Erik Satie l’insaisissable

ERIK SATIE 300

Compositeur hors norme, atypique, conspué par certains et adulé par d’autres, Satie accompagna les grands mouvements d’avant-garde de son époque. Il sut construire une œuvre iconoclaste qui ne fit jamais réellement école mais inspira nombre de musiciens et d’artistes qui, contrairement à lui, connurent la consécration et la gloire de leur vivant. Cet homme mystérieux, excentrique, expérimentant une forme musicale qui la mettrait en marge de l’histoire de la musique, suscite encore toutes les interrogations tant il n’est d’aucun univers sinon celui qu’il créa. De la musique d’ameublement à la musique répétitive, nous l’écoutons sans le savoir…

Erik Satie, de son vrai prénom Eric, nait le 17 mai 1866. Il est l’ainé des quatre enfants qu’eurent Alfred Satie, courtier maritime, et Jane Leslie Anton, une anglaise qui mourut prématurément en 1872. Mis en pension très tôt à Hontfleur alors que son père part s’installer Paris, il découvre la musique par le biais de l’organiste de l’église. Cette première rencontre avec la musique aura une incidence sur ses compositions futures. Durant quatre années il prendra modèle sur cet homme forgé à la musique religieuse. Erik part retrouver son père à Paris lorsqu’il est une nouvelle fois frappé par la camarde, cette fois-ci c’est sa grand-mère qui décède… S’en suivront des années de profonde solitude qui forgeront le caractère peu banal du compositeur. Son père se remarie en 1879 avec une pianiste rigoriste avec qui il rentre en confrontation, elle l’inscrit au Conservatoire national où il restera sept ans. Ce passage sera un vrai chemin de croix et exacerbera son anticonformisme tout autant que son refus de l’académisme, pour y échapper il part effectuer son service militaire pour se faire malicieusement réformer quelques mois plus tard. L’année 1884 voir naître la première œuvre de son catalogue, Allegro, il en profite par la même occasion pour modifier son prénom. En 1887, désormais majeur il quitte la maison familiale et s’en va vivre son existence avec pour source inspiratrice ses lectures, les poètes et romanciers l’inspirent. Point commun avec un autre grand « réformateur » du XXème siècle, lui aussi a pour livre de chevet l’Unique et sa propriété de Max Stirner. Dans une chambre située au rez-de-chaussée d’un immeuble de la rue Condorcet il survit en donnant des cours de piano et compose notamment ses trois Sarabandes qui influenceront plus tard Debussy. Ce début de vie difficile financièrement pour le jeune Satie ne sera guère différent du reste de son existence, autant dire qu’il ne vivra jamais dans l’opulence et sera coutumier des débuts de mois difficiles…

En 1888 Satie intègre Le Chat noir, il se présente comme « gymnopédiste ». Le directeur du cabaret l’engage, il y officiera deux ans comme joueur d’harmonium et chef d’orchestre. Il y côtoie alors la faune montmartroise de l’époque, on y trouve entre autres Mallarmé, Verlaine, Maupassant… L’année suivante il compose les Gymnopédies qui explore à sa manière la valse. En 1889 il s’attèle à l’écriture des Gnossiennes, fait notable pour un compositeur : les barres de mesure disparaissent des partitions et des indications fantasques font leur au contraire leur apparition.  Les Gnossiennes sont l’expression musicale du mysticisme d’Erik Satie ; élevé dans le christianisme, il s’intéresse à la spiritualité en dehors du carcan qu’est l’église catholique. La même année il publie Ogives (référence aux ogives de Notre-Dame de Paris et ses cloches), il y expérimente une musique abstraite, épurée, froide à mille lieux de la musique religieuse traditionnelle. Il rencontre en 1890 celui qui qui sera comme un double pour lui : Debussy. Satie l’appellera « le bon Claude », il est vrai qu’en dehors de brouilles entre les deux hommes (souvent alimentées par les artistes de l’époque ayant intérêt à l’alimenter ou à créer des polémiques) Debussy sera sans doute son plus fidèle ami, il n’hésitera pas à lui venir en aide durant les longues périodes de vache maigre. Il est vrai que Debussy sera consacré de son vivant, jouissant de facto du confort matériel qui va avec, alors que Satie confiné à une aura confidentielle ne connaîtra jamais le succès populaire et tirera le diable par la queue toute sa chienne de vie… A la Libraire de l’Art Indépendant où l’ésotérisme et l’occultisme attirent un grand nombre d’artistes, il rencontre Joséphin Peladan fondateur de le Rose-Croix catholique. Il collabore avec lui pour ce qui sera le premier salon dédié à l’ordre, ce sera la première interprétation publique de sa musique. Dans son prolongement, Satie connaîtra une période qu’il qualifie de « musique à genoux ». D’inspiration religieuse mais totalement expérimentale il s’adonne à la répétition de phrases symétriques, donnant naissance à une musique blanche, neutre, œuvrant comme la transparence. Pour gagner sa pitance, il joue comme « second pianiste » à l’auberge du Clou.

