Philip K. Dick ou le faisceau devin

PHILIP K DICK 300

Alors qu’est confirmée la suite de Blade Runner (Blade Runner 2049 dirigé par Denis Villeneuve) et qui verra donc Harrison Ford reprendre du service, il serait bon en ces temps mouvementés et annonciateurs d’un futur bien éloigné du paradis futuriste annoncé lors de l’utopie scientiste qui façonna un temps le monde occidental, de se replonger dans l’œuvre visionnaire de Philip K. Dick et de ses innombrables questionnements. 

Qu’est-ce que la réalité ? Le passé dont nous nous souvenons a -t-il réellement eut lieu ? Peut-on exister dans deux réalités à la fois ? Est-on vraiment la personne que l’on croit être ? Avenir et futur alternatif nous étant implantés malgré nous. L’œuvre romanesque de K. Dick est annonciatrice à des degrés divers de notre société contemporaine et à venir, cette dernière extrêmement prolifique est composée de plus de quarante romans et d’une centaine de nouvelles, l’humour n’étant pas absent malgré la noirceur de ses écrits. Ridley Scott dira de lui « K. Dick est le Charles Dickens de la science-fiction ». Grand consommateur d’amphétamines afin de maintenir son rythme de forçat, il pouvait produire jusqu’à 60 pages par jour !  Formé à Berkeley via des études de philosophie qu’il ne termina pas, il puisa dans Flaubert, Balzac, Proust la source de son éducation littéraire. Ses romans préférés étant Le rouge et le noir, Madame Bovary et Père et Fils de Tourgeniev. Ne lésinant pas sur la complexité, il pratiquait le Yi Jing afin d’élaborer l’architecture de ses romans en étudiant toutes les possibilités possibles de la trame romanesque. K. Dick trouvant en Europe et surtout en France un accueil que les Etats-Unis ne lui offrirent pas, son pays considérant la science-fiction comme un sous-genre. A travers ses mondes « emboîtés », K. Dick fit le lien entre la SF et le surréalisme, jusqu’à en dérouter les amateurs « purs et durs » de SF.

Repères biographiques :
Philip K. Dick nait le 16 Décembre 1928 à Chicago en même temps que sa sœur jumelle, Jane, qui décèdera quelques semaines plus tard et dont il ressentira toujours l’absence. Toute son existence il reprochera à ses parents sa mort due à la négligence de ses géniteurs. Il suit ses parents, fonctionnaires fédéraux, dans leurs incessants déménagements. Sa mère, qu’il détesta jusqu’à la fin de ses jours, censurant et retravaillant les textes officiels de porte-paroles du gouvernement eut une influence majeure sur lui en l’exposant dès son plus jeune âge à l’hypocrisie du monde politique. Enfant atypique au comportement étrange, considéré à tort comme schizophrène, il trouva refuge dans la musique et la lecture notamment avec Poe et Lovecraft.

Durant la deuxième guerre mondiale, dès l’adolescence naquit sa haine viscérale de l’homo politicus américain, allant jusqu’à se ranger aux côtés des Japonais. Après ses études de philosophie avortées, étant renvoyé pour sympathies communistes, il travailla comme responsable d’un rayon de disque avant de tout envoyer valser pour se consacrer à l’écriture mais sans succès. Poussé par sa femme, il débute en 1952 une carrière d’écrivain professionnel mais ses débuts sont ignorés par le monde littéraire et même des Pulps car jugés trop complexes. Subsistant au début grâce à des nouvelles publiées dans les magazines destinés aux afficionados de la SF, il attendra quelques années pour s’adonner au roman. Il connut alors de nombreuses années de vache maigre et de guigne. Il dira d’ailleurs « La pauvreté ne forge pas le caractère, c’est un mythe. Elle a cependant l’avantage de former d’excellents comptables ». Il connait après cette période douloureuse un premier divorce pour ne rien arranger mais obtient le succès grâce au roman Le maître du Haut Château paru en 1962 et pour lequel il obtiendra le prix Hugo du meilleur roman. Nous en reparlerons… Lorsque sa seconde femme le quitte en emmenant leur fille, il sombre alors dans une nouvelle dépression. En 1964, il se remarie avec Nancy Hackett, âgée de 21 ans, qui lui donne un second enfant. De nouveau, c’est un échec. Il se consacre alors corps et âme à ses livres s’enfermant pour écrire à un rythme forcené, aidé qu’il est par ses petites pilules magiques. Dick pensait que la technologie changera à jamais notre perception du réel, agoraphobe, demeurant de longues périodes cloitré dans son appartement qui telle une forteresse le préservait du monde extérieur, observant et disséquant la société sans en faire réellement partie. Dick écrit durant cette période peut-être ses deux romans les plus importants : Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? et Ubik. Après un nouvel échec conjugal, désemparé et en quête de compagnie afin de meubler sa solitude il ouvre sa porte à tous les drogués, hippies ou junkies décérébrés de passage. Cette expérience l’amènera à écrire Substance mort dans lequel un policier est chargé de surveiller un drogué qui n’est autre que lui-même. Après un cambriolage qu’il pense fomenté par des agents du gouvernement sa paranoïa va bon train. Accusant selon l’humeur le FBI ou le KGB, voire les deux, de vouloir le supprimer.

