant parfois plus de l’acte créatif même que de sa réalisation. Réservé, il s’effaça constamment derrière son œuvre. Voyageur insatiable, sa résidence principale furent les ateliers où il se confrontait à son art en tentant d’unir l’héritage des anciens tout en répondant aux grands dilemmes de l’art de son siècle. Majoritairement connu pour ses peintures, il était aussi un artiste plasticien complet ; loin d’être cantonné à un seul registre, il n’hésita pas à sauter d’un médium à un autre : dessin, peinture, sculpture et photographie. Durant près de soixante années de création, Cy Twombly s’est inscrit dans une peinture dite « d’abstraction gestuelle » singulière, chargée de références et en perpétuelle mue. D’une peinture des débuts s’inscrivant dans l’abstraction, parfois proche du graffiti, son geste va s’émanciper afin de communier avec le corps ; le tracé et l’écriture devenant alors comme un sismographe de l’artiste et donc des pulsions qui l’animent.

Fils d’un joueur de baseball professionnel, Edwin Parker Twombly nait en Virginie le 25 avril 1928, dès le plus jeune âge il se sent appelé par le dessin et la peinture. Il aura d’ailleurs comme professeur le peintre Pierre Daura, ancien élève de Picasso… Durant ses jeunes années, Twombly se sent très proche de Soutine, Dubuffet, Schwitters et révèle déjà son excentricité affectionnant l’esprit dadaïste. Après avoir étudié à la Darlington School de Rome en Georgie et suivi durant deux ans les cours à la Boston Museum School il rejoint en 1950 à l’Art Students League of New-York et séjournera au Black Mountain College point de rencontre des jeunes artistes et intellectuels américains de l’époque. Il y fera la rencontre de jeunes talents qui comme lui s’inscriront dans le sillage de leurs ainés, Pollock, De Kooning, Kline ou encore Motherwell pour ne citer qu’eux et rattachés à l’expressionisme abstrait et l’action painting. Il se liera avec Robert Rauschenberg avec qui il entretiendra une relation artistique et charnelle toute sa vie. Grâce à une bourse, au début des années 50 il va aller puiser loin des Etats-Unis les éléments qui participeront à son écriture picturale, après avoir sillonné le vieux continent en compagnie de Robert Rauschenberg. Tous deux continuant leur parcours jusqu’au Maroc, participant à des fouilles archéologiques, et où ils séjourneront plusieurs mois. Envoûtés par la culture du nord de l’Afrique et confronté aux vestiges de l’art, les œuvres qu’il crée alors comportent des éléments distinctifs qui remontent aux âges les plus anciens de cette partie du monde qui se veut le berceau de l’Humanité et porte les vestiges de l’influence romaine qui, avec le monde helléniste, façonna l’Europe… Jusqu’à ses dernières années, la méditerranée et l’Antiquité planeront au-dessus de son œuvre.  Peignant des formes primitives et ayant recours à des toiles épaisses, les couleurs utilisées rappellent « l’élément Terre » par leur substance et sont très loin des orgies coloristes qui suivront plus tard, de chromatisme noir et blanc. Il exposera pour la première fois en Italie en présentant les tapisseries réalisées au Maroc.

 Sévèrement jugée par les critiques lors de son exposition à la Stable Gallery d’Eleanor Ward, il prend ses distances avec le monde de l’art pour effectuer ses obligations militaires. La discipline infligée durant son service militaire aura une incidence notable sur son œuvre. En effet, contraint d’attendre la nuit pour peindre et sans quasiment aucune lumière il se libère de toute contrainte et donne au geste une indépendance comme s’il était un être à part entière, faisant le deuil de tout effet artistique hérité de l’apprentissage du dessin. Son service militaire terminé, il s’adonne alors à la création sur de grandes toiles blanches où il dessine libéré de toute contrainte. De retour à la vie civile, il s’installe à New-York, réalise ses premières expositions et élargie son spectre artistique grâce à la sculpture. Durant ses voyages, il prend la décision de s’installer en Italie en 1957, il y fait la rencontre de Tatiana Franchetti, peintre elle-aussi. Ils se marient en 1959, et le resteront  jusqu’à la mort de sa femme en 2010. La même année il rentre dans l’écurie du grand marchand d’art et galeriste Leo Castelli, grand promoteur de l’expressionnisme abstrait et du pop art. Cy Twombly commence alors le « grand saut » vers la couleur. Timide au début, elle gagne de plus en plus la toile de fond blanc. Il réalise des peintures centrales dans son œuvre (entre autres Academy qui se veut une référence à Nicolas Poussin, Criticism, Free Wheeler, Poems to the sea dont la série est un hommage à Mallarmé…) et n’hésite pas à s’attaquer aux critiques d’art et à l’académisme qui ont la dent dure envers lui.

