Philip Roth le sulfureux

PHILIP ROTH 300

Sortait il y a quelques semaines une nouvelle adaptation cinématographique, la septième, d’un des romans de Philip Roth : « American Pastoral », réalisée par Ewan McGregor. Le film tout comme le roman mettant en lumière une période peu traitée dans les livres d’histoire, celle où des activistes s’adonnèrent au terrorisme en opposition à la guerre du Vietnam en posant plusieurs milliers de bombes dans tous les Etats-Unis en signe de protestation. Soit : l’envers du décor du rêve américain à mille lieux du « Flower Power ».  L’occasion de retracer l’œuvre et la vie de l’un des (très) grands de la littérature américaine du XXème siècle.

Auteur d’une œuvre sulfureuse, dérangeante, incorrigible, où les questionnements insolents priment sur les réponses toutes relatives portées aux nues par la « bonne société » et où les dilemmes de la morale intérieure ou inculquée jalonnent la vie de ses personnages, Roth annonça en 2012, à quelques coudées des 80 ans, qu’il cessait d’écrire, mettant par la même occasion un terme au jeu de la présence médiatique. Une œuvre conséquente (31 livres), couronnée par deux fois du National Book Award et du Prix Pulitzer. A l’en croire, il n’a jamais été aussi heureux depuis qu’il a cessé d’écrire ; avouant n’avoir plus rien à dire ou à écrire, la boucle étant bouclée… Observateur de son pays, tout comme Henry Miller en son temps, il vilipende avec ironie et délectation la bien-pensance de son pays.

Repères biographiques :

Né à Newark, petit port du New Jersey, dans un quartier majoritairement juif, il est issu d’une famille non pratiquante et ayant fait le deuil de son héritage culturel pour embrasser le rêve américain. Jouissant d’une enfance paisible, il rentre en littérature en réaction au milieu dont il est issu, ses thèmes récurrents étant : la sexualité, le désir non assouvi, la question de l’identité, l’hypocrisie grouillante de la société américaine, les paradoxes de la communauté juive qu’il brocarde dans une Amérique rimant avec prospérité. L’amour précoce de la lecture lui est venu grâce à son frère aîné qui rapportait des livres à la maison. À l’issue de ses études il sert deux ans dans l’armée puis commence l’écriture, rédigeant des nouvelles et des critiques pour divers magazines, notamment pour The New Republic. Enseignant à l’université de l’Iowa puis à Princeton. Il restera sporadiquement professeur de littérature comparée à l’université de Pennsylvanie jusqu’à sa retraite. Jeune enseignant, son incursion dans la littérature choque et dynamite la routine littéraire de l’époque alors qu’il n’est âgé que de 26 ans avec Goodbye Columbus et qui lui vaudra une première fois le National Book Award… Ses textes sardoniques, sans complaisance aucune, le langage le plus cru parfois salace comme avec Portnoy et son complexe paru en 1970 heurtent la pudibonderie de l’époque et devient même (comble du ridicule) la bête noire des rabbins de l’époque jusqu’à être traité d’antisémite ! Etre circoncis n’évitant pas visiblement l’accusation… Philip Roth n’ayant pas peur de l’opprobre s’interrogeant sur le fait de savoir si l’on peut être Américain en étant juif ou s’il faut-il nécessairement n’être que juif… Un journal israélien que Roth écrit au sujet du roman : « Le livre que tous les antisémites ont appelé de leurs vœux ». La liste de ses ennemis se n’arrêtant pas là puisqu’allant jusqu’aux féministes qui le considèrent comme l’archétype même du misogyne pornocrate ; il est vrai que les femmes ont toujours occupé une place particulière dans l’œuvre de Roth qui a derrière lui (pour ne pas dire dans sa braguette) une belle carrière de séducteur en plus de celle d’écrivain !

Au début des années soixante-dix, il découvre la ville qui vit naître Kafka. Prague le subjugue. Il se lie d’amitié avec des écrivains tchèques et décide de créer un compte bancaire permettant d’effectuer des dons à des écrivains tchécoslovaques en organisant un système de parrainage. Milan Kundera, refusera son aide mais deviendra un de ses amis par la suite. A l’aube des années 1980 il s’installe à Londres, effectuant d’incessants aller-retours entre son studio Londonien et New-York. Il y élira domicile durant près d’une décennie, se plongeant via la culture européenne dans des écrivains comme Musil ou Malaparte peu diffusés dans son pays et qui lui ouvrent de nouveaux dédales littéraires.

Avec son cycle ayant pour protagoniste un de ses doubles de fiction Nathan Zuckerman (figurant au total dans neuf livres), il met en scène la comédie sociale que peut représenter la vie d’un écrivain aux USA. Dans le très cynique Opération Shylock : Une confession paru en 1995, il enfoncera le clou en mélangeant encore un peu plus biographie et fiction, mettant en scène un homonyme, se faisant passer pour lui et défendant le projet d’un « diasporisme » (sionisme inversé) visant à ce que les juifs israéliens de tradition européenne s’en retournent dans leurs pays d’origine afin d’éviter un second holocauste cette fois-ci ourdi par leurs voisins arabes.

