Le marché de l’art contemporain, reflet de notre époque

BILLETS 300

Le marché de l’art est désormais une composante indissociable de l’art contemporain, marqueur de notre société convertie au libéralisme. Les artistes stars consacrés, et à l’intérêt variable, étant réservés à l’achat à un petit club très fermé de collectionneurs étouffant les jeunes créateurs n’ayant pas leur ticket d’entrée dans le sérail et pour lesquels il ne reste que les miettes de la classe moyenne ou les aides de l’état pour subsister.

A y regarder de plus près, le marché de l’art tel qu’on le connaît aujourd’hui semble être à l’unisson avec le libéralisme et la mondialisation qui, porté par ces deux visions économico-politiques, a tout naturellement les mêmes failles. Ce marché qui a vu naître des artistes entrepreneurs qui, comme de vrais chefs d’entreprises, emploient des créateurs comme Jeff Koons qui dans l’ombre façonnent les œuvres de ceux qui les signent, a modifié le portrait-robot classique de l’artiste. La signature de l’artiste faisant place à la notion de « marque déposée ». Interconnecté avec d’autres secteurs culturels ou apparentés comme tels qui s’utilisent mutuellement afin de délivrer un cachet culturel ou commercial, le marché de l’art contemporain a réussi à se passer en partie des institutions publiques qui sont désormais dépendantes des artistes stars ou des grands collectionneurs, certaines apportant leur crédit à des artistes au travail pour le moins discutables en contrepartie de donations du fait de leur cote les rendant hors de prix.

On distingue la face médiatique, composée de grands collectionneurs issus de l’industrie ou de la finance et qui travaillent main dans la main avec les galeries stars. Puis, celle beaucoup plus discrète où la création s’effectue loin des bulles financières ; la notion de qualité d’une œuvre, bien que plus difficilement appréciable du fait de la mutation de l’art, rentrant en confrontation avec le prix de l’œuvre ou la cote de l’artiste censés aussi justifier sa valeur artistique. De plus, la spéculation vient s’ajouter à l’achat d’œuvres d’art, perçues pour certains grands acheteurs comme des actions avec rendement possible… tout en sachant que comme les marchés financiers la marge de risque est réelle. Les grandes places boursières que sont New-York ou Londres, nous l’avons vu maintes fois dans le passé, ne sont pas épargnées en cas de crise financières. Et en cas de crise, le prix des œuvres achetées plusieurs millions ne seraient pas plus épargnées que les placements financiers classiques. Si un Picasso ou un Pollock a peu de change de se dévaluer dans le futur, qu’en sera-t-il de ces nouvelles stars de l’art contemporain comme Jeff Koons, Damien Hirst ou Richard Prince dans quelques décennies ? Ne parlons même pas des artistes chinois dont la cote est créée plus ou moins artificiellement par  interventionnisme de l’empire du Milieu…. La mondialisation qui a participé à l’explosion de la cote de certains artistes sont donc tributaires de l’économie mondiale. Ce qui explique la prolifération des grands rendez-vous de l’art contemporain de par le monde, les lieux choisis stratégiquement pistant l’évolution de la déportation de la richesse du fait des pays dits « émergents ». Désormais tout ne se joue plus qu’en Europe ou aux Etats-Unis, de grandes foires se déroulant entre autres en Chine ou en Inde.

Comment le marché a-t-il pu réussir à dicter le goût du grand public et de plus en plus la qualité d’une œuvre ? Ceci n’aurait pas pu être possible sans l’effondrement de l’Académie et l’autorité absolue qu’elle représentait en termes de critères d’évaluation. Une hiérarchie des valeurs quasi-dogmatique permettait d’évaluer objectivement la qualité d’une œuvre. Cette perte d’influence est due à l’importance que prirent les galeries, les grands collectionneurs et les salles de vente ; la reconnaissance cherchée par l’artiste n’étant plus désormais uniquement celle de l’Académie mais du marché. Rare sont les artistes qui, même s’ils ne se l’avouent pas, ne rêvent pas un jour de faire partie de l’écurie d’une galerie superstar comme par exemple la Gagosian Gallery (14 espaces dans le monde) ou voir ses œuvres mises aux enchères chez Christie’s ou Sotheby’s sachant capter les gros acheteurs jouissant d’une fiscalité avantageuse. Le marché a de toute façon désormais la possibilité d’accréditer un artiste par sa puissance financière afin de lui donner la légitimité supplémentaire ; de grands collectionneurs allant jusqu’à créer leur musée ou leur fondation et collaborer avec des musées incapables d’acquérir certaines œuvres du fait de leur montant pharaonique. Enfin, comme évoqué, avec de nouvelles formes d’expression comme la vidéo ou la performance il devient plus complexe d’évaluer ou de dévaluer une œuvre là où le discours prime souvent sur l’intention.

A ceci, il faut ajouter un comportement d’appropriation des collectionneurs où la rareté est à rapprocher du privilège social et d’une forme de fétichisme. Fétichisme qui côtoie la transgression d’une hyper classe en quête de désacraliser les fondements du peuple. Choquer à tout prix faisant parfois office de discours. Est d’ailleurs né une surenchère en la matière, notamment avec de nouvelles formes d’expression propres au body art, le trash assurant le scandale et par voie de conséquence la médiatisation nécessaire au marché de l’art. L’intention artistique étant bien souvent reléguée au second plan alors qu’elle est l’essence même de l’art et que, contrairement à la pornographie, l’imagination sollicitée est de mise…Ce fut le cas récent de Paul McCarthy qui, pour l’ouverture de l’espace culturel de la Monnaie de Paris gravitant autour de la FIAC 2014, offrit à voir aux passants un plug anal géant gonflable supposément être un sapin. Sans puritanisme aucun, au-delà du scandale, a-t-on questionné le créateur sur l’intention qui était la sienne ou le message véhiculé ?  Si c’était de générer le buzz et effectuer une opération médiatique, « le coup » fut réussi, mais que restera-t-il de cette œuvre mise en perspective par rapport aux grands et véritables transgresseurs que furent par exemple Caravage ou Courbet en la matière ?

Au final, le marché de l’art contemporain tout comme les artistes sont le reflet de notre époque. Le excès, les disparités s’accroissent. Non sans cynisme, les outrances et les utopies se côtoient. La beauté et la laideur n’ont plus de sens. L’évaluation du spectateur lambda quant à un artiste est en partie formatée par la valeur. Charge aux Etats, sans tomber dans l’art institutionnel, d’aider la création en multipliant les actions permettant de créer un marché parallèle. Tout en sachant qu’au final, malheureusement, l’argent aura toujours le dernier mot. A y bien réfléchir donc, ce n’est donc pas au marché de l’art qu’il faut s’en prendre mais à sa forme actuelle. Aux institutions et aux amateurs d’art de choisir l’avers ou le revers de cet organisme qui se nourrit de la création et aux ramifications complexes …

Romain Grieco

 

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