Paolo Sorrentino le fils prodigue

paolo sorrentino 300

Paolo Sorrentino s’est imposé comme le digne successeur d’une longue tradition de réalisateurs italiens qui firent les beaux jours du septième art. Loin de faire l’unanimité, il divise autant qu’il rallie. A travers son œuvre, désormais conséquente, il est un formidable portraitiste de notre société et de ses aspérités. Plongeant dans les soubassements de l’âme humaine, il donne à voir le meilleur comme le pire de la nature humaine mais n’en oublie jamais d’en extraire les parcelles de beauté qui y résident…

Marqué par le néoréalisme, le cinéma italien connut son âge d’or de l’après-guerre jusqu’au début des années 80. Il est d’ailleurs intéressant de constater que cette période coïncide avec ce que l’on a appelé en France les trente glorieuses, l’industrie du cinéma italien produisant à son apogée plus de 200 films par an. Tout cinéphile qui se respecte ne peut ignorer ses stars qui rivalisèrent avec celles d’Hollywood tant le pays regorgeait de talents. Roberto Rosselini, Vittorio De Sica, Luchino Visconti, Michelangelo Antonioni, Federico Fellini, Pier Paolo Pasolini, Bernardo Bertolucci, Marco Ferreri, Sergio Leone pour ne citer qu’eux… Le cinéma italien bien qu’étant soumis aux enjeux financiers de l’industrie cinématographique ayant la particularité d’être particulièrement audacieux, parfois on ne peut plus transgressif et moins assujetti aux dogmes cinématographiques. C’est ainsi que de grands films ouvertement politiques, idéologiques voire ouvertement propagandistes virent le jour, le contexte politique mouvementé italien oscillant entre extrême gauche, extrême droite, classe politique corrompue par les réseaux mafieux se livrant une guerre entre eux, n’y étant pas étranger… Le septième art se faisant le témoin de l’Histoire. Bien évidemment, la légèreté des italiens étant légendaire, les comédies pullulèrent, celles-ci traduisant les changements sociétaux que traversaient la jeune nation ; le caractère typiquement méditerranéen étant parfois exacerbé jusqu’au stéréotypes mais séduisant un large public international. On ne peut oublier les westerns spaghetti qui nés d’un sous-genre ont pondu des chefs d’œuvres et réinventant les westerns grâce à une esthétique à des années lumières des canons américains. N’oublions pas les films d’horreur et d’épouvante qui, bien que plus discrets, influencèrent des réalisateurs états-uniens qui firent fortune en recyclant le travail de Dario Argento pour ne citer que lui… Puis, en partie du fait de la télévision italienne et de ses productions de qualité très aléatoire, le cinéma italien connut une période difficile, peinant à se réinventer et remplir les salles. Certains jeunes réalisateurs sortant leur épingle du jeu et tentant de reprendre le flambeau de leurs glorieux aînés. On peut citer entre autres : Nanni Moretti, Mario Martone, Matteo Garrone. Mais de tous, celui qui se détache du peloton est incontestablement Paolo Sorrentino tant par la qualité de ses productions que le succès commercial rencontré qui dépasse largement les frontières de son pays et jouit d’une réelle reconnaissance tant du métier que du public.

Paolo Sorrentino est né le à Naples le 31 mai en 1970. Le thème des racines et de l’absence des parents développée dans The Young Pope ne sont peut-être pas étrangers au fait qu’il perd les siens à l’âge de 17 ans. Après des études à la faculté d’économie et de commerce, enseignement utile quand on sait à quel point le cinéma est tributaire des financements, il décide de se jeter corps et âme à sa passion… Le cinéma. Le capitalisme perdant un de ses futurs soldats mais le cinéma y gagnant au passage un des réalisateurs de sa génération les plus brillants. Il commence alors son apprentissage dans le métier en se faisant la main au théâtre, l’écriture de scénarios (Polvere di Napoli pour le réalisateur Antonio Capuano) et en réalisant deux courts-métrages (L’amore non ha confini et La notte nunga).