Il part alors s’installer au Canada, Vancouver. Après une tentative de suicide suite à une peine de cœur il se fait interner dans un centre de désintoxication. Devenant de plus en plus mystique, il arrête alors la drogue mais pas les médicaments… De nouveau en couple avec une jeune femme, il repart du bon pied et se remet à écrire. Le succès (relatif commercialement) est au rendez-vous. On lui propose alors d’adapter Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? au cinéma. Il meurt le 2 mars 1982 d’une défaillance cardiaque quelques jours avant la sortie du film Blade Runner. Il est enterré à Fort Morgan, Colorado, aux côtés de sa sœur Jane… Dieu ayant de l’humour, il ne connaîtra jamais le succès commercial de son vivant (depuis 2007, l’écrivain est devenu le premier et unique auteur de science-fiction publié au sein de la prestigieuse collection classique de la Library of America, équivalent américain de La Pléiade) et la reconnaissance de certaines de ses théories sur les univers parallèles désormais validées par la science. Durant les dernières années de sa vie, il s’était consacré à écrire L’Exégèse de Philip K. Dick, texte monumental autour de son œuvre partiellement publiée aux États-Unis. À sa mort, on découvre à son domicile plusieurs milliers de pages du dialogue qu’il entretient avec lui-même. Mystique et gnostique K. Dick ? indéniablement. Détenteur d’une conscience paranormale ? Alors que son fils était souffrant, alors qu’il écoutait le Strawberry Fields Forever des Beatles, il pronostiqua sans diagnostic aucun une hernie inguinale… confirmée par le corps médical. Annonciateur du mouvement cyberpunk, K. Dick n’aura de cesse de nous mettre en garde contre les progrès technologiques et ses manipulations alors que de nos jours malgré nombre de lois liberticides nous semblons peu nous soucier du contrôle de nos données personnelles, … surveillance partout, liberté nulle part !

Bibliographie sélective :
Avec une œuvre aussi considérable, difficile et donc très partisan d’extraire quelques romans à conseiller à tout lecteur voulant se plonger dans son œuvre. Cependant, les romans ci-dessous sont considérés par les « dickomanes » comme des moments forts de son imposante bibliographie et à conseiller à toute personne désirant se plonger par la grande porte dans son univers. Au menu…

Le Maître du Haut Château (titre original : The Man in the High Castle) :
Roman uchronique publié en 1962 aux USA, il sera auréolé du prix Hugo l’année suivante. Le roman dépeint un monde dit « alternatif » où l’Allemagne nazie et l’Empire du Japon l’ont remporté durant la Seconde Guerre mondiale. Le récit a pour cadre le territoire des États-Unis désormais sous occupation, scindé en deux trois, rattaché au « Grand Reich allemand », le centre, sorte de zone neutre, formant un pays vassalisé, l’ouest, le long du Pacifique, appartenant à l’Empire japonais et où se déroule l’essentiel du récit. Détournement de l’histoire réelle par K. Dick, les armes atomiques élaborées par les nazis ont rasé plusieurs villes du pays :  New York, Boston, et Baltimore, voyant ainsi les Alliés capituler en 1947 face aux forces de l’Axe. Le récit amorce plusieurs histoires, qui s’entremêlent, les protagonistes ne se rencontrant jamais directement. Si l’uchronie change le cours de l’histoire, l’auteur y incère une part de faits historiques qu’il transpose et modifie de manière alternative. K Dick aurait eu recours à plusieurs reprises au Yi King afin de ficeler le roman. Ridley Scott, encore lui, produit une adaptation du roman sous la forme d’une mini-série…

La Vérité avant-dernière (titre original : The Penultimate Truth) :
Roman de science-fiction paru en 1964 aux États-Unis. Alors que la troisième guerre mondiale fait rage depuis plusieurs années entre la Paci-Pop et la Dém-Ouest., la majorité des êtres humains vit désormais retranchée dans des abris souterrains où ils passent leur existence à fabriquer et réparer des robots qui se battent à leur place à la surface : les « solplombs ». Nicolas Saint-James est le président d’un de ces abris se trouve contraint de remonter à la surface, pensant y trouver une Terre dévastée. Ce qu’il découvre est bien loin de ce à quoi il s’attendait. Tout n’étant que mensonge et falsification à grande échelle…