On ne connaîtra qu’une seule histoire d’amour à Satie, ce sera avec Suzanne Valadon, peintre et ancienne modèle ; après leur rupture il écrira Vexations (court motif joué et rejoué 840 fois) et La messe des pauvres qu’il laissera inachevée et qui se caractérise par une superposition d’harmonies dites polymodales et polytonales. Fait incompréhensible, en 1892 il se présente comme professeur à l’Académie-des beaux-arts, il rééditera la démarche encore à deux reprises (1893 et 1895) mais sans succès. Ce seront trois refus et trois échecs de plus dans sa vie. En 1893, il fonde l’Eglise métropolitaine d’art de Jésus conducteur, il en est le « Grand Parcier ». En 1894, Prélude à la Porte héroïque du ciel confirme sa période ésotérique. Par le biais du bulletin qu’il publie l’année suivante, le Cartulaire, il y dénonce l’académisme et les notables de la vie artistique parisienne… Résultat : il se fait un grand nombre d’ennemis et pour certains très influents. Ce n’est pas surprenant quand on sait que Satie ne fut jamais un homme de réseaux, on vint à lui plus qu’il venait vers les autres ; il ne choisit jamais la facilité, faisant des choix qui fleuretaient avec le masochisme. De 1895 à 1897 il est incapable de composer quoi que ce soit qui tienne la route, après une intense période de création c’est l’assèchement. Sec du point de vue créatif mais aussi financièrement, Satie connait la misère. Il se remet alors à l’ouvrage et compose les Pièces froides qui marque le début d’une nouvelle période loin des préoccupations mystiques ou ésotériques. Il joue dans les cabarets de la Butte pour remplir sa bourse, s’offre une nouvelle garde de robe (complet de velours côtelé acheté en sept exemplaires), lève le coude. Désirant prendre alors le large avec cette vie parisienne, il quitte alors la capitale pour Arcueil, louant une grande chambre au 22, rue Cauchy dans une maison ouvrière qu’il ne quittera plus. De son vivant il ne recevra jamais personne ; à sa mort, lorsqu’il faudra vider les effets du mystérieux compositeur, on y découvrira dans un capharnaüm absolu costumes (tous identiques), parapluies, mouchoirs, montagnes de livres et d’étranges cartons noircis d’histoires par sa main et qui contribueront au « mystère Satie ».  La légende est en marche…

Il gagne son pain (noir) en écrivant pour le music-hall en mettant de côté sa personnalité afin de trouver preneurs. En ce début de XXème siècle, Satie se morfond et trouve en Debussy, qui connait alors un succès grandissant, la branche qui l’empêche de sombrer dans le désespoir total. De nombreux musicologues se sont penchés sur l’influence de Satie sur le célébrissime compositeur, au-delà des polémiques il est vrai qu’il aura une incidence sur son ami notamment en lui faisant rompre avec la musique wagnérienne et le romantisme de l’époque. Se sentant victime d’injustice au regard du succès de son ami, il retrouve du matériau laissé en jachère et assemble quelques thèmes qui composeront Trois morceaux en forme de poire et qui sont une synthèse de l’esprit de Satie. En 1905, afin de retrouver une vigueur qui le sortira de sa dépression il s’inscrit à la Schola Cantorum et trouver un brin de respectabilité de la part des notables musicaux. Durant trois ans il mit de côté son anticonformiste sans pour autant duper son professeur Albert Roussel. Il obtiendra son diplôme de fugue et de contrepoint ; l’enseignement rigoriste qui lui sera dispensé s’avèrera au final une valeur ajoutée en lui apportant un apport théorique qu’il domptera toutefois afin de conserver son âme anarchiste.

