Patti Smith ou le rock sous influence rimbaldienne

PATTI SMITH 300

Patti Smith, apôtre de Rimbaud et personnalité incontournable du milieu artistique new-yorkais, a su créer une œuvre protéiforme. Figure iconique, elle est une poétesse du rock au même titre que Bob Dylan. Sa vie, son œuvre…

Patti Smith, est née le 30 décembre 1946 à Chicago, fille d’un ancien militaire astreint aux durs métiers manuels une fois son retour à la vie civile. C’est dans une banlieue pauvre et déclasse de Chicago à dominante noire qu’elle grandit ; loin d’un conte de fée, son univers quotidien étant composé d’usines et du bruit incessant des machines tournant à plein régime. Son père, avec qui elle aura toujours une proximité d’âme, était athée et partageant avec elle ses goûts pour l’ésotérisme ; sa mère Beverly, quant à elle, membre des témoins de Jéhovah. Son enfance fut bercée par l’opéra et la littérature, son allure androgyne lui signifiant très tôt qu’elle était en marge par rapport à ses camarades de classe. Garçon manqué, ne répondant pas aux canons de la beauté, elle se construit en partie grâce à son physique singulier. Lorsqu’elle découvrit le rock n’roll et la musique noire de l’époque par le biais de Little Richard, des Rolling Stones, de James Brown ou encore John Coltrane, la révolte intérieure qui bouillonnait en elle commença timidement à s’extérioriser, révolte qui se poursuivit quand elle se prit d’amour pour l’art et commença à dessiner. Sa chambre était tapissée de photos dont les têtes détonnaient pour son âge, le pays qui l’avait vu naître et le milieu social dont elle était issue, on y trouvait Jean d’Arc, Jean-Paul Sartre et son actrice préférée de l’époque Jeanne Moreau. A18 ans, elle achète Les Illuminations de Rimbaud… Le poète français exerça et exercera pour toujours une fascination et une influence qui ne se démentira pas, même si par la suite elle s’ouvrit à d’autres poètes on y trouve les racines profondes de son écriture. L’influence folk de Bob Dylan avec ses paroles dégorgeant de contestation et de poésie boucleront la boucle. Songeant un moment à devenir professeur d’arts plastiques, elle suivit un cursus qui compléta ses connaissances mais le désir de mener une carrière artistique pointait chaque jour un peu plus ; carrière qui aurait pu, selon elle, être avortée avant terme lorsqu’elle tomba enceinte après une histoire sans lendemain. Naquit une fille qu’elle confia à un couple et avec qui elle ne cherchera jamais à prendre contact par la suite…  Elle quitte alors peu après le cocon familial, au printemps 1967, pour gagner New-York, pleine d’ambition et de rêves.

Les débuts seront difficiles, le gigantisme de la ville réduisant les hommes à des êtres microscopiques ou l’indifférence et l’anonymat sont de mise. Elle trouvera l’asile à Greenwich village qui depuis plusieurs décennies était le refuge de la bohème et autres artistes en devenir. Dégotant un travail dans une librairie qui lui permettait tout juste de subsister, elle fit la rencontre de Robert Mapplethorpe, jeune sculpteur en quête de reconnaissance, qui fut un temps son compagnon malgré l’homosexualité révélée ; lorsque celle-ci reprit le dessus ils restèrent compagnons de route et tentèrent en s’épaulant afin de parvenir à se frayer un chemin vers la célébrité. Durant cette période, possédée par l’esprit de Rimbaud, elle écrit des textes qu’elle commence à mettre en chantier avec un guitariste prénommé Lenny Kaye, elle effectue aussi un séjour à Paris qui la rapproche de ses héros de jeunesse. Patti et Robert parviennent à louer une chambre au Chelsea Hotel, lieu prisé par le gratin du monde de la pop. Ils y croisent alors des artistes comme Janis Joplin, Leonard Cohen où encore un des écrivains phares de la Beat Generation en la présence de William Burroughs. Pugnace, elle parvient à faire quelques bonnes rencontres dans les lieux prisés comme le Max’s Kansas City et décroche par le plus grand des hasard quelques rôles dans des pièces de théâtre qui lui permettent de se donner sur scène. Fréquentant le milieu littéraire new-yorkais, elle peut enfin déclamer ses textes, accompagnée à la guitare par Lenny Kaye… Le 10 février 1971 durant le Poetry Project de l’église Mark’sain the Bowery sa prestation est telle que son nom est désormais connu dans tout le microcosme poétique de la ville.