Le Dieu venu du Centaure (titre original : Three stigmata of Palmer Eldritch)  :              Roman datant de 1965, comme souvent chez K. Dick il développe un univers complexe et déstabilisant afin de surprendre son lecteur, fusionnant réalité et des mondes hallucinatoires. Ce livre est aussi l’un de ses premiers contenant le thème de la religion. John Lennon, après avoir l’avoir lu, eut l’envie d’adapter le film au cinéma, malheureusement sans lendemain…]Un brin annonciateur des périls écologiques qui pendent au nez de l’humanité, le roman  a pour noyau central la colonisation de l’espace par l’homme afin d’échapper à une Terre qui du fait d’un réchauffement climatique est devenue  invivable. Le roman traitera là aussi de manipulation mentale à grande échelle, de conspiration et de stupéfiants…

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?[(titre original : Do Androids Dream of Electric Sheep?) :
Roman de science-fiction publié aux États-Unis en 1968. Action située en 1992 où la Terre, dévastée par une guerre nucléaire, n’est plus habitée que par les rares humains ayant choisi de ne pas émigrer sur Mars.. Le protagoniste du roman, Rick Deckard officie comme chasseur d’androïdes à San Francisco rêvant de s’offrir un vrai mouton et remplacer le sien (robot électrique) dans un monde où posséder un animal en chair et en os est devenu un signe de richesse… D’où le titre du roman. Une mission le lui permettrait : capturer des robots s’étant enfui de Mars pour gagner la Terre. En menant à bien sa mission et en s’amourachant d’une androïde, il n’aura de cesse de se demander ce qui différencie l’Homme des robots…

Ubik (titre original Ubik) :
Publié aux États-Unis en 1969, le récit décrit une société futuriste consumériste totalement acquise et gouvernée par le capitaliste via ses différentes ramifications. K. Dick jouant avec les brèches temporelles (univers parallèles, régressions temporelles) et saupoudrant le tout de gnostisme, le roman devient ainsi un vrai labyrinthe narratif pour le lecteur…

Confessions d’un barjo (titre original : Confessions of a Crap Artist) :
Publié en 1975 aux États-Unis, largement autobiographie, c’est l’unique roman publié de son vivant n’étant pas à ranger dans la catégorie science-fiction. Le protagoniste, Jack Isidore, collectionneur d’objets fantasques et de phénomènes étranges, passe plus de temps à répertorier et à étudier « scientifiquement » les événements troublants. Hébergé par sa sœur jumelle Fanfan (mise en abyme de la sœur jumelle de K. Dick) et son beau-frère Charles. Dans sa nouvelle maison, il poursuit ses activités scientifiques, son étude la nature humaine et ses théories sur la fin du monde…

Substance Mort (titre original, A Scanner Darkly) :
Paru en 1977, le roman a obtenu le prix British Science-Fiction 1978.Le protagoniste du roman est deux êtres à la fois, Bob Arctor (si on enlève la lettre r le patronyme devient actor) Fred, et Fred est Bob Arctor : un policier membre de la brigade des stup’ infiltré dans un milieu des toxicomanes ; Il mène deux vies parallèles. Il vit avec deux autres hommes, Luckman et Barris, eux aussi totalement coupés de la réalité. Donna, son amie, est quant à elle dealeuse et consommatrice. Tous deux, dépendants à la Substance M, une drogue bon marché (annonciatrice du crack) qui fait des ravages et altère leur identité. Pour Fred, ce sera une descente aux enfers quand ses supérieurs lui demanderont de surveiller son double : Bob Arctor. Fred ne sachant rien de sa véritable identité en raison des techniques d’enquête utilisées.

Adaptations cinématographiques :
L’œuvre de Philip K. Dick a été et reste une source d’inspiration pour les cinéastes en mal de scénario. Outre son influence directe ou sous-jacente, on trouve un nombre considérable d’adaptations. La plus célèbre étant Blade Runner tirée de Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? par Ridley Scott. Hormis Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? Deux autres de ses romans ont été adaptés : Confessions d’un barjo et Substance mort, tandis que Ubik est toujours en projet. Les autres adaptations sont issues de nouvelles. Voici, là aussi, une sélection : bien évidemment le cultissime Blade Runner (1982), : Total Recall (1990) de Paul Verhoeven d’après la nouvelle Souvenirs à vendre (The Truman Show, 1998) de Peter Weir, d’après le roman Le Temps désarticulé (Minority Report, 2002) de Steven Spielberg, d’après la nouvelle Rapport minoritaire (The Minority Report, 1956), Radio libre Albemuth (2010) de John Alan Simon d’après le roman éponyme.

 

Romain grieco

 

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