Frank Zappa, la continuité conceptuelle…

 FRANK ZAPPA 300

Frank Zappa, c’était une gueule unique, un compositeur qui sut repousser les limites structurelles de la musique, faisant la jonction entre musique dite « savante » et populaire, un agitateur qui sous un sens de l’humour bien prononcé avait avec clairvoyance décelé les fausses idoles et les manipulations de notre époque.

Fils d’ingénieur, Zappa hérita de lui le goût de la technologie et des expérimentations, s’adonnant enfant dans son laboratoire miniature à des expérimentations et se rêvant chimiste. La musique vient plus tard lorsqu’il entendit une chanson des Crows, mais le premier choc musical se fit lorsqu’il entendit la musique d’Edgard Varèse, ce compositeur d’avant-garde français naturalisé américain et qui orienta à jamais sa vision de la chose musicale. Après avoir fait ses armes dans des petits groupes locaux en tant que batteur et effectué son apprentissage de l’art de la composition avec toute la science qu’elle renferme, s’adonnant à l’étude des musiciens classiques ou des réformateurs comme Debussy ou Satie, les prémisses de son univers allaient se consteller. Le cinéma de série Z ou d’horreur allant aussi l’influencer plus tard lors de ses prestations scéniques mémorables. Bien qu’encore adolescent, l’esprit de Zappa prit ses distances avec tout endoctrinement, notamment le catholicisme hérité de ses origines siciliennes en étudiant le zoroastrisme ou le bouddhisme. Il apprit plus tard la guitare, comme toujours en autodidacte, après avoir découvert Johnny « Guitar » Watson. Abandonnant ses études universitaires, il commença à jouer dans des groupes locaux comme les Black-Outs ou les Omens (formation de jeune ami Beefheart, malheureusement assignés aux reprises et ne permettant pas à Zappa de s’adonner à ses propres compositions. Avant la création des Mothers of Invention, il fit aussi ses premières armes en tant que compositeur pour un obscur western (The Greatest Sinner) s’essayant d’abattre les murs entre musique populaire et d’avant-garde. La première apparition télévisuelle de Zappa fut lors du show de Steve Allen Show diffusé sur la chaîne ABC où il démontra ses expériences sonores en reprenant le fameux ready-made de Duchamp (Roue de bicyclette). Plus tard, sa route croisa celle d’un certain Paul Conrad, ancien marine, qui à l’aide d’un petit studio d’enregistrement bricolé collaborait avec de petits groupes de doo-wop et de surf ; poursuivant ses investigations sonores, utilisant les bruits comme des instruments à part entière. Frank racheta par la suite le studio d’enregistrement de Conrad qui par la suite sera détruit pour des raisons qui n’en étaient pas suite à des démêlés avec la justice, les autorités voyant d’un très mauvais œil la faune qui avait élu résidence dans ce lieu où la destruction des conventions sociales était de mises. Après un petit séjour en prison pour « vagabondage » Zappa étudiera le droit afin d’être à même de se défendre contre le rouleau compresseur que sont les autorités judiciaires, ce qui lui sera utile par la suite lorsqu’il aura des démêlées avec les ligues de vertu. Reprenant son statut de musicien dans des clubs afin de gagner sa pitance, il devra patienter avant de créer les Mothers. Se faisant remarquer dans un documentaire, Mondo Hollywood, traitant du mode de vie de Los Angeles où de nombreuses stars y faisaient une apparition, il décrocha avec son groupe un contrat au Whisky A gogo. S’étant acoquiné avec des artistes plasticiens, notamment issus du mouvement Fluxus, cependant Zappa ne tomba pas dans le piège des années d’insouciance issues du Flower Power, hostile aux stupéfiant qu’il considérait comme la mainmise de l’Etat sur tout esprit critique du peuple. Tout comme Debord, il saisit très tôt les manipulations idéologiques opérées par le système capitaliste.