A 31 ans, il parvient à sortir son premier long- métrage, L’Homme en Plus (L’uomo in più) qui s’il est l’œuvre d’un jeune réalisateur annonce déjà sa patte et est d’une grande maîtrise pour un premier essai. Le fil attendra dix ans pour paraître dans les salles obscures françaises. Le film raconte l’histoire de deux personnages dans l’Italie des années 80 que tout sépare à l’exception du film qu’ils s’appellent tous deux Antonio Pisapia et vivent à Naples, ville qui se désagrège lentement socialement. L’un est un chanteur, interprété par Toni Servillo qui est l’acteur fétiche de Sorrentino dont la vie est faite d’excès en tout genre, bien que sympathique en public il s’avère être particulièrement détestable dans le privé, son addiction allant du sexe (de préférence avec de très jeunes femmes) à la cocaïne qui voit sa carrière comprise lorsqu’il se fait pincer avec une mineure. Le second, interprété par Andrea Renzi, est un footballeur (sport qui est la seconde religion en Italie) qui parce qu’il refuse de truquer un match et voit sa carrière anéantie par une blessure se retrouve mis au banc du business du ballon rond, il rêve alors de se reconvertir en tant qu’entraîneur. Tous deux étant donc aux antipodes : le chanteur baignant dans la luxure et le mensonge ; l’ancien sportif professionnel en morflant à cause de son honnêteté et de sa vision utopie du monde. Destins parallèles mais unis par un dénominateur commun : la même chute… C’est l’occasion pour Sorrentino de traiter de l’Italie berlusconienne et de ses dérives qui éclaboussent indirectement le peuple tout entier. La scène d’ouverture du film, particulièrement oppressante, où un nageur happé par les tentacules d’une pierre (allusion à la Camorra) disparaît dans des eaux profondes et ténébreuses peut être perçue comme une allégorie de la société italienne qui rêve de lumière (téléréalité, réussite sociale) et dont le système peut broyer sans pitié aucune les individualités. Ce premier film permet d’obtenir à Sorrentino le Ruban d’argent du meilleur nouveau réalisateur.

Trois ans plus tard, en 2004, sort sur les écrans Les conséquences de l’amour (Le conseguenze dell’amore), ce sera sa deuxième collaboration avec Toni Servillo et une reconnaissance du métier puisque le film sélectionné au Festival de Cannes. Le film confirme sa palette esthétique et sa mise en scène très personnelle, il raconte l’histoire d’un quinquagénaire mystérieux vivant cloîtré dans un hôtel depuis huit ans, coupé du monde du monde depuis sa séparation avec sa femme, blanchissant de l’argent pour le compte de la mafia. Sa vie est routinière, austère, note inlassablement ses pensées sur un carnet et n’espère plus rien de l’existence jusqu’au jour où il s’éprend malgré ses préceptes personnels d’une jolie barmaid. Il se surprend alors à retrouver goût pour la vie et rêve d’une nouvelle vie… C’est alors l’occasion pour lui de reprendre la main sur son existence, de lui redonner un sens et d’effectuer sa rédemption. Mais on échappe que difficilement au passé et aux contrats passés avec le malin. La mort sera malheureusement au bout du chemin. Le film comprend deux parties bien distinctes : la première, bercée de considérations philosophiques où règnent le silence et l’austérité ; la seconde, plus rythmée et fleuretant avec le polar. Paolo Sorrentino démontre avec ce film sa capacité à embrasser tous les styles, les émotions, en prenant plaisir à surprendre le spectateur.

En 2006, sort L’ami de la famille (L’amico di famiglia) qui lui aussi fera partie de la sélection cannoise. Avec ce second long métrage, il nous donne l’occasion de suivre les préceptes du Christ en aimant un personnage suscitant en nous détestation et dégoût. Le protagoniste, Geremia, septuagénaire étant un usurier affilié à la mafia concentra sur lui la plupart des défauts de la nature humaine. Comme tous les italiens imprégnés de christianisme, les thématiques manichéennes abordées traitent encore de la dualité entre le bien et le mal, la lutte qui nous habite entre ces deux extrêmes et une possible rédemption pour les individus s’étant couchés dans le lit des péchés. Il démontre une nouvelle fois sa virtuosité en termes de réalisation et son traitement très personnel. Le protagoniste, comme pour son précédent film, s’éprend d’une jeune femme (Laura Chiatti), qui représente tout son opposée, lorgnant vers l’idée que l’on pourrait se faire de la pureté dans un univers où règne le vice, le stupre et le règne de l’argent.  Entre les deux des rapports ambigus vont s’instaurer, la nature profonde de Geremia reprenant le dessus. Dans la continuité de son précédent film, Sorrentino nous donne à voir une fable contemporaine plongeant le spectateur dans les soubassements de l’âme humaine et ses contradictions…