Impliqué dans la vie d’Arcueil, il est nommé directeur du service intérieur du patronage laïque de la mairie et les honneurs du mérite civique ; il écrit aussi dans un journal local d’obédience socialiste. Rattrapé par l’aura et le mystère qui l’auréole, il commence à attirer les avant-gardistes de l’époque qui le sollicitent et recherchent sa compagnie, on peut citer entre autres Cocteau, Picabia, Picasso, Varèse, Ravel ou encore Tzara. Via l’impulsion de Maurice Ravel qui estime Satie, il quitte les cabarets et revient « aux affaires », l’aide de Ravel n’est pas totalement altruiste et a pour but d’atteindre par ricochet son rival, Debussy, en mettant sous les projecteurs Satie et en insistant sur l’influence qu’il eut sur lui. Aidés par des mécènes, durant trois ans, de 1911 à 1914, Satie connaît une période d’intense créativité, on retiendra parmi les pièces créées Les Préludes flasques (pour un chien) ou Embryon desséchés (détournant Mozart, Bach et Chopin) et dont les titres se veulent ironiques au regard de ceux donnés à l’époque, très poétiques et pompeux. Il n’en oublie pas son âme d’enfant et crée le cycle des Enfantines, ces berceuses d’une pure beauté et dotées d’un esprit dialectique pour qui veut les jouer sont peut-être ce qu’il créa de plus abordable pour l’oreille humaine. Il crée Sports et Divertissements dont la publication sera retardée du fait de la Première Guerre mondiale qui fusionne sa musique, ses textes, le tout illustré par Charles Martin et surtout son unique pièce de théâtre : Le piège de Méduse.

Durant la guerre, il s’engage dans les milices socialistes. Avec l’entremise d’artistes qui l’estiment, est organisé « Un instant musical avec Erik Satie » où sont exposées des toiles des futures légendes de l’art pictural comme Picasso ou Modigliani. Un jeune poète en vogue prénommé Jean Cocteau est présent. Pour le ballet Parade il parvient à convaincre Satie d’en écrire la musique, Picasso, Massine et Diaghilev assurant leur partie. Il jouit alors d’un début de reconnaissance publique grâce à la notoriété de ses collègues. S’ensuit Socrate où il mêle langage parlé et chants.

Ci-dessous une interview de Cocteau et Claude Samuel au sujet de Parade :

cocteau satie

En 1918 meurt Debussy, son grand ami avec qui les relations s’étaient tendues les dernières années du fait des polémiques créées sur l’influence de Satie sur le célébrissime compositeur. A sa mort, les musiques créées par Satie sont tout sauf enjouées, la disparition de son compagnon de route se faisant sentir et entendre. C’est la fin de la guerre, Satie écrit les Nocturnes où les barres de mesures font leur réapparition, les pièces créées pour piano sont d’une grande solennité. Entre temps, il continue ses investigations musicales et élabore son concept de « musique d’ameublement » dont le but est de couvrir l’espace au même titre que pourrait le faire la lumière ou le mobilier. Il continue à composer des thèmes plus accessibles comme La Belle Excentrique pour la danseuse Caryathis tout en persévérant dans son travail avant-gardiste comme avec Sonnerie pour réveiller le bon gros Roi des Singes (lequel ne dort toujours que d’un œil). Il donne aussi des conférences et écrit pour des revues où il se fait critique musical et expose ses thèses. C’est alors que l’histoire le rattrape et est approché par le mouvement Dada. Malheureusement, la brouille entre Tzara et Breton l’y mettra à l’écart lorsqu’il prendra le parti du premier. Le monde de l’art le courtise et en fait sans l’avoir cherché une figure tutélaire du modernisme. S’en suivront de nombreuses collaborations avec Braque, Picabia pour ne citer qu’eux, Satie ne faisant pas l’unanimité cependant du fait des inimitiés qu’il s’est créé en se rangeant du côté de Tzar ; parmi ses ennemis on peut citer tout naturellement Breton et Aragon… Comme quoi le monde de l’art n’est pas exempt des petitesses du reste de l’Humanité et du monde politique.  En 1924 il écrit la musique pour deux ballets, Mercure où collabore Picasso et Relâche avec Picabia où durant l’entracte est projeté le film d’inspiration dadaïste Entr’acte réalisé par René Clair et dont Satie assure là aussi la musique. La critique est malheureusement sévère, soit pour des raisons de clan soit par incompréhension.

Atteint d’une cirrhose épathique, il décède le 1er juillet 1925 à l’hôpital Saint-Joseph ; les dernières semaines de sa vie il fut entouré de futures légendes comme Picasso qui l’accompagnent durant son dernier voyage. Il recevra les derniers sacrements avant de trépasser, se réconciliant avec l’Eglise.  Lui qui se voulait en marge et hostile à tout « satisme » verra dans les décennies à venir son aura grandir, des figures comme Dali, Miro, Marcel Duchamp et surtout John Cage n’oubliant pas de raviver sa mémoire. Aux Etats-Unis, par la dévotion de Cage il bénéficie d’une grande respectabilité, allant même jusqu’à influencer John Cale, un des fondateurs du mythique Velvet Underground. Nul n’est prophète en son pays…

Romain Grieco

 

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