Repéré par MGM lors d’un concert au Whisky A Go Go, le 1er mars 1966 fut signé un contrat prévoyant la publication de cinq disques. Freak Out ! sortit le 27 juin 1966, faisant de lui le troisième concept album de l’histoire de la pop musique… Moins connu que celui des Beach Boys ou de Bob Dylan, mais qui modifia à jamais le Rock. Leur musique tout en césures anarchiques explosant sur scène avec les décors inventés par Zappa, reprenant à son compte le « Monster Magnet » ; son esthétique puisant dans ses influences cinématographiques amplifiant sa musique lors des concerts. Lorsque sorti le premier album des « Mothers », rebaptisé « Mothers of Invention » du fait de l’allusion trop forte à « motherfucker», Freak Out ! fut accompagné de citations, d’indices biographiques et d’une liste de cent quatre-vingt personnalités ayant eu une influence sur leur musique, on y dénombrait entre autres Maurice Ravel, Buddy Guy, Eric Dolphy, Salvador Dali, James Joyce… Ces noms reflétant bien l’univers inclassable du leader. Car la culture de Zappa ne se limitait pas à la musique, admirant les prosateurs tout comme les poètes. En 1978 on le verra durant la Nova Convention déclamer un extrait du Festin Nu de Burroughs… L’album eut un succès d’estime, les critiques étant très nuancées, mais vit naître une communauté dont le chef spirituel était Zappa : les Freaks. McCartney dira qu’il influença les Beatles dans la création du mythique Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. MGM surfa sur la vague psychédélique même si Zappa ne cachait pas sa haine des paradis artificiels pour les raisons évoquées précédemment, voyant dans la musique psychédélique un moyen pour les institutions d’anesthésier les consciences. Absoluty Free, leur second album confirmant les opinions politiques de Zappa qui ne comprenait que trop bien son époque et très imprégné de l’esprit Dada. Zappa appréhendant la musique comme une commentatrice de la société et de ses travers qu’ils fusent ostentatoires ou dissimulés. Sorti peu de temps après le troisième album, Lumpy Gravy, qualifié par l’homme comme un ballet musical. Il se révéla là aussi un pionner en termes de sonorités étant un des premiers à exploiter la technologie, s’hasardant à des expériences sonores comme il le faisait enfant avec la chimie. Il rencontra à cette période les dieux de la pop music, jammant avec eux (Hendrix, etc…), rencontrant tout le gratin du show-business dans sa maison.