En 2008, sort Il Divo et nous plonge cette fidèle de vertu. Cette fois-ci il situe son histoire dans un milieu connexe à celui du monde mafieux : la classe politique. Il est vrai que l’homo politicus n’étant pas particulièrement un modèle de vertu… Quoi que nous n’ayons rien à lui envier en France ! Le tandem Sorrentino/Servillo est de retour dans ce film qui retrace le parcours de Giulio Andreotti, homme politique italien et sorte de Talleyrand contemporain… Inoxydable, assoiffé de pouvoir, Andreotti fut sept fois président du conseil, autant ministre et sénateur à vie. Suspecté de maintes malversations, de crimes commandités, d’être en cheville avec la mafia, il est la corruption incarnée bien qu’il s’en soit toujours sorti lors des procès qui lui furent intentés. Cynique, hautin, roublard, sophiste de talent tout en étant réservé, l’homme est tout aussi sympathique que détestable. Les personnages qui traversent le film sont comme dans un tableau de Jérôme Boch des petits diablotins à l’image des réseaux occultes qui nous gouvernent. On assiste durant plus d’une heure et demie et de manière épileptique à une revue de moments de la vie de celui qui fut surnommé « Divo Giulio » en référence aux Césars de la Rome antique. La mise en scène est à l’image de l’homme : grandiloquente ; Sorrentino abuse des clichés et des effets de manière orgiaque afin d’être à la mesure de l’homme… c’est-à-dire la démesure. Il aime aussi jouer avec les extrêmes ; la musique se voulant tantôt lyrique tantôt rock ou techno, on passe des palaces les plus luxueux aux lieux les plus minimalistes, des silences les plus méditatifs à la frénésie.

This Must Be The Place sorti sur les écrans en 2011 bénéficie lui aussi d’une sélection au festival de Cannes et attire l’attention du grand public avec pour tête d’affiche Sean Penn qui surprend par son apparence. Il interprète en effet un ancien chanteur gothique à la voix fluette qui bien qu’il ait pris ses distances avec le show business continue à s’accoutrer comme une rock star. Cheyenne, c’est son nom de scène, vit en marge de la société avec sa femme, hanté par deux fans qui influencés par ses chansons funèbres se donnèrent la mort. Il va sortir de sa misanthropie et de son univers reclus lorsqu’il apprend la mort de son père qui avait coupé les ponts avec lui depuis des années. Découvrant le passé enseveli de ce père qui l’avait renié pour son excentricité, il part alors à la recherche de l’homme qui tortura son paternel rescapé des camps d’Auschwitz. Cheyenne qui alors son île, l’Irlande, pour les Etats-Unis. C’est alors à un road-movie dont l’issue est la vengeance. Bien évidemment, avec le ton burlesque opté par Sorrentino pour This Must Be The Place, on sera très loin des règlements de compte mafieux de ses précédents films. Ce film, bien que prometteur tant de par sa rencontre avec Sean Penn et l’histoire, n’est malheureusement pas à la hauteur de non attentes. Sorrentino ne parvenant pas cette fois-ci à nous transporter et nous émouvoir comme dans ses films précédents. Pour la première fois, il déçoit. Cette déception sera de courte durée car le film à venir est pour beaucoup son meilleur…

Avec La Grande Bellezza, ce sera la consécration. Avec son compère Toni Servillo il gravira les marches des Oscars pour brandir la statuette du Meilleur Film étranger. Ce film, qui d’un avis personnel est un vrai chef- d’œuvre reprend ses thèmes de prédilection en s’attaquant cette fois-ci au monde culturo-mondain en dénonçant ses travers, sa futilité, son égoïsme, ses duperies, son bavardage. Servillo incarne cette fois-ci Jep Gambardella un journaliste devenu cynique avec l’âge, qui côtoie au quotidien le gratin de Rome. Promis à être un grand écrivain mais qui n’a au final écrit qu’un livre faute de s’être enlisé dans les mondanités, réalise l’âge venant avec une lucidité désabusée le néant de son existence tant autant que de la nôtre. Durant ses longues pérégrinations nocturnes et sa galerie de personnages, la musique la plus spirituelle côtoie celle des masses décervelées, les âmes les plus pures rencontrent celles égarées en chemin… Rome est un personnage à part entière du film, souvent filmée de nuit elle nous terrasse par sa beauté qui lui survit malgré le déclin de la société contemporaine vivant sous le dictat des apparences et de la superficialité. C’est l’occasion pour Sorrentino de s’adonner à une bien belle diatribe du monde du spectacle et des arts contemporains. Ce qui déplut sûrement au jury du Festival de Cannes qui dut se reconnaître et peut expliquer que le film n’ait rien remporté. L’église n’est pas épargnée elle non plus tant elle semble éloignée du message christique, le cardinal présent dans le film et qui incarne le Vatican étant aux antipodes de la sainte qui rachète à elle seule les institutions vaticanes, mais il faudra attendre la série The Young Pope pour voir Sorrentino développer ses rapports complexes avec le catholicisme romain…

