Tarkovski et l’âme russe

TARKOVSKI FINAL

Célébré comme un des grands maîtres du septième art, le réalisateur a en sept films, pourtant universalistes, traduit comme aucun l’âme russe. Abreuvée de mysticisme, son œuvre hiératique se voulant non dogmatique a sondé et donné chair au mystère de la création. Ses icônes furent les films qu’il légua au monde…

Né le 4 avril 1932, Andreï Arsenievitch est le fils du poète russe Arseni Tarkovski et de Maria Vichniakova, correctrice. Son père quitte le foyer alors qu’il n’a que trois ans et se retrouve seul avec sa mère. Passant d’un appartement moscovite à la maison de son grand-père en campagne, il se confronte alors à l’urbain tout autant qu’à la dureté mais aussi quiétude de la nature.  Sa vocation pour le cinéma ne remonte pas à sa plus tendre enfance, il se passionne dans un premier temps pour la peinture et la musique (ce qu’il inclura par la suite dans ses films) puis durant trois ans étudie l’arable à l’Institut des Langues orientales de Moscou. Il part ensuite en Sibérie étudier la géologie, là encore sa rencontre avec la nature la plus hostile aura une incidence sur son œuvre cinématographique future. Habité par cette nature qui nous relie à Dieu, nombre de ses films ont évoqué le rapport de l’homme avec et elle par le biais des quatre éléments. Il chercha d’ailleurs à donner une personnalité cinématographique propre à la nature en en faisant un personnage à part entière

 C’est à 24 ans qu’il s’inscrit à L’institut fédéral d’Etat du Cinéma. Il réalisera un court métrage, Les Tueurs et adapté d’une nouvelle d’Hemingway, ainsi qu’un moyen-métrage, Le Rouleau compresseur et le violon qui obtiendra le prix du festival du film d’étudiants à New-York. Deux ans plus tard, le jeune réalisateur connaît la reconnaissance mondiale avec son premier long métrage L’Enfance d’Ivan qui obtient le Lion d’or à la Mostra de Venise et plusieurs prix internationaux. La seconde guerre mondiale et la confrontation entre l’armée soviétique et le régime nazi en est la toile de fond de ce film, le tout avec pour personnage central un orphelin se retrouvant mêlé au conflit et œuvrant pour sa patrie. On y décelé déjà une critique du réalisme social russe porté par l’emprise du régime soviétique et la propagande qui va de pair, il s’affirme alors que le chef de file d’un renouveau du cinéma russe.

En 1966, après un long chemin de croix sort son second long métrage Andreï Roublev. Ce film claustral traite durant près de trois heures de la vie du moine et peintre d’icônes, Tarkovski y dévoile les thématiques qui lui sont chères et fait chair la spiritualité qui l’habite. Durant tout le film, pas un seul film nous verrons le moine peindre, la narration peu habituelle et propre à Tarkovski est segmentée en un prologue, huit peintures et un épilogue. Le film subit la censure soviétique et est amputé d’une vingtaine de minutes ; en premier lieu car les autorités estiment qu’il exalte la foi orthodoxe et en second lieu car il traite de manière sous-jacente du rapport entre un artiste et son commanditaire.

L’année 1972 voit la sortie de Solaris, inspiré du roman éponyme de Stanislas Nem. Un psychologue étant envoyé en mission sur la planète Solaris afin d’investiguer sur une série d’événements insolites qui s’y sont produits. Il découvrira que l’océan de matières de cette planète est doté de pouvoirs capables de pouvoirs. Bien que le réalisateur Le film obtient, malgré de nouveau un nombre considérable de coupes effectuées par la censure soviétique, le Grand prix du festival de Cannes la même année. Etriqué par la contrainte de genre qu’est la science-fiction, c’est quoi qu’il en soit un alibi pour Tarkovski lui permettant de continuer à traiter les thématiques centrales de son œuvre, notamment l’abolition de la frontière entre monde réel, les souvenirs qui nous habitent et nous torturent, le rêve et aussi l’aliénation découlant de la technologie au détriment du lien avec la nature. Un bien inutile remake sans saveur et profondeur sortira en 2002, réalisé par Steven Soderbergh avec pour vedette le très américain George Clooney.