Lorsqu’arriva à terme son contrat avec la MGM il décida de créer ses propres labels, le premier dédié à des projets peu rentables commercialement (Bizarre) et le second (Straight) pouvant toucher un plus large public. L’année 1968 vit la sortie de deux nouveaux albums et fut marquée par un incident en Allemagne où des militants socialistes s’invectivèrent avec Zappa lorsqu’il leur manifesta son refus d’être mêlé à leur cause… Zappa étant trop libre pour être embrigadé par une quelconque idéologie politique. En 1969, il fit un nouveau détour vers le jazz avec Uncle Meat qu’il mélangeait avec sa musique hors norme, ce qui lui valut une courte collaboration avec John Cage. Il dissout un temps les Mothers. Il renouera un temps avec son ami d’enfance, en la présence de Captain Beefheart.  Il sortit un film retraçant son parcours à la veille de ses trente ans et s’essaya aussi au cinéma. Il reforme Mothers Of Invention et côtoya les plus grands jazzmen afin de brouiller encore mieux les pistes… En 1971 sortit son film 200, projet multimédia, s’essayant à la métaphysique et élaborant ce qu’il appela « la continuité conceptuelle », publiant un entretien imaginaire où il déployait sa réflexion. Après un mois d’hospitalisation suite à une altercation durant un concert avec un spectateur pensant que Zappa lui faisait de l’œil, faisant une chute de plus de quatre mètres, le jaloux écopa d’un an ferme et Zappa d’un mois d’hospitalisation et plusieurs mois d’infirmité. Son larynx esquinté, il ne put plus jamais s’essayer à des vocalises aigues comme par le passé. Il en profita pour écrire Hunchentoot, une comédie musicale qu’il ne put jamais mener à bien faute de moyens, problématique qu’il rencontra tout au long de sa carrière… En 1972, il sortira Waka/Jakawa, élaborant là encore de nouvelles passerelles musicales. Il créa un big band, le Grand Wazoo Orchestra, groupe composé de vingt instrumentistes. Là encore, par manque de moyens financiers, il dut diviser l’effectif par deux. Un second album avec cette formation intitulé The Grand Wazoo sortira. Imprégné de jazz rock, il était dans l’esprit de celui développé par Miles Davis dans Bitches Brew. Cette période, comme toutes celles de Zappa, ne fut que temporaire et effectua par la suite une nouvelle mue. Montant un nouveau groupe dans l’esprit des Mothers, le line up étant composé de musiciens de premier ordre venus d’univers très différents mais tous unis par « l’Esprit Saint zappien ». Il mit un terme à ses deux labels et fonda avec son manager de l’époque un nouveau label épaulé par la Warner. Parut Over-Nite, funky à souhait et qui fut, chose rare pour Zappa, un succès commercial. Surfant sur ce succès, il sortit en 1973 un de ses albums phare, Apostrophe (‘), ce dernier bénéficiant d’un soutien médiatique de Warner sous formes de spots TV. Il renoua de nouveau pour un temps avec Beefheart pour l’album One Size Fits All avant qu’ils ne se chamaillent pour de bon.  Cela marqua un nouveau tournant pour Zappa qui revint au blues-rock avant de bifurquer de nouveau vers le Funk. L’année 1978 fut marquée par de nombreux démêlées avec des associations, certaines de ses chansons issues de l’album Sheik Yerbouti lui valant les foudres de la communauté juive et homosexuelle. L’album fut malgré tout un succès commercial, les polémiques ayant été bénéfiques en termes de vente. Zappa, ayant du nez au sens propre comme au sens figuré, sentant un retour à l’ordre moral et à la censure reprendre du poil de la bête, Joe’s Garage fut une réponse à ce début de censure larvé, utilisant le contexte iranien de l’époque qui sous le coup de la Révolution islamique et de son investigateur, l’ayatollah Khomeyni, interdisait toute musique dans le pays. Reprenant à son compte l’esprit du Big Brother d’Orwell dans 1984. Zappa s’adonnant à des diatribes contre l’Empire via toutes ses formes : religieuses, politiques, culturelles ou publicitaires. Il s’adonna ensuite de nouveau à la direction, en 1981 son film Baby Snakes – A movie about people Who do Stuff That Is Not remportant à la grande surprise un succès d’estime et commercial, remportant le premier prix du Festival international du film musical à Paris.