Récidivant avec des acteurs étrangers, Youth sort en 2015 et comprend au casting des « monuments » du septième art comme Michael Caine et Harvey Keitel. Côté distribution féminine, l’envoutante Rachel Weisz est touchante dans son rôle de fille en manque d’amour paternel, n’oublions pas Jane Fonda qui avec son personnage n’hésite pas à égratigner son image… Enfin, l’apparition remarquée de l’actrice et mannequin Madalina Ghenea n’a pas fini de hanter les nuits des spectateurs masculins qui virent le film !  Le film est dans la continuité de La Grande Bellezza et fonctionne comme un diptyque avec son prédécesseur. L’essentiel du film se déroule dans un hôtel de luxe suisse où Fred Ballinger (Michael Caine) chef d’orchestre et compositeur à la retraite harcelé par un émissaire de la Reine d’Angleterre pour un concert en son honneur a pris l’habitude de se retrouver avec son vieil ami Mick Boyle (Harvey Keitel) réalisateur hollywoodien en mal d’inspiration et courant après une gloire lointaine à travers un dernier film qui se voudrait son testament cinématographique. Tous deux se lamentant sur leur jeunesse passée et cette vieillesse qui gangrène leur corps autant que leur esprit. Comme toujours avec Sorrentino, des personnages secondaires ou carrément furtifs traversent Youth. La réalisation est comme toujours soignée, propre à la réflexion et aux digressions. De ce séjour, l’un deux rompra le silence, le second se donnera la mort non sans une dernière réflexion qui fait office d’œuvre testamentaire. C’est comme à son habitude une œuvre cinématographique qui survit à son simple visionnage, Sorrentino incitant à l’introspection.

Alors que certaines séries connaissent un succès qui détourne les spectateurs des salles obscures, en 2016 est diffusée sur le petit écran The Young Pope. Sorrentino s’explique sur ce choix de manière lapidaire et en indiquant que cette série lui a permis de réaliser un film de dix heures… Il est vrai que jamais avec le format imposé par le cinéma il n’aurait pu avec autant de profondeur traiter toutes les aspérités du personnage principal qu’est Lenny Belarno interprété par Jude Law un pape fictif prénommé Pie XIII. C’est l’occasion pour Sorrentino de nous dévoiler les arcanes du Vatican qu’il met en perspective avec les sphères du pouvoir politique, les contradictions de notre société. C’est une œuvre qui traite au final de l’Homme, de la place de la religion dans notre monde et des dualités qui nous traversent. Ce Pie XIII élu par le conclave pensant qu’il serait manipulable s’avérant un personnage complexe, habité par des opposés et mettant à mal la hiérarchie vaticane ; à la fois moderne et traditionnaliste, compassionnel et impitoyable, humble et narcissique, habité par la foi mais aussi en proie à des doutes que son statut de chef d’un milliard de fidèles ne permet pas… Les femmes sont l’occasion pour le réalisateur de rappeler que si l’Histoire ne leur fait peu de place elles sont les actrices de l’ombre qui bien souvent conseillent les hommes qui le façonnèrent.

Avec un style à la fois académique et très personnel, Paolo Sorrentino s’inscrit dans notre époque car les thèmes récurrents qui traversent son œuvre sont à la fois éternels et terriblement contemporains. Comme un moraliste qui s’interroge sur les mœurs et les caractères des hommes, il donne à voir sa vision du monde. Souvent égratigné par la critique qui lui reproche son lyrisme, son systématisme ou la morale typiquement chrétienne qui l’habite, il s’inscrit dans la lignée des grands réalisateurs italiens et de cette âme typiquement italienne faite de contrastes et d’ambivalence. Créant un cinéma à la fois d’auteur et destiné au grand public, son succès tient en partie au fait que dans le segment historique qui est le nôtre où le narcissisme règne en maître il crée autant pour lui que pour les autres, fidèle à une certaine idée de ce qu’est la beauté et la vocation de l’art…

Romain Grieco

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s