Trois ans plus tard, en 1975, il donne à voir son film le plus autobiographique, Le Miroir, qui mêle son enfance et les écrit de son père. Par le biais d’un double, le cinéaste fictif Aliocha, qui se remémore sa vie passée jalonnée de souvenirs et son existence en cours ; Tarkovski y réalise un film très personnel, poétique, à la trame narrative complexe et remplie de digressions où la quête existentielle en est le fil conducteur. Son conflit avec les autorités soviétiques le pousse alors à l’exil. Comme d’autres artistes russes avant lui, il vit le déracinement…

En 1979 il livre au monde du cinéma Stalker. Dans ce faux film de science-fiction, Tarkovski conçoit un monde où seul les stalkers (rôdeurs) osent s’aventurer dans une zone possiblement hantée par les séquelles d’une catastrophe nucléaire voire de la chute d’une météorite ou selon certaines rumeurs les déflagrations d’une expédition extra-terrestre. Un de ces stalkers sert de guide à un écrivain et un professeur afin de les mener à une mystérieuse chambre qui, parait-il, serait capable d’exaucer tous les vœux. La question de notre capacité à assumer nos désirs les plus secrets, les plus dissimulés, est alors posée.  Dans un paysage qui n’est que désolation, on suit la traversée de ces trois hommes jusqu’à l’atteinte de leur but. Film introspectif où le silence est de mise, Tarkovski nous propose par la même occasion une plongée dans l’âme humain à travers ces trois personnages qui comme la sainte trinité représentent de manière allégorique l’Humanité dans son entièreté.

Son avant-dernier film Nostalghia, sorti en 1983, reçoit ex-aequo avec L’Argent de Bresson le Grand prix du Festival de Cannes. Choix judicieux tant les deux hommes s’estimaient ; outre leur amitié, une même vision artistique unissaient les deux hommes. Dédié à la mémoire de sa mère et qui est le reflet de l’amertume du réalisateur nous plonge dans l’Italie moderne hantée par le lyrisme du XVIIIe siècle. Un poète russe, Gortchakov, accompagné d’une jeune interprète prénommée Eugénia investigue sur un poète russe, Pavel Sosnovski, ayant séjourné dans ces contrées il y a deux siècles de cela. Le poète russe y fait alors la rencontre d’un ermite au passé trouble qui le fascine, Domenico, et va changer le cours de son existence. Ce dernier est obsédé par une mission rédemptrice qui par une procession devrait racheter l’Humanité de ses péchés. Tarkovski s’emploie à traiter du déracinement tant géographique que temporel qu’il ne connaît que trop bien, de la parole qui nuit à l’absolu, de la création qui bien que sublime peut susciter la répulsion et enfin du mystère de la création.

Le dernier chef-d’œuvre de Tarkovski, Le Sacrifice, sort en 1986 et est l’œuvre testamentaire du réalisateur présentant la maladie qui va l’emporter sous peu. Tourné en Suède, le film se déroule sur une petite île où dans une spacieuse demeure vivent retiré le protagoniste Alexander, homme de culture désormais à la retraite, sa compagne et un enfant. Le jour de son anniversaire, alors qu’il a la visite de sa fille, d’un ami de la famille (jadis amant de sa femme) et de l’étrange Otto, facteur de l’île qui finance ses études sur le paranormal en livrant le courrier, la troisième guerre mondiale éclate. Le titre du film puise sa source dans l’Ancien testament et fait référence au sacrifice d’Abraham. Face à un monde qui va devenir Enfer et qui va peut-être sceller la fin de l’Humanité, le protagoniste du film, Alexander, est à un moment tenté de tuer l’enfant symbolisant l’innocence afin de lui épargner les horreurs de la guerre nucléaire, c’est alors qu’Otto lui apprend qu’il a la possibilité de sauver l’Humanité grâce à une sorcière qui demeure sur l’île et qui a le pouvoir de réaliser les désirs de chacun. S’il veut vraiment la paix du monde, il pourra l’obtenir… Tarkovski étant à l’heure des bilans, ce film fait office de catharsis pour lui tout autant que pour l’entièreté de son œuvre cinématographique.

 Alors que la camarde n’est qu’à quelques coudées, les autorités soviétiques permettent à son fils, qu’il n’avait pas vu depuis des années, de rejoindre ce père exilé afin de l’accompagner dans la mort. Hospitalisé à Paris qui lui offre « l’asile médical », un cancer du poumon l’emporte le 19 janvier 1986. Une fois ses obsèques célébrées dans la tradition orthodoxe à la cathédrale Saint-Alexandre Nevsky, il est inhumé au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois. Un monument funéraire fidèle au croquis que Tarkovski réalisa durant son combat contre le cancer composé de sept étages (un par film) et surplombé d’une croix orthodoxe est édifié, Il quitta le monde terrestre mais ses films demeurent pour l’éternité… Son âme, quant à elle, trouvant les réponses aux mystères qu’il ne cessa d’interroger avec le cinéma.