La carrière de Patti Smith commence à prendre un bon tournent, elle collabore avec Sam Shepard (avec qui elle a entretiendra une courte liaison avant qu’il s’en reparte retrouver femme et enfant) et écrit avec lui la pièce Cowboy Mouth. Elle continue son initiation littéraire en ajoutant dans son panthéon Jean Genet. Elle nous une relation avec le clavier et guitariste Allen Lanier, guitariste et clavier de Blue Oyster Cult, Tom Verlaine. Madame n’étant visiblement pas monogame… Elle commence une carrière de journaliste rock mais son désir de devenir elle-même une star la décidera de ne pas continuer dans cette voie. Elle réussit à publier son premier recueil Seven Heaven qui connaîtra un certain succès auprès d’un lectorat restreint. Un second recueil, Kodak, enfonce peu après le clou. Elle assure la première partie du groupe mythique New-York Dolls, continue à étendre sa renommée auprès du milieu underground. Elle s’en va en 1973 retrouver l’inspiration en faisant une sorte de parcours initiatique à Charleville, ville qui vit naître Rimbaud. Elle publie un troisième recueil de poésie, Witt, après Burroughs elle est désormais adoubée par Allen Ginsberg, un autre fondateur de la Beat Generation, et continue à tourner en commençant à fusionner sérieusement ses textes avec de la musique. Elle fait quelques concerts au mythique CBGB, sort un premier 45 tours avec en face A « Piss Factory » où elle raconte son enfance dans le milieu ouvrier et en face B redonne du poil de la bête au célébrissime « Hey Joe » déjà bien électrisée par Hendrix. Elle se dote d’un autre musicien afin d’élargir son groupe naissant, étonne sur scène et se voit alors l’opportunité de signer un contrat avec une maison de disque… Et pas n’importe quel contrat. Arista lui propose 750 000 dollars pour accoucher de sept albums avec en complément une totale liberté artistique. En 1975, après deux mois de studio dans les studios Electric Ladyland, sort son premier album : Horses. Sur la pochette, photo prise par Robert Mapplethorpe, elle se montre au monde telle qu’elle est, sans artifice, son androgynéité rappelant celle de Bowie. Produit par John Cale (un ancien du Velvet Underground) l’album contient quelques morceaux phares du répertoire de Patti Smith, la chanson conceptuelle « Land » et entre autres le fameux « Gloria ». La tournée confirme le talent de la star naissante et se vend à 200 000 exemplaires la première année. Au-delà des ventes, elle est aux anges d’être récompensée par la France qu’elle chérit avec le Grand Prix du Disque de l’Académie Charles Cros… tout comme une de ses idoles avant elle : John Coltrane.

Le deuxième album « Radio Ethiopia » qui sort en octobre 1976, référence au périple éthiopien de Rimbaud, sera un échec cuisant commercialement ; les critiques, plutôt élogieuses pour le premier album, ne la ménageront pas non plus. Patti a pris la grosse tête, pète les plombs sur scène et maltraite les journalistes qui le lui rendent bien, se donne le titre de « The Fiel Marshall of Rock’n’roll ». Elle entre dans un trip mystique où le christianisme mêlé à ses influences poétiques déroute le public. Après une mauvaise chute durant un concert et qui l’immobilise durant plusieurs mois elle en profite pour revenir sur terre, s’abreuvant de lectures et de films. Elle s’adonne de nouveau à l’écriture et publie un nouveau recueil (le plus connu) prénommé Babel. Renouant avec la scène, elle renaît de ses cendres et adopte un comportement moins agressif, plus respectueux avec elle-même et les autres…