Au début des années 60 les crayons de couleur laissent petite à petit place à la peinture, s’émancipant de l’usage du pinceau et s’adonnant à une création organique… La première moitié des années est placée sous le signe d’une alacrité, d’une pulsion anarchique où sang, sperme, déjection, paganisme, sexes en érection, mythologie et hommages aux anciens peuplent son univers aux accents baroques. La morale chrétienne, la notion de bien et de mal étant étrangère au monde de Cy Twombly. Le point d’orgue de cette période en est l’exposition effectuée en 1964 à la galerie de Leo Castelli centrée autour du cycle Nine Discourses on Commodus et relatant la vie chaotique de l’empereur Commode ; la même année (lien de cause à effet) il est invité à la Biennale de Venise. Ce cycle durera jusqu’en 1966 où il retrouve l’usage de la craie ou du pastel sur tableau noir pour revenir à des créations moins torturées ; loin des orgies passées, c’est sa période dite « Blackboard paintings ». Il n’en oublie pas pour autant de continuer à rendre hommage aux grands créateurs du passé avec qui il communique par œuvres interposées et malgré les siècles qui les séparent. Début 1968, il expose pour la première fois dans un musée américain, le Milwaukee Art Center, y est présenté un large choix d’œuvres synthétisant dix ans de création. Fin 1968, alors qu’il séjourne chez Rauschenberg, il réalise des collages empruntant des motifs de dessins anatomiques de Léonard de Vinci. Poursuivant ses explorations géographico-artistiques, il séjourne quelques temps au Mexique.

Au début des années 70, il fusionne alors dans son travail l’écriture, le collage, le dessin et la peinture. Il s’emploie à éviter tout rattachement à un mouvement, renoue avec la couleur et présente même des aquarelles. Il crée autant sur des toiles que sur du papier, les grands formats prédominant. La poésie et la littérature habitent son travail, multipliant hommages et références à la chose écrite. Il continue ses expéditions, découvre l’Inde et l’Afghanistan. Il réalise sa première exposition en 1979 exclusivement dédiée à ses sculptures ; épurées, blanches, artisanales, solennelles, celles-ci détonent avec son travail pictural. Dans les années à venir, d’autres expositions centrées uniquement à cette facette de son travail se renouvelleront. On notera de cette décennie foisonnante la suite de dessins « 24 Short Pieces », les deux grands collages « Mars and the Artist » et « Apollo and the Artist, un ensemble d’œuvres sur papier de grand format, dont « Leda and the Swan », « Idilli » et « Narcissus », le grand triptyque « Thyrsis, la suite de dix tableaux « Fifthy Days at Iliam » inspirée par l’Iliade, « Apollo and the Artist et Mars and the artist ». En 1979, une rétrospective de son œuvre est présentée au Whitney Museum of American Art de New York. Le catalogue est préfacé par un autre grand spécialiste des mythologies… Roland Barthes.

Durant les années 80 il a recours à la peinture à l’eau et délivre des œuvres plus apaisées avant que la fougue revienne durant la décennie suivante. Le dessin et les inscriptions sont réduites au minimum afin de faire la part belle au geste avec outrance s’il le faut. Les thématiques abordées sont le reflet de son existence (amour, exil) et continuent à créer un fil d’Ariane entre le passé et le présent à travers la mythologie gréco-latine. Il ne cesse d’aller et venir d’une expression artistique à une autre, dessin, peinture, sculpture, photographie… Les musées lui accordent une reconnaissance croissante que ce soit pour ses sculptures ou ses œuvres picturales. En 1987, une nouvelle grande rétrospective à lieu en Europe au Kunsthaus de Zurich. Il est vrai que Cy Twombly est pour beaucoup un artiste européen, se démarquant de ses confrères américains portant en eux les stéréotypes et la vocation expansionniste de la culture états-unienne. Ce n’est donc pas un hasard si le prix Rubens lui est décerné par la ville de Siegen, en Westphalie. Consécration de l’Académisme de son pays (qui au début de sa carrière ne l’a pas ménagé) il est élu à l’American Academy and Institute of Arts and Letters de New York. Alors que les années 80 touchent à leur fin Le Philadelphia Museum of Art fait l’acquisition de dix peintures issues de la suite « Fifthy Days at Iliam ».