En 1994, il divorce de sa femme après vingt ans de vie commune, évènement qu’il racontera de manière détournée dans Ma vie d’homme et retrouve en célibataire New-York, s’adonnant à l’écriture avec jubilation, ce qui lui permettra d’obtenir une deuxième fois le National Book Award avec Le Théâtre de Sabbath publié en 1997 où l’humour corrosif, la détresse et l’indécence se côtoient, la « Grande Pomme » étant un personnage (fait d’ombres et de lumières) à part entière. Sachant se couper de ses contemporains lorsqu’il le faut, Roth écrit dans une petite maison du Connecticut, s’adonnant corps et âme à l’écriture, trouvant le silence propice à la création… Pas de distractions, pas de caquetages, pas de brouhaha incessant, juste le bruit du stylo sur les pages qu’il rature sans fin, aimant à écrire debout. A la fin des années 90, il sort trois romans faisant office de trilogie : Pastorale Américaine qui remportera le Prix Pulitzer en 1998, J’ai épousé un communiste et La tache devenant une sorte de biographe des Etats-Unis durant trois grandes périodes charnières du pays qu’il connait bien et qui relatent le climat ambiant durant la Guerre du Vietnam, le maccarthysme et ses errances paranoïaques, et enfin le politiquement correct hypocrite des années Clinton. S’adonnant par la suite à dénoncer les deux présidences de George W Bush Jr. Le Rabaissement, 2011, son avant-dernier roman, annonce en filigrane son intention de cesser d’écrire (peu après la sortie de son ultime roman Némésis) du fait du temps qui passe et du talent déclinant. Roth qui à maintes reprises fut pressenti pour le Nobel décide de « raccrocher les gants » et a l’élégance de quitter la littérature par la grande porte, ne souhaitant pas devenir un vieil écrivain au talent déclinant et se répétant… Sur son ordinateur trônant un post-it lui rappelant que « The struggle with writing is over »  (le combat avec l’écriture est terminé). Certains feraient bien de s’en inspirer !

Bibliographie sélective (et donc très personnelle) de l’auteur :

Goodbye, Columbus (Gallimard, 1962) :
Recueil de six nouvelles, il s’agit de la première parution de Philip Roth. Le fil d’Ariane, élaborée via plusieurs thématiques, en est la relation qu’entretiennent les Juifs américains avec l’Amérique, leur rapport avec la judaïté, de l’acculturation difficile entre ces deux mondes et… ce ne serait déjà pas du Roth, l’omniprésence des femmes.

Portnoy et son complexe (Gallimard, 1970) :
Haute fonctionnaire new-yorkais onaniste, vivant sous le joug de sa mère et de la pression religieuse familiale, il confesse à son psychiatre ses fantasmes d’adolescent titillé depuis qu’il est tout jeune par des pulsions sexuelles convulsives. L’ouvrage est articulé autour d’un monologue continuel. Dénonçant les paradoxes des familles juives américaines, Roth le paya sévèrement auprès de sa communauté…

Ma vie d’homme (Gallimard, 1982) :
Largement autobiographique, Roth crée un autre double littéraire, Peter Tarnopol, jeune écrivain au futur prometteur traversant comme l’auteur un mariage en ruines. Constitué comme un diptyque associant fiction et biographie fictive, c’est l’occasion d’une mise en abîme œuvrant comme une thérapie pour Roth tant sur la question du couple moderne que sur l’acte de création.

Le Théâtre de Sabbath (Gallimard, 1998) :
La soixantaine bien sonnée, Mickey Sabbath est résolu à ne rien concéder à la vieillesse… Ni le sexe ni son métier de marionnettiste sérieusement compromis par son arthrose. A travers Mickey, le lecteur se prend de plein fouet des situations où la crudité côtoie l’élégance, l’allégresse se mêle à la tristesse. Traitant des grandes marottes de Roth alors que la vieillesse vient réclamer son dû à travers ce personnage subissant le tragico-comique de l’existence, c’est une leçon de vie burlesque qui nous est donnée…

Pastorale américaine (Gallimard, 1999) :
Seymour Levov, petit-fils d’immigrés juif, surnommé  » le Suédois  » du fait de sa blondeur (parce qu’il est blond comme les blés) est l’incarnation de l’intégration et du rêve américain. Il reprend l’affaire de son père, épouse une non-juive ancienne Miss New Jersey. Pour clôturer ce tableau idyllique, la famille a une petite fille angélique, brillante, mais malheureusement affublée d’un bégaiement qui l’handicape socialement. Devenue adolescente, alors que la Guerre du Vietnam divise le pays, elle s’engage politiquement et commet l’irréparable. Tout va alors basculer. Zuckerman l’écrivain nous narrera son calvaire…

La tache (Gallimard, 2004) :
Dans ce roman il vilipende le politiquement correct avec ce professeur de lettres à la veille de la retraite, Coleman Silk, qui en pleine affaire Monica Lewinsky est accusé de manière totalement farfelue d’avoir tenu des propos racistes alors qu’il dissimule un secret qui pourrait le disculper… Il a en effet caché depuis plusieurs décennies ses origines afin de faciliter sa réussite professionnelle dans l’Amérique raciste des années cinquante : bien qu’apparemment blanc de peau, il est d’ascendance africaine. Le tout, relaté par le double littéraire de Philip Roth : Nathan Zuckerman…

Le complot contre l’Amérique (Gallimard, 2006) :
Usant d’une uchronie se déroulant dans les années 40 aux États-Unis, dans ce roman c’est Charles Lindbergh qui est devenu président des États-Unis au détriment de Roosevelt n’ayant pas été réélu. Le roman mêlant faits historiques avérés et événements imaginaires (la candidature à la présidence des États-Unis de Lindbergh), Roth décrit via la vision d’un enfant (Roth jeune) la montée de l’antisémitisme au sein de la société américaine. Lindberg, tendant la main aux nazis et au Japon, créant par la suite un Bureau d’Assimilation ayant pour vocation de favoriser l’assimilation des juifs aux « autres gens ». Certains plieront l’échine, d’autres au contraire résisteront…

Romain Grieco

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