Après cet intermède cinématographique, alors que commençait une nouvelle décennie, il s’adonna de plus en plus au synthétiseur au point de délaisser les instruments traditionnels. Il participa à un hommage à son mentor, Varèse, et confirma qu’il n’était pas juste un musicien de rock, collaborant avec des orchestres symphoniques. Durant le début de la décennie, Zappa mena des combats politiques, fustigeant son pays en termes de politique internationale (déstabilisation, soutien à des régimes dictatoriaux pour des raisons commerciales) et contre les associations de bonne mœurs voulant régenter le marché du disque. Abordant la décennie avec plus de sérieux mais toujours avec autant de volontarisme, il délaissait ses tenues fantasques pour revêtir celles des hommes sérieux :le costume croisé remplaçant la déglingue passée. Il prit aussi un malin plaisir à s’attaquer au lobby évangéliste qui sous couvert du christianisme amassait des fortunes. Il fit plaisir à une partie de son public qui voyait en lui un grand guitariste en sortant Shut Up’ n Play Yer Guitar composé uniquement de pièces instrumentales ou la guitare à le premier rôle. Abreuvant ses fidèles de solos tous aussi magistraux les uns que les autres. De nouveau il prit tout le monde à revers en collaborant avec Pierre Boulez, une des influences mentionnées dans son premier album. S’en suivra Boulez Conducts Zappa : The perfect Stranger. Il reprit la route et après une perte financière malgré le succès de la tournée, il se promit de ne plus tourner. Ce qu’il fit durant trois ans. Avec l’album Them Or Us, qui malmenait entre autres la Genèse, il eut de nouveau un contentieux avec des organisations chrétiennes américaines. Il en profita pour sortir son premier livre en 1984 donnant des réponses quant à son concept de « continuité conceptuelle » et donner à lire sa pensée, sentant bien que la liberté d’expression était menacé aux Etats-Unis. Il prit part à des débats médiatiques, consterné qu’il était pour la jeunesse d’être abêtie par l’éducation nationale et privée du pouvoir de transgression que peut être la musique. Avec Frank Zappa Meets The Mothers Of Prevention, il dénonça à la manière d’un sociologue les tentaculaires manipulations de l’Etat et l’endoctrinement à l’œuvre sur un peuple volontairement décervelé. Toujours à la pointe de ce qui se faisait musicalement, Zappa fut un des premiers musiciens rock à comprendre l’importance qu’allait prendre le rap en termes d’expression, Jazz from Hell posant en 1986 les fondements du jazz-rap. Alors qu’arriva à terme les années 80, Zappa commença à collecter ses archives… Sentit-il arriver à la fin ? Il publia son autobiographie et fondant par cynisme la Church Of Americain Secular Humanism en réponse aux télé-évangélistes qu’il méprisait plus que tout. Sensible à la cause écologique, il participa au documentaire de Jean-Michel Cousteau. Il se rendit en URSS où il reçut un accueil triomphal et fonda la compagnie Why not ? dont le but était d’établir des passerelles commerciales avec d’autres pays du bloc soviétique. Il se lia alors lors d’un voyage en Tchécoslovaquie avec Vàclav Havel, grand admirateur de Zappa. Lorsque le mur de Berlin tomba, ils se retrouvèrent, le président lui confiant une mission d’ambassadeur que Zappa occupa temporairement et joua à Prague en juin 1991 devant une foule en liesse. Ce fut sa dernière apparition sur scène…

Le cancer qui le taquinait depuis des années, d’où ses problèmes de vessie qu’il mentionna dans un album, se déclara. Verdict : cancer de la prostate. Se sachant condamné, il passa les deux dernières années de sa vie à mettre en ordre son départ et réaliser l’œuvre qui devait clôturer son épopée musicale : Civilisation Phase III. Il travailla sans relâche malgré la maladie qui le terrassait afin de mener à bien cette œuvre testamentaire, Zappa se rappelant de la formule de Varèse : « Le compositeur d’aujourd’hui refuse de mourir ». Cependant, le samedi 4 décembre 1993 il s’éteint, entouré de sa femme et de ses enfants. Sur son épitaphe, est inscrite une formule trouvée vingt ans plus tôt : « N’importe quoi, n’importe quand, n’importe où sans aucune raison ». Bien que décédé, son œuvre perdure, héritage qui n’en finit pas de faire des dévots. Au total, une centaine d’albums (posthumes inclus) et une source d’inspiration inépuisable pour les générations à venir…

Romain Grieco

 

 Citations :

« Dans la lutte entre toi et le monde, parie sur le monde. »

« L’esprit c’est comme un parachute. S’il est fermé on s’écrase. »

« Une bonne partie de la population ne fait aucun effort de réflexion et ce n’est pas parti pour s’arranger. Alors ou bien on lutte pour une cause perdue et on y perd la santé ou bien on prend les choses comme elles sont et on essaie de s’y faire.»

« Un pays n’existe pas s’il ne possède pas sa bière et une compagnie aérienne. Eventuellement, il est bien qu’il possède une équipe de football et l’arme nucléaire mais ce qui compte c’est la bière. »

« L’information n’est pas la connaissance. La connaissance n’est pas la sagesse ? La sagesse n’est pas la vérité. La vérité n’est pas la beauté. La beauté n’est pas l’amour. L’amour n’est pas la musique. La musique est la meilleure des choses. »

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