En mars 1978 sort son troisième album, Easter, c’est son album le plus commercial et rencontre un véritable succès commercial en partie grâce au fameux titre « Because the Night » interprété en duo avec Bruce Springsteen. Elle réalise un rêve de gosse en faisant la première partie des Rolling Stones. Il lui aura fallu attendre l’âge de 31 ans pour devenir une star auprès du grand public… Un an après, surfant sur ce succès inattendu, elle sort son quatrième album. Wave qui flirte avec la pop. A la grande surprise de ses fans tout autant que celui des professionnels de la musique, c’est là qu’elle décide de prendre ses distances avec l’industrie musicale et sa célébrité durement acquise pour se consacrer à sa vie de couple avec Fred Smith, guitariste des MC5. Ce qu’elle exprime dans la chanson « Broken Flag » où elle indique qu’il est temps de passer le flambeau à une autre génération. Elle se marie donc avec Fred Smith sans avoir à changer de patronyme, de leur union naîtront deux enfants ; le mariage fut célébré dans la plus stricte intimité loin du cirque du show-business. Elle mène une vie éloignée du star system et, bien qu’éloignée de la scène, conserve son aura et un noyau de fans solide qui lui rend hommage. Entre temps, l’industrie musicale change avec l’apparition de MTV et de nouveaux courants musicaux. Elle aussi d’ailleurs change, en tout cas physiquement, sa chevelure s’est blanchie et les années qui passent sont là pour lui rappeler que le temps n’épargne personne… Sauf les morts, et encore.  Finalement, sous l’impulsion de son mari, elle décide de sortir de sa retraite pour sortir Dream of Life, il y contient le titre écrit à quatre mains (le couple Smith) « People have the Power », l’influence de ses incessantes lectures est omniprésente dans les textes.  Sans hit single pour le propulser, c’est un nouvel échec commercial. Les années qui vont suivre vont être endeuillées et sombres… Son acolyte de toujours, Robert Mapplethorne, meurt du sida, son mari le suit peu de temps après dans la tombe, emporté à 46 ans par une crise cardiaque. Elle est alors au fond du gouffre et n’est sauvée que par l’écriture. La musique lui donne le sursaut ultime, plaquant des accords sur sa guitare elle met en chantier Gone Again, l’album a des tonalités blues ». Elle se donne de nouveau aux journalistes, se prêtant au jeu des interviews, effectue des lectures en compagnie de poètes et écrivains et semble sortie des enfers. Entretenant une amitié courtoise depuis près de décennies avec Bob Dylan, une de ses idoles de toujours, il lui remet le pied à l’étriller en lui demandant d’assurer la première partie durant dix dates pour sa tournée Paradise Lost, le magazine Rolling Stone titer à son sujet : « Le comeback de l’année ». Paraît en mai 1996 un nouveau recueil, The Coral Sea, accompagné de photos de photographes célèbres dont le défunt Robert Mapplethorpe. Un nouvel album est mis en circulation en juin 1996, Gone Again dont la pochette est assurée par la célébrissime Annie Leibovitz, amie de longue date de Patti. Doux, aux sonorités folk et comporte une reprise de Bob Dylan « Wicked Messenger ». Après la tournée, elle quitte Detroit pour retrouver la ville qui l’a vu naître : New-York. Elle redevient une des figures de cette Babel contemporaine, côtoie le monde artistique comme durant ses jeunes années et se ressource de cette énergie artistique. Elle donne de sa personne pour des concerts caritatifs et notamment pour la cause tibétaine pour laquelle elle milite de longue date.  En mars 1999 sort un nouvel album, Peace and Noise, les guitares sont mises en retrait au profit du piano et d’une atmosphère feutrée. Les textes, comme toujours, sont remplis de spiritualité et volontairement prosélytes. La fougue rock et punk est désormais derrière elle.

La quinquagénaire continue à sur cette lancée en sortant un an plus tard Gung Ho, mais cette fois-ci comme si les plaies s’étaient refermées elle étonne avec un album très rock, contestataire et étant comme une déflagration de ses années punk. Deux ans plus tard, elle qui s’est toujours vue aussi comme artiste plasticienne se voit honorée d’une grande rétrospective au musée Andy Warhol. Ses dessins sont exposés qui, pour celui qui sait les voir, sont le reflet de son âme. En avril 2004 sort l’album Trampin’. Reflet de son époque et des maux que traverse son pays après le 11 septembre et les opérations militaires désastreuses qui s’en suivirent, le son est cru, brutal, les textes agressifs et revendicatifs, elle déverse toute la colère qui l’habite. Le titre de douze minutes « Radio Baghdad » illustre bien la verve politique qui l’anime. Elle sait toutefois calmer le jeu en rendant homme, comme toujours, à ceux qui l’ont inspirée comme c’est le cas avec le morceau « Ghandi ». Elle milite activement contre le gouvernement Bush et pour les causes qui la touche comme la lutte contre le sida. Arrive enfin un deuxième honneur décerné par la France, après le Grand Prix du Disque de l’Académie Charles Cros elle est nommée commandeur des Arts et des Lettres le 10 juillet 2005. Elle réaffirme alors son attachement à la France. Il est vrai que l’on compte dans son panthéon un grand nombre d’artistes français : Rimbaud, bien sûr, mais aussi Cocteau, Verlaine, Genet et bien d’autres… Elle connaît en 2007, année de la sortie de l’album Twelve, les honneurs d’être introduite au Rock’n’Roll Hall of Fame. Elle est devenue à son tour une institution… Elle continue d’être accréditée comme artiste, la Fondation Carter lui consacrant en 2008 une nouvelle rétrospective, donnant à voir photos et dessins très intimistes. Elle se sert de cette reconnaissance afin de monter des projets artistiques ambitieux et présenter son travail dans des lieux institutionnels. En 2010, elle publie cette fois-ci non pas un recueil de poème mais un récit, Just Kids, récit autobiographique de ses jeunes années. M Train, publié en 2015 se voulant sa suite logique. Fin 2016, elle représente son ami Bob Dylan lors de la cérémonie de remise du Prix Nobel de Littérature. Très émue, sa performance toucha le public. Fin (partielle) de la vie de Patti Smith…

Romain Grieco

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