Une nouvelle décennie s’annonce, il continue à dessiner avec une vigueur qui rappelle Picasso au soir de sa vie. Si l’âge commence à le marquer, le geste reste vif comme au premier jour. Les expositions se poursuivent tout comme les voyages (notamment l’Iran). Il achève « Autunno » et « Inverno » issus du premier cycle des « Quattro Stagioni » dont il terminera le premier cycle en 1994. La Washington and Lee University le nomme docteur honoris causa. Il achève la grande peinture, commencée à Rome plus de vingt ans plus tôt, « Say Goodbye Catullus to the Shores of Asia Minor ». En 1994 le Museum of Modern Art de New York présente une nouvelle rétrospective de ses peintures, dessins et sculptures. En 1996, il séjourne à Gaète où il réalise des sculptures et trois suites de monotypes exposés en fin d’année à New York au Whitney Museum of American Art. Des catalogues raisonnés sont publiés. Fin 1997 il peint à Gaète la trilogie des « Studies on Turner » pour un projet à la National Gallery de Londres. L’Homme est consacré comme une figure majeure de l’art du XXème siècle au même titre qu’un Pollock auquel on le compara à tort à ses débuts…

Changement de siècle et de millénaire, bien qu’il ait soixante-dix ans passés, l’envie et l’énergie créatrices sont toujours présentes et sa peinture continue à muer ; sur nombre de séries les couleurs sont chaudes, favorisant les contrastes. La gestuelle, les thématiques poursuivent leur voyage artistique et géographique passés ; la mythologie, la littérature, la poésie continuent d’insuffler son dernier cycle de création. Les peintures subtiles, apaisées, contrôlées (série A Gathering of Time) côtoient celles où les dégoulinures s’emparent de la surface du tableau (série Winter Pictures) ; la gestuelle fougueuse, compulsive, impulsive, formant des arcs de cercle tourbillonnant dans des séries dédiées au mythe dionisiaque (séries Bacchus, Psilax ou Mainomenos) côtoient celles toute en délicatesse traitant du thème floral (série The Rose) où il y introduit des haïkus et poèmes de Rainer Maria Rilke. Il continue à délivrer des toiles où règne l’écriture abstraite, créant son propre langage… une langue morte, composée de signe abstraits dédiée à la subjectivité du regardeur comme dans sa série « Notes from Salalah ». Nostalgique, ne sachant que trop bien la préciosité de la vie, la thématique du départ via les bateaux qui s’en vont rejoindre la mer reviennent régulièrement les dernières années de son existence. Durant les dix dernières années de sa vie, la reconnaissance et les honneurs continuent toujours de pleuvoir, il se voit décerner le Lion d’or, le prix González et est fait Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. Les plus grandes galeries et les musées du monde entier l’exposent, la boucle est bouclée… peu de temps après la mort de sa femme, il décède à son tour le 5 juillet 2011 à Rome, ville qu’il chérissait par-dessus tout, non sans avoir laissé des toiles (série The Last Paintings) où comme pour défier la mort et crier son amour à la vie, malgré le cancer qui le ronge, son geste se veut rageur et dramatique…

En près de soixante années de création, son travail a été disséqué, analysé. Des essais, des articles, ont été publiés dans le but de décortiquer son œuvre… Mais on ne décortique pas ce qui n’a pas lieu de l’être. Bien sûr Cy Twombly s’est doté d’une solide formation artistique mais j’aime croire qu’il est de ces artistes qui s’efforcèrent de tout oublier afin de retrouver l’authenticité, la spontanéité et la simplicité. Il s’employa à déconstuire la peinture pour ensuite en réédifier une qui serait l’émanation de sa personne, cette personne qu’il composa au gré de ses lectures et de ses voyages, conjuguant l’écriture et le langage à cette sacro-sainte peinture ; alliant dégoulinures, calligraphies, gestualité, inscriptions, variations du trait, gribouillis, spirales, écriture, signes abstraits. Sa conception de la peinture est le témoignage d’un artiste encré dans son époque mais qui chercha à concilier avant-garde et trésors du passé. Son objectif étant aussi un esthétisme qui se voudrait au-dessus de toute discipline… Un esthétisme total, en quelque sorte d’où l’insertion de l’écriture (qu’il se réapproprie) dans ses œuvres peintes ou dessinées. Son acte créatif se devant d’échapper à la réflexion, être l’expression via l’art de la subjectivité, être la matérialisation de la poésie qui ruisselait en lui. Les poètes l’ayant accompagné durant toute sa vie ; de Sapho à Ezra Pound, il était leur ami. Tout ceci passant par le geste et le rapport physique qu’il entretenait avec les toiles surtout lorsqu’elles étaient de grands formats et qu’une sorte de combat s’instaurait entre l’artiste et elles, l’artiste vivant alors une expérience et se confrontant à l’expérience des limites. Si ses peintures contenaient une charge émotionnelle certaine, elles visaient aussi à procurer une décharge psychique chez le spectateur, Cy Twombly invitant le regardeur à renouveler sa manière de voir et emprunter d’autres chemins de pensée tout en exacerbant le plaisir esthétique, la jouissance rétinienne. Chaque tracé étant une expérience unique, son trait reste inimitable, impossible à cloner car n’étant as contenue dans son ADN mais dans son vécu. Dans ses lignes, son geste, résidaient son corps, son âme et son histoire…

Ci-dessous le teaser de la  rétrospective qui lui est consacrée au Centre Pompidou (30 novembre 2016-24 avril 2017):

cy-twombly-pompidou

Romain Grieco

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s