Tarkovski dérouta puis dérangea le régime soviétique au point qu’il doive s’exiler, contraint de laisser derrière lui sa femme et son enfant « retenus » en Russie, cette patrie qu’il chérissait. Cinéma contestataire envers le rationalisme matérialisme visant à raviver les racines de la Russie, notamment l’orthodoxie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il filme souvent de haut, comme s’il était habité par un Dieu contemplant ses créations. Qui a vu l’œuvre cinématographique de Tarkovski ne peut qu’être transcendé par cet homme à la vie christique qui tenta d’élever l’âme humaine, il nous questionne tout autant qu’il se questionne sur notre raison d’être ici-bas, le sens de la vie et de la nôtre. Il est sujet de dévoilement, il ne cherche pas à nous expliquer le mystère originel mais à nous le faire ressentir malgré le scepticisme qui habite le réalisateur tout autant que certains de ses protagonistes. Le mystère de Dieu devant est omniprésent et dénué de certitudes, l’entrevoir ou faire le choix de la foi pouvant mener à la folie comme pour Alexander dans Le Sacrifice.

Cinéaste des sensations plutôt que du cogito et du logos, remettant en cause la suprématie du verbe et lui préférant l’image. Le langage étant pour lui un obstacle à la compréhension et ne peut qu’entrevoir l’essence du monde et l’absolu. A de nombreuses reprises il s’adonnera à une critique du bavardage qui corrompt et assèche l’Humanité, ses films étant peuplés de longs moments de silence rappelant l’époque du cinéma muet. Pour Tarkovski, c’est à l’artiste et non au philosophe que revient ce rôle. L’artiste, malgré les chemins de traverse qu’il emprunte, peut accéder à la vérité du monde, l’infini. Le doute restant cependant de mise. Sa pensée passant par l’image et l’œil cinématographique, contempler le monde et le filmer permettant de toucher au plus près les questions fondamentales de celui-ci. Usant de la métaphore pour questionner le spectateur sans dogmatisme, sans vérité établie. Ce dépassement nécessitant s’il le faut l’irrationalité. Pour Tarkovski l’homme se doit de tendre vers l’univers, donc le divin. L’art étant pour lui au-dessus de tout concept et ayant pour finalité de faire s’élever l’Homme à l’identique des icônes qui sont un medium menant vers la transcendance. Il ne cessa donc de célébrer l’Art dans ses films à travers les mondes qu’il créa.

Chez Tarkovski la réalité se mêlant au rêve dans un seul et même monde, il n’y a pas de frontière franche. Voilà pourquoi Tarkovski eut souvent recours à la science-fiction, ceci afin de façonner plus librement un monde à sa guise sans avoir à se justifier de cette création et s’attaquer plus facilement au dictat soviétique en louvoyant. Le réel étant souvent dominé par le mal et le rêve par la clarté. Il rejette la narration classique en imposant ses choix esthétiques en termes de temporalité et d’espace, explosant ainsi les canons du récit linéaire. Il est un adversaire du réalisme d’où son écriture très personnelle qui apparaît dès son premier long métrage ; il donne la part belle à tout ce qui est extérieur aux protagonistes de ses films (nature, contexte historique…). Au spectateur de faire l’effort de rentrer dans l’art et d’accepter le postulat du film avec un mode de narration très particulier, son cinéma s’affranchissant des dogmes artistiques et commerciaux. Les personnages créés par Tarkovski, outre leur fonction dans les films, sont une partie de lui et de son parcours personnel, artistique et spirituel. Leur silence étant souvent le signe d’une élévation, élévation qui n’a plus besoin du verbe. Ils sont sujets au scepticisme comme le personnage de l’écrivain dans Stalker ou Alexander dans Le Sacrifice qui malgré son intellect admet que le savoir et les mots ne peuvent tout expliquer. Sujets aussi à la folie, comme dans l’embrasement de la maison d’Alexander et qui annonce sa destination à venir qu’est l’hôpital psychiatrique. Ou encore dans Nostalghia où Domenico qui par le passé a séquestré sa famille durant sept années finira par s’immoler. Le chiffre sept… comme le nombre de jours dans une semaine (sainte), comme le nombre de long-métrages que Tarkovski réalisa. La vie et le cinéma de Tarkovski étant peuplés de signes. A l’heure où le monde traverse une crise spirituelle, où la foi est instrumentalisée, où le bavardage est roi, où la science pense tout expliquer, ses films font rempart…

Romain